Quand la Chine bouscule Bretton Woods....

publié le 25 avr. 2015 à 02:51 par Jean-Pierre Rissoan


    La création d’une Banque asiatique d’investissement pour les infrastructures concurrence la Banque mondiale et le Fonds monétaire international, vécus comme des instruments de soumission à l’Occident. Alors que Washington mène une politique de « regard vers l’Est », Pékin reprend pied dans son environnement proche.
Photo : AFP

Photo : AFP
Les institutions internationales ont vécu un séisme il y a quelques semaines avec l’annonce de la création par la Chine d’une Banque asiatique d’investissement pour les infrastructures (BAII).







LE DÉVELOPPEMENT, OBJET DE CONCURRENCE ENTRE LES PUISSANCES

  par Lina SANKARI


     L’hégémonie américaine s’effrite depuis plusieurs années mais, jusqu’alors, l’émergence de nouveaux acteurs n’avait pas permis de bousculer outre mesure l’influence de Washington sur la scène mondiale. En la matière, les institutions internationales ont vécu un séisme il y a quelques semaines avec l’annonce de la création par la Chine d’une Banque asiatique d’investissement pour les infrastructures (BAII). L’objectif non dissimulé de ce nouvel établissement, dont le capital statutaire s’élèvera à 1 000 milliards de dollars, est d’entrer en concurrence directe avec le système financier international construit en 1944. Soixante-dix ans après, les organismes qui ont vu le jour avec la signature des accords de Bretton Woods (Banque mondiale et Fonds monétaire international) sont toujours en activité mais restent vécus comme des instruments de soumission occidentale et un frein au développement.


    Certes, la Banque asiatique d’investissement pour les infrastructures vient également concurrencer la Banque asiatique de développement sur son terrain et promet de soutenir les pays d’Asie dans leurs projets, au cœur d’une zone qui connaît la croissance la plus rapide à travers le monde.

Garanties pour les investissements européens

    

La demande en infrastructures favorise l’investissement mais c’est aussi le ralliement de pays traditionnellement alliés aux États-Unis qui a suscité la surprise. Outre la France, l’Espagne, les Pays-Bas et l’Allemagne, de fervents amis tels que le Royaume-Uni ou l’Australie ont annoncé leur intérêt pour l’infrastructure chinoise. Les journalistes de l’agence Xinhua, Chen Junxia et Jin Minmin, notent à cet égard que l’influence régionale de la Chine peut fournir des garanties de prêts pour les investissements européens en Asie. Cette nouvelle institution, qui verra définitivement le jour à la fin de l’année, vise également à lutter contre le ralentissement économique de l’empire du Milieu comme la « ceinture économique de la route de la soie » (voir notre édition du 19 décembre), qui bousculait déjà la géopolitique de l’espace eurasiatique. Sur tous les fronts, Pékin a également rallié l’Iran et la Russie, d’abord hésitante, qui craignait que ses propres intérêts politiques et stratégiques ne soient bouleversés par la banque d’investissements chinoise. Mais, frappé par les sanctions du fait de la crise ukrainienne, Moscou a choisi de poursuivre sa politique de regard vers l’Est. « Les infrastructures, c’est un secteur qui est sous-développé et manque cruellement d’investissements en Asie. Pour la Chine, c’est un marché où elle pourra devenir leader sans faire beaucoup d’efforts. En même temps, elle pourra poursuivre un deuxième objectif – accroître le développement de ses investissements à l’étranger pour contrer le ralentissement de la croissance. Je suppose que l’une des conditions d’obtention des crédits de l’Aiib sera l’utilisation de l’équipement et des technologies chinoises, voire même l’utilisation de la main-d’œuvre chinoise. C’est un moyen efficace pour la Chine de soutenir son économie », juge Sergueï Loukonine, responsable du secteur de l’économie et de la politique de la Chine au Centre des recherches sur l’Asie-Océanie, à l’Institut de l’économie mondiale et des relations internationales (Imemo) de l’Académie des sciences de Russie.

    Autre motif d’inquiétude pour Washington : la banque asiatique participerait de la « dédollarisation » de l’économie si les échanges venaient à se faire en yuan avec la banque asiatique. Pourtant, Chen Junxia et Jin Minmin rejettent l’idée d’une « politisation » de la structure financière. « La Baii ne devrait pas être un théâtre de confrontation entre la Chine et les États-Unis. En fait, les deux pays, qui s’efforcent de construire un nouveau modèle de relations entre grandes puissances, ont de vastes intérêts et responsabilités communs, et devraient transformer le “gagnant-prend-tout” en “gagnant-gagnant” et s’efforcer ensemble d’élargir le “gâteau” du développement de l’Asie-Pacifique. » Pourtant, alors que Washington développe depuis des années une politique de « regard vers l’Est » et cherche à concurrencer la Chine dans son environnement proche, la Baii fait figure d’épine dans le pied. Et ce, d’autant plus que le partenariat transpacifique, vaste zone de libre-échange dessinée par Washington mais qui exclut la Chine, rencontre des difficultés de mise en œuvre.


Vendredi, 17 Avril, 2015
L'Humanité

LE FONCTIONNEMENT DU SYSTÈME FINANCIER ACTUEL EST DÉSUET

.

L’attitude des pays asiatiques à l’égard de la création d’une nouvelle banque reflète les besoins énormes en infrastructures. Alors qu'ils cherchaient à maintenir leur rythme de croissance, nombre d'États se sont heurtés à l'imperfection de leurs infrastructures. En Asie, le besoin d'investissement dans ce domaine est estimé à plus de 8000 milliards de dollars dans les dix ans à venir, soit en moyenne 750 milliards par an. Le système financier régional et mondial existant, telles la Banque asiatique de développement et la Banque mondiale n'y pourraient pas grand-chose, parce que la Banque asiatique de développement, déjà sur le front de la réduction de la pauvreté, n'a de capacité de délivrance de crédit que de 13 milliards de dollars par an. Le fonctionnement de ces institutions est désuet, ne répond plus aux besoins des économies émergentes, et ne reflète plus l'économie mondiale. Prenons le cas de la Banque asiatique de développement. Le droit de vote de la Chine n'est que le tiers de celui du Japon, alors que son économie représente le double. Même si le Congrès américain approuvait la motion d'amendement au FMI, le droit de vote chinois n'arriverait qu'au tiers de celui des États-Unis, alors que, selon la parité de pouvoir d'achat calculée par le FMI et la Banque mondiale, la Chine, en termes de produit intérieur brut, aurait dépassé les Etats-Unis en 2014. Dans de telles circonstances, comment veut-on que la Chine ne prenne pas l'initiative de créer de nouvelles institutions ?

Étant donné les résultats de construction des infrastructures en Chine depuis ces dernières années (neuf des, douze plus grands ponts du monde, le plus long kilométrage de ligne de TGV du monde, etc.), et son énorme réserve de devises étrangères (à peu près 4000 milliards de dollars), la Chine est capable de répandre ses capacités de construction d'infrastructures en dehors de son territoire. Les pays européens ne veulent pas rater le train de la croissance asiatique. En participant à la banque d'investissement dans les infrastructures (BAII), ces pays peuvent non seulement obtenir des gains financiers, mais aussi avoir accès au marché énorme de construction d'infrastructures.


Comments