Le "bloc" soviétique 1945 - 1968

publié le 14 janv. 2014 à 09:03 par Jean-Pierre Rissoan   [ mis à jour : 2 oct. 2015 à 00:26 ]

SOMMAIRE

 

I. UN ENSEMBLE HÉTÉROGÈNE QUI TARDE A DEVENIR UN "BLOC"

 

A. LA DIVERSITE DES CONDITIONS AUX LENDEMAINS DE II° GUERRE MONDIALE.

U.R.S.S.,

Yougoslavie,

Pologne et Hongrie ne sont pas la Bulgarie ou la Roumanie, le cas Tchécoslovaque.

Chine et Viet-Nam.

B. LES ETAPES DE SA CREATION

1. En 1945/46 : la stratégie des "fronts nationaux"

2. Sa constitution est largement une conséquence de la Guerre froide.

 

II. UNE VOLONTÉ UNIFICATRICE QUI ÉCHOUE

 

A. LA MISE EN OEUVRE DU MODÈLE STALINIEN

1. Le régime de parti dominant

2. Le "stalinisme économique"

B. LES FRACTURES :

Le refus de TITO,

La crise à Berlin-Est,

La crise de 1956,

Le "schisme chinois ".

 

LE BLOC SOVIÉTIQUE 1945-1968

 

    Les pays du bloc soviétique forment un ensemble hétérogène et ne constituent un "bloc" qu'à cause de la Guerre froide (1ère partie). Alors le modèle stalinien de "construction du socialisme" est imposé partout mais les spécificités nationales sont telles que les fissures apparaissent partout et le bloc finit par se fragmenter (2ème partie).

 

I. UN ENSEMBLE HÉTÉROGÈNE QUI TARDE A DEVENIR UN "BLOC"

 

A. LA DIVERSITÉ DES CONDITIONS AUX LENDEMAINS DE WWII

1.       U.R.S.S.

C'est le pays "phare", le vainqueur, le "grand frère". Ne faut-il pas imiter son modèle puisqu'il a triomphé de l'Allemagne hitlérienne ? Le socialisme semble alors incontesté dans l'Union. Son modèle, c'est le régime de parti unique et l'abolition de la propriété privée des moyens de production (à l'exception des lopins de terre individuels que chaque Kolkhozien peut cultiver à côté de son travail à la coopérative).

La sécurité militaire et les intérêts nationaux de l’URSS priment tout. A sa décharge, il faut dire que l’URSS a subi des pertes humaines terrifiantes (20 millions de morts, nombreux massacres à caractère génocidaire, des centaines d’Oradour…) et des dégâts matériels incommensurables, les nazis s’en donnant à cœur joie durant leur "retraite élastique" pour démolir, détruire, saccager tout ce qui pouvait être considéré comme un capital économique. Soit le barrage hydroélectrique de Dniepropetrovsk : construit par les Soviétiques, détruit par eux lors de la retraite de 1941, reconstruit par les nazis, détruit par eux lors de leur retraite élastique, reconstruit à la libération en 1943.

2.       Yougoslavie

Elle a triomphé seule de l'occupant allemand. Tito est le leader incontesté : son "front national" a triomphé aux élections d'après-guerre mais c'est un pays très divers et Tito -qui est lui-même croate- sait que les Croates par exemple, catholiques qui ont collaboré avec l'occupant nazi (cf. les Oustachis), ne sont pas prêts pour un régime de type soviétique. La Yougoslavie n’a pas été libérée par l’Armée rouge et n’a pas de frontière commune avec l’URSS : à l’époque de Staline, c’est important. Je rappelle que Staline a lâché les Grecs, a laissé la Grèce à Churchill et qu’en échange le leader britannique lui laisse la Pologne et la Hongrie -voir le cours sur "les vainqueurs et la victoire ".

3.       Pologne et Hongrie ne sont pas la Bulgarie ou la Roumanie,

    En 1944, l'Armée Rouge est accueillie par un gouvernement révolutionnaire avec participation communiste à Sofia (Bulgarie) et à Bucarest (Roumanie).

    En revanche, la Hongrie, alliée d'Hitler, rurale et catholique est très éloignée d'une volonté révolutionnaire quoiqu'elle eût un gouvernement révolutionnaire en 1919 (Bela Kun) mais à Budapest. Il en va de même en Pologne également très rurale, catholique traditionaliste avec un fort contingent de paysans propriétaires.

    Si "l’esprit rooseveltien de Yalta" avait été maintenu, au lieu de la Guerre froide imposée par les Américains de Truman, il est clair que ni la Pologne, ni la Hongrie n’auraient eu un régime de type soviétique. Mais elles possédaient un gros handicap : elles sont limitrophes, frontalières de l’URSS et Staline tient AVANT TOUT à un glacis protecteur devant ses frontières. La leçon de l’invasion de 1941 a été trop dure.

4.       Le cas Tchécoslovaque.

La Tchécoslovaquie est très proche des démocraties occidentales en 1939. Elle a une bourgeoisie importante mais aussi une classe ouvrière puissante et très organisée. En 1945, le P.C. est le parti le plus important - il approche les 40% aux élections de 1947 considérées comme parfaitement libres - mais l'opinion est attachée aux institutions démocratiques.

5.       Chine et Viet-Nam.

En Asie, le communisme a une forme originale : l'industrialisation est inexistante ou presque et le communisme est le fait de la paysannerie largement dominante et des patriotes : intellectuels et bourgeois parfois. La lutte contre les Japonais donne au communisme asiatique une coloration nationaliste (y compris en Corée). Le facteur national est autant à prendre en considération que le facteur social dans ces révolutions "communistes" asiatiques.

 

B. LES ÉTAPES DE SA CRÉATION

1.       En 1945/46 : la stratégie des "fronts nationaux"

    Aux lendemains immédiats de la guerre, les communistes - y compris les dirigeants soviétiques - prennent en compte ces spécificités et le régime en place est celui des "démocraties populaires". C'est-à-dire que le multipartisme est accepté dans le cadre des "fronts nationaux" issus de la guerre et l'organisation économique n'est pas le socialisme, mais un "développement non-capitaliste", où la propriété privée garde une place importante. Les Fronts nationaux sont des gouvernements rassemblant les forces antifascistes, de la droite patriote aux communistes, constitués à la Libération dans la plupart des pays d'Europe de l'Est. NB. : Cette stratégie est également valable en France. Comprendre que cette distinction Est-Ouest ne s’impose progressivement qu’après 1947. Le discours de Churchill, en 1946, à Fulton, où il parle d’"un rideau de fer" qui serait tombé entre l’Ouest et l’Est est erroné, c’est un discours de propagande (il place Vienne et Belgrade derrière le rideau de fer !) mais, alors, Churchill n’est plus Premier ministre de sa majesté, il est libre de dire n’importe quoi et vole au secours de son compère Truman.  

2.       Sa constitution est largement une conséquence de la Guerre froide.

Pour créer le "bloc soviétique", il faut éliminer les hommes politiques qui n'acceptent pas le leadership absolu de l'URSS. Staline ne veut pas entendre parler d’expériences nationales alors que la Guerre froide est déclenchée. Tous les dirigeants communistes qui ont connu l’Occident (guerre d’Espagne, refuge en France, etc…) et qui seraient tentés par une expérience pluraliste sont éliminés.  (Article de Bernard Frederick à venir).

Ce sont d'abord les non-communistes qui sont éliminés : nationalistes, libéraux. Puis, ce sont les socialistes enfin les communistes accusés de "titisme", c’est-à-dire de suivre la voie indépendante de Tito. Ainsi des personnalités communistes comme Gomulka en Pologne sont emprisonnées. Ces éliminations successives ont créé l’image bien connue du salami, sorte de saucisson que l’on découpe tranche par tranche.

Je vous renvoie au cours sur les Blocs.

  

II. UNE VOLONTÉ UNIFICATRICE QUI ÉCHOUE

 

    Une fois éliminés les opposants, le modèle stalinien peut être imposé partout (3/213 : souveraineté limitée, H), ce qui provoque fatalement des résistances voire des conflits.

 

A. LA MISE EN ŒUVRE DU MODÈLE STALINIEN

            Elle se fait au plan politique mais aussi au plan économique.


1.       Le régime du parti dominant

En URSS et dans les pays communistes d'Asie, le régime est officiellement celui du parti unique (Cf. ci-contre les revendications de Sakharov qui montrent en creux le fonctionnement du régime. Texte écrit après la chute de "K"). Dans les démocraties populaires d'Europe, on garde officiellement le multipartisme mais ce n'est qu'une façade puisque les partis tolérés doivent accepter le rôle dirigeant du P.C. et même de l'idéologie du marxisme-léninisme. 

Les atteintes aux libertés y sont aussi graves. Le culte de la personnalité des dirigeants est le même qu'en URSS à l'égard de Staline. Les libertés religieuses ne sont pas toujours respectées dans les pays à population catholique. L'art est contrôlé et censuré (163 H). La peur est répandue (5/169).

Le stalinisme est analysé par les communistes soviétiques eux-mêmes (1/168) ce qui le distingue radicalement du nazisme. Mais après le "dégel" viendra une "réaction", un retour en arrière avec l'ère Brejnev.

2.       Le "stalinisme économique"

    1. les principes de base sont posés dès l'entre-deux-guerres. La propriété est pour l'essentiel une propriété d’État et la vie économique est rythmée par le plan quinquennal. C'est la gestion dite administrative ou encore "ministérielle" : l'U.R.S.S. n'est qu'une seule entreprise avec des milliers d'établissements. Le Plan est très efficace car il permet de concentrer les ressources du pays sur les besoins vitaux, les besoins prioritaires, de la nation et cela d'autant plus qu'il ne peut y avoir de contestation. Dans le cadre d'une politique systématique de plein-emploi, l'industrie bénéficie d'une priorité absolue. Les prix sont fixés administrativement, les prix de marché sont limités au marché kolkhozien.

    2. Dans le domaine économique, le stalinisme économique s'éloigne également de la pensée de Marx. En effet, la clé du marxisme est l'aliénation des travailleurs dont la force de travail est accaparée par le patronat. Un artisan indépendant n'aliène personne. Pourtant les staliniens suppriment toute forme de propriété privée, ce qui supprime à la fois la motivation et l'efficacité économique.

   

3. Le mode de planification hyper-centralisée est une entrave à la modernisation et la recherche de la qualité. La participation des travailleurs est faible (manque d'initiatives), les syndicats ne jouant pas leur rôle. La gestion ministérielle freine la prise de responsabilité à la base, néglige les possibilités régionales, provoque des pertes et du gaspillage, des pénuries ce qui génère un marché noir et une mafia. La planification avait pour objet de supprimer les crises capitalistes en ajustant l'offre à la demande mais elle aboutit à l'effet contraire (Cf. ce texte de 1978 : notez que ces critiques sont publiques. Le régime est mort de son incapacité à résoudre ses/ces problèmes).

    4. Avec M. "K", on discute alors d'un problème fondamental : la réforme de l'entreprise avec Libermann. Cet économiste propose d'introduire la notion de rentabilité sans laquelle il y a gaspillage et de tenir compte des coûts réels de production dans la fixation des prix. Cela induirait des profits qui seraient utilisés par l'entreprise laquelle bénéficierait d'une plus grande autonomie.

    Pour lutter contre la gestion ministérielle, les entreprises sont placées sous le contrôle de conseils régionaux : les sovnarkhozes (amorce d'une régionalisation). La lutte contre la bureaucratie est engagée avec la rotation des cadres du Parti et la limitation de la durée des mandats. Ci-contre un extrait du rapport de Khrouchtchev au XX° congrès du parti communiste soviétique.

  

     Mais ces réformes ne peuvent aboutir : en 1964, "K" tombe, victime d'un complot. Son échec s'explique d'abord par le rejet de sa politique par l'appareil du Parti et de l'administration (la "Nomenklatura") qu'il avait déstabilisé.  Ensuite, elle s'explique par un appel très insuffisant à l'initiative de la population (courrier des lecteurs, par ex.). L'échec agricole (appel aux importations) est vivement ressenti. L'opération "Terres vierges" reste d'inspiration extensive. L'échec de Cuba lui aliène les militaires. Il est remplacé par une troïka avec L. Brejnev à la tête du Parti. Brejnev, c’est la réaction et le conservatisme sur toute la ligne.

 B. LES FRACTURES :

     Un trait commun est l’application partout du dogme stalinien de l’indépendance économique et chaque pays doit construire sa propre industrie lourde - sidérurgie principalement - quelles que soient les conditions objectives de la géographie du pays (présence ou non de charbon, de fer etc.. ;). De plus, à la différence des pays de l’Ouest, les pays du bloc soviétique ne bénéficient d’aucun plan Marshall : l’argent manque. L’effort d’industrialisation - car tous ces pays, à l’exception de la Tchécoslovaquie et de l’Allemagne de l’Est, sont très en retard : c’est un héritage des régimes cléricaux-monarchistes antérieurs - l’effort d’industrialisation donc est financé par les habitants au détriment de la consommation.

1.  Le refus de TITO

Tito refuse l'alignement sur l'URSS et la doctrine Jdanov. Il est insulté et le titisme devient un crime dans les autres pays. Malgré une réconciliation en 1955, la Yougoslavie reste extérieure au "bloc" soviétique, tente une expérience autogestionnaire et devient un des leaders du mouvement des non-alignés. Voir les cours sur le Tiers Monde. Le schisme de Tito introduit ce que Staline redoutait le plus : la diversité, le choix et donc l’esprit de doute. Quel est la meilleure voie pour "construire le socialisme" ?

Il n’y a guère que l’ostracisme, lé désespécification (concept du philosophe Losurdo) c'est-à-dire affirmer que Tito et les titistes ne font plus partie de "l’espèce" communiste pour juguler ce problème. Etre accusé de titisme, c’est comme être accusé d’hérétique sous la Sainte Inquisition catholique.

2.  La crise à Berlin-Est

Elle fait suite à la mort de Staline (1953). Elle est réprimée par les chars soviétiques. Une des causes est l’énorme effort d’investissement qui se fait au détriment de la consommation, si bien que les travailleurs ne voient pas le résultat de leurs efforts pourtant permanents. On retrouve cet aspect en Hongrie.

3. La crise de 1956

     Elle résulte de la tentative de la Hongrie de sortir du pacte de Varsovie. En Pologne, des manifestations de solidarité aux Hongrois se transforment en manifestations pour l’amélioration du régime. Gomulka est sorti de prison, revient à la direction du pays et les coopératives sont dissoutes au profit du retour aux petites exploitations privées.

    En Hongrie, après la révolte de 1956, Kadar réoriente l'économie avec une opération "vérité des prix" et l'introduction de l'initiative privée. Paradoxe : c'est dans ces pays que les nostalgiques de l'ancien régime soviétique sont aujourd'hui les plus nombreux.

4.  Le "schisme chinois"

    Au début, Mao suit le modèle soviétique basé sur l’industrialisation. Puis, il abandonne, ce modèle trop lourd pour un pays si peuplé et si rural. C’est alors l’aventure du Grand bond en avant.

 1959-1962, La Chine : l’illusion du « Grand bond en avant »…

    En 1960, à la conférence des partis communistes du monde entier, qui se tient à Moscou, le représentant chinois prend ses distances avec la doctrine Jdanov. C’est le début de la rupture.

5. Le "printemps de Prague".

    Moment le plus dramatique de cette période. En mars 1968, le parti communiste tchécoslovaque décide la libéralisation du régime, libéralisation politique et libéralisation économique, non pas par un retour au capitalisme mais par la responsabilisation des entreprises socialistes qui devront être profitables. C’est le "printemps de Prague".

    Malheureusement, Brejnev et sa clique veulent conserver sans faille la chape de plomb qu’ils maintiennent sur les pays du bloc européen. Brejnev fait intervenir l’armée des pays du Pacte de Varsovie [1]. L’armée tchécoslovaque ne riposte pas, ce qui évite le bain de sang. Mais la comparaison avec les méthodes fascistes peut se justifier ici. Notez pourtant que cela n'empêcha point les Occidentaux de négocier avec l'URSS et de régler le problème allemand en 1971 ; les deux États allemands sont admis à l'ONU. C'est qu'à cette époque, les Occidentaux ont besoin du marché soviétique et des autres pays du Bloc.

    En 1979, la guerre soviétique contre les Talibans afghans est prise pour prétexte et permet de relancer la guerre froide et la course aux armements, moyen de relancer l'économie américaine (année du second choc pétrolier). Avec le dollar-papier accepté aussi bien que l'or-métal (résultat de la conférence de la Jamaïque de 1976), Reagan peut laisser filer les déficits et financer sa guerre des étoiles et l'URSS ne peut plus suivre...

L'escroquerie brejnévienne.(1977)

[1] A l’exception de la Roumanie qui refuse, ce qui lui vaudra toutes les attentions des pays occidentaux. Le président Carter allant jusqu’à qualifier Ceausescu de "grand défenseur des droits de l’homme" (sic, repas officiel lors de la réception du chef roumain à Washington). 

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