2ème partie : Le TIERS MONDE pendant les "Trente Glorieuses"

publié le 31 juil. 2011 à 08:42 par Jean-Pierre Rissoan   [ mis à jour : 5 sept. 2015 à 03:24 ]

                                                                                Le Tiers Monde est divers : lire le texte de Tibor Mende (doc 1 ci-contre)

qui présente cette diversité et conteste la dénomination « Tiers Monde ». Mais ce dernier présente malgré tout beaucoup de traits communs qui permettent d’en brosser un portrait général. C’est surtout au cours des années 70’ et suivantes qu’il faudra parler DES Tiers-Monde. Pendant notre période, il y a croissance du P.I.B. de ces pays mais cette évolution économique se fait avec des problèmes de plus en plus graves dont l'ensemble constitue le "sous-développement" ou le "mal développement" (1ère partie). Organisés au sein de l'O.N.U., ces pays vont cependant tenter de créer un nouvel ordre économique international (N.O.E.I.) (2ème partie).

 

I. UNE CROISSANCE SANS DÉVELOPPEMENT

 

L'écart entre pays riches et pays pauvres existait dès le premier XX°siècle -c’est-à-dire avant la Seconde guerre mondiale- mais il s'accroît pendant la période et prend des proportions inquiétantes. Les causes sont à chercher dans la dépendance extérieure mais aussi du côté de carences internes.

A.    Les faits

Le rapport de revenus par tête entre pays du Tiers Monde et pays nantis était de 1 à 7 en 1930, il atteint 1 à 13 en 1975.

a)      L'héritage colonial

La décolonisation ne règle pas les problèmes économiques. Lire le texte de Panikkar (doc. 2) très explicite à cet égard.

    Ces pays se spécialisent -ont été spécialisés par les coloniaux- dans l'exportation des produits bruts ce qui les rend totalement dépendants des marchés extérieurs. Par exemple, le Sénégal français vendait son arachide à la France qui en faisait de l’huile, etc… Le Sénégal indépendant vend son arachide à la France qui en fixe le prix). La dépendance à l’égard de la mono-exportation est très fréquente. Le doc. 3 fourni par l’O.N.U. est très intéressant. Le cas du Viêt-Nam explique l’intérêt de Michelin pour cette colonie.

b)      Le contact avec l'Occident :

    L'introduction de la médecine occidentale provoque une forte baisse de la mortalité. La population double à chaque génération. C'est une croissance artificielle, importée, alors que pour les pays industrialisés le progrès de l'hygiène et de la médecine se sont faits parallèlement aux progrès économiques et alimentaires.

    Les techniques et le mode de vie de l'Occident créent de nouveaux besoins (TV, voitures) alors que les populations ont des besoins plus fondamentaux.

    La formation de nouveaux cadres (médecins...) n'est parfois pas adaptée aux besoins et génère un "brain drain" (ces médecins vont travailler dans l’ancienne métropole) qui est un gaspillage de ressources. Contre-exemple : les Chinois de Mao inventeront les "médecins aux pieds-nus", davantage infirmiers que médecins, mais plus rapides à former et qui peuvent supprimer assez rapidement les causes les plus élémentaires de maladie (l’absence d’hygiène par exemple).

c)      Le problème alimentaire devient dramatique :

    Le croît démographique est hors de proportion avec les progrès de la productivité agricole : sous-nutrition et mal-nutrition deviennent le lot quotidien de millions d'hommes. Le taux de morbidité (nombre de malades pour mille habitants) est élevé et aggrave la faible productivité du travail.

d)      L'explosion démographique

    Elle naît de l’effondrement de la mortalité et du maintien de la natalité à un taux élevé vois supérieur à la situation coloniale grâce aux progrès médicaux. Elle crée des besoins en politique sociale : santé, éducation... qui ne sont satisfaits que partiellement car les progrès de la production sont absorbés par la croissance démographique et il n'y a guère d'investissements indigènes possibles. La conférence de l'O.N.U. à Bucarest (1974) montre que les pays du Tiers Monde n'ont alors aucune conscience des problèmes (Cf. l’apophtegme de Mao : "un chinois de plus, c'est deux bras de plus". Certes, mais c’est aussi d’abord un bébé qu’il faut soigner, c’est ensuite un écolier puis un étudiant, c’est une bouche à nourrir pendant deux décennies sans apport immédiat à la production nationale).

e)      La période voit une extrême accélération du phénomène urbain :

    Les villes deviennent des mégapoles[1]. Les travailleurs en surnombre à la campagne partent à la ville. Mais l'urbanisation n'est pas synonyme de progrès comme en Occident, au contraire, elle est souvent accompagnée de chômage, sous-emploi, petits métiers, prostitution, drogue.

f)       L'économie est duale :

    L’exploitation minière ou usines avec capitaux occidentaux font face aux artisanats d'autrefois ; l’agriculture commerciale réduit la place de l’agriculture ouvrière, les immeubles de standing côtoient les bidonvilles, le tourisme de luxe rend plus aiguë l’extrême misère.

Au total, les deux universitaires, Cazès & Domingo (doc. 4),

pouvaient, en 1975, lister les critères du sous-développement -comme on disait à l’époque, expression aujourd’hui abandonnée parce que jugée péjorative-[2].

B. Les causes de cette situation

Elles sont à chercher dans le néo-colonialisme mais aussi à l'intérieur de ces pays.

Voir ci-dessous la "grille d'analyse".

    Cette grille énumère la liste des facteurs explicatifs possibles. Elle a surtout un intérêt méthodologique. Elle montre que selon les opinions de l’observateur, on exploite tel et tel arguments délaissant les autres. La théorie du cercle vicieux est d’une dénomination contestable. On a là plutôt une analyse traditionaliste et/ou climatique. On trouvait chez un éminent géographe (P. Gourou) la thèse du climat : ces pays étaient pauvres à cause du climat tropical. Sujets à la désertification, avec des sols fragiles emportés lors des inondations suite à des pluies saisonnières torrentielles, ces pays dont les hommes sont soumis à des traditions ancestrales et à des croyances bloquant les initiatives ont des régimes politiques totalitaires qui figent encore plus la situation. Etc… La théorie structuraliste se trouvait chez des économistes comme Perroux ou Albertini. Exercez-vous à rédiger la thèse d’un libéral et d’un marxiste.

1.      Des relations économiques imposées

    D. Ricardo (1772-1823) a idéalisé un système prétendant démontrer les vertus de la division internationale du travail (D.I.T.). Sa théorie élaborée dans un pays dominant (l’Angleterre), prêche le libre échange et la spécialisation de chaque pays en fonction de ses avantages comparés. Or, la plupart des pays qui ont connu un développement l'ont fait à l'abri de barrières douanières, au prix d'un protectionnisme volontaire : États-Unis, Allemagne, Japon, plus tard Chine. Le libéralisme des échanges, c’est très bien quand on a une position dominante.

    Or, la D.I.T.est aggravée par la détérioration des termes de l’échange. Le document 5 l'explique bien : 

    De plus, ces pays ne maîtrisent pas les prix du marché : le texte de René Dumont[3] (doc.6)
évoque l’élasticité des prix : une variation de 4 et 12% sur les quantités produites et commercialisées peut faire varier le prix du sucre de 500%.

En 1970, on estimait que les exportations de matières premières avaient vu leur pouvoir d'achat baisser de 20% depuis 1950. Le choc pétrolier de 1973 n'a fait que "remettre les pendules à l'heure" en augmentant le prix des matières premières.

    L'échange inégal est défini par une autre notion : c'est le nombre d'heures de travail que le pays A doit fournir pour se procurer 1 heure de travail du pays B. On dit qu'il y a échange inégal entre A et B, s'il faut plus d'heures de travail de A dans ses exportations pour se procurer des importations venues de B dont la valeur nominale est la même.

    Les investissements des firmes multinationales (FMN) augmentent. L'industrialisation des nouveaux pays industrialisés (N.P.I.) est le fait de FMN de la Triade[4] qui produisent dans ces pays soit par investissements directs, soit par sous-traitance. Il se constitue, peu à peu, un espace économique mondial, dominé par ces FMN agissant dans le cadre du GATT. On a calculé qu'un dollar investi en Amérique Latine, rapportait presque 3 dollars aux États-Unis. Plus le Sud s'industrialise avec les investissements du Nord, plus il rapporte de capitaux au Nord.

    Ces investissements sont sélectifs : ils concernent des secteurs totalement tournés vers l'extérieur : mines, ports, voies ferrées, plantations. Il y a juxtaposition d'un secteur "moderne" et d'un secteur archaïque, sans lien entre les deux : on dit que l'économie est désarticulée.

Tout cela relativise l'aide octroyée au Sud :

- l’aide technique est réduite par le Brain drain (fuite des cerveaux).

- l’aide alimentaire modifie les habitudes alimentaires et crée des dépendances, pire élimine l’agriculture indigène.

- l’aide financière (souvent bilatérale[5]) renforce la dépendance économique -et, souvent, politique- ou bien est détournée par la corruption, ce qui nous amène au paragraphe suivant.

2.      La responsabilité partagée de certains dirigeants locaux

    On désigne du nom de "bourgeoisie compradore" (cf. cours sur la décolonisation) la partie de la classe dominante des PVD qui a choisi de lier son sort au capitalisme mondial. A cette bourgeoisie s'ajoute la domination d'une caste politico-militaire mise en place intérieurement (Brésil, coup d’État militaire, pro-américain, 1964) ou grâce aux Occidentaux (Mobutu au Congo ex-belge).

    Ces dirigeants corrompus permettent d'imposer à ces pays une croissance extravertie conforme aux vœux du capitalisme international. (NB : aujourd'hui, les révolutions arabes de Tunisie et d'Égypte ont montré le rôle des Ben Ali et autres Moubarak...à la fortune scandaleuse).

 Conclusion :

    Pendant cette période, s'est imposé un modèle de développement qu'on croyait universel et qui a poussé ces pays à copier l'expérience des pays occidentaux. Ces pays ne seraient qu'en situation de retard chronologique, comme un adolescent par rapport à un adulte (thèse de Rostow). En fait, les situations ne sont pas du tout comparables :

 

OUEST

Pays en voie de développement

1)       révolution agricole (XVIII°s).

2)       accumulation du capital

3)       croissance démographique limitée

4)       pays dominants

5)       le "pacte colonial" enrichissait le pays colonisateur

1)       non

2)       pas d’accumulation, mais endettement

3)       "marée" démographique

4)       Pays dominés

5)       Les P.V.D. sont en situation de "périphérie" soumise à un "centre" qui maîtrise les flux financiers et de marchandises

 

II. LA RECHERCHE DE SOLUTIONS

 

    Les pays du Tiers-Monde sont de plus en plus nombreux, du fait de la décolonisation, et "peuplent" l’ONU et ses organisations spécialisées. Prenant conscience de leur force, ils élaborent des solutions pour sortir du sous-développement par un nouvel ordre économique international (N.O.E.I.).

A.    Un nouvel acteur international...

1.      La poursuite de la décolonisation

(Je reprends ici, pour partie, ce que j’ai dit sur la décolonisation).lien : la décolonisation de 1943 à 1966 Entre 1956 et 1968, cinquante pays deviennent indépendants : 38 africains, 6 asiatiques, 4 américains et 2 océaniens. C'est la "décennie africaine".

    A l'exemple de la décolonisation de l'Afrique noire française, il s'agit souvent d'une passation des pouvoirs prévue par la loi Deferre de 1956 (gouvernement G. Mollet). Mais ce n'est pas le cas au Cameroun (58-60) ni surtout en Algérie (54-62). Le Congo ex-belge offre l'exemple d'une indépendance douloureuse avec une guerre civile instiguée par les sociétés occidentales et qui se termine par la mise en place de dirigeants corrompus au service des Occidentaux.

    Des conflits frontaliers nombreux montrent que les frontières des nouveaux États ont été tracées à la va-vite : Afrique surtout dont le Nigeria avec la guerre du Biafra[6] (1965). Les responsables refusent cependant de les reconsidérer de peur de faire s'écrouler tout l'édifice.

Ces indépendances augmentent le nombre de pays membres de l'O.N.U.. On passe de 76 pays-membres en 1955 à 110 en 1962 et 126 en 1969.

2.      Les actions de type politique

Quelques grands évènements ont eu une répercussion mondiale. d. LA STABILISATION : 1954/1955-1962

-          citer ici la tentative de Mossadegh en Iran, étouffée par la C.I.A. américaine (1953). Il avait voulu maîtriser la production et la vente du pétrole de son pays.

-          Citer l’initiative de Nasser qui nationalise la Société du canal de Suez pour se procurer l’argent nécessaire au barrage hydroélectrique du NIL (1956-1957)

-          Citer l’action de Fidel Castro qui nationalise les actifs des compagnies étrangères sises à Cuba, ce qui conduira au débarquement raté des Américains à la Baie des cochons(1961)

-          citer la création à Cuba de la Tricontinentale qui réunit les anciennes colonies d’Asie et d’Afrique aux pays d’Amérique latine (1966).

B.     ..pour un nouvel ordre économique international

     Toutes les grandes conférences évoquent les problèmes économiques du Tiers Monde : Bandung, Belgrade (1961). Déjà Nehru évoquait "l'impérialisme du dollar" mais d'abord le sous-développement est analysé comme une simple étape chronologique (thèse de Rostow). Le contexte est à l'optimisme : à l’O.N.U. en 1960 et 1961, on vote le principe que chaque pays développé doit consacrer 1% de son PNB à l’aide au développement, puis la décennie qui commence est déclarée "décennie du développement". Kennedy lance "l'alliance pour le progrès" entre son pays et l'Amérique latine en 1963[7].

    Puis les faits s'imposent à l'esprit : le sous-développement est un phénomène évolutif qui s'accentue. Le premier secrétaire de la première CNUCED, un vénézuélien, donne une explication exogène du Sous-développement : c'est le résultat d'un système économique international répondant aux besoins des pays riches et fonctionnant à leur profit. En 1975, Nyerere (Tanzanie) dira : "je suis pauvre parce que vous êtes riches".

    En 1967, réuni à Alger, le groupe des 77, rédige une charte qui demande un réaménagement du système. Le sommet d'Alger des non-alignés (les 5-9 septembre 1973) adopte un texte qui dénonce les agressions économiques des F.M.N., la dégradation des termes de l'échange, qui revendique la souveraineté sur les ressources et les entreprises du pays, qui avance la solution de la nationalisation avec indemnités fixées par le pays receveur.

    C'est dans ce contexte qu'éclate la guerre du Kippour (1973) qui déclenche le "choc pétrolier". Mais on ne réalise pas tout de suite que c’est un tournant dans l’histoire mondiale.

    Dans le prochain cours je développerais de façon détaillée ce que voulait être le N.O.E.I.. =>

  Le Tiers-Monde dans l'abîme : 1973-1985

[1] Ne pas confondre avec mégalopole. Une mégapole est une grosse ville. Une mégalopole est un groupement de villes jointives qui concentrent les lieux de décision ; Il y en a trois dans le monde : l’américaine (Boston-Philadelphie), l’européenne : l’espace rhénan et la mégalopole japonaise. 

[2] On préférera l’expression "pays en voie de développement (PVD)", formule onusienne plus dynamique et plus optimiste.

[3] René Dumont, ancien membre du PCF, a été le premier candidat écologiste lors de la présidentielle 1974.

[4] Amérique du Nord anglo-saxonne, Japon, Europe occidentale.

[5] C’est-à-dire entre deux pays, généralement l’ancienne colonie avec son ancienne métropole. L’aide multilatérale est le fait de pays qui se concertent, par exemple au sein de l’ONU ou avec l’Europe de Bruxelles.

[6] Le Nigeria est un vaste État fédéral et le Biafra est un État fédéré qui voulut sortir du Nigeria.

[7] Comme par hasard, les militaires brésiliens font un coup d’État en 1964 et ouvrent grand les portes aux investissements et aux prêts états-uniens. La dette du Brésil explose durant les années qui suivent.

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