1962-1975 : la "détente" Est-Ouest

publié le 20 juil. 2011 à 08:13 par Jean-Pierre Rissoan   [ mis à jour : 2 oct. 2016 à 08:54 ]


    Avec la fin de la crise de Cuba, de la guerre d'Algérie et la rupture sino-soviétique, une nouvelle période commence. Le dialogue Est-Ouest aboutit à la "Détente" (1ère partie) ce qui favorise aussi bien la remise en cause de la bi-polarisation que la crise des blocs (2ème partie).

 

I. ASPECTS DE LA "DÉTENTE"

 

    La Détente est à la fois politique et économique.

A. LE DÉTENTE MILITAIRE ET DIPLOMATIQUE

1.      Au plan mondial : l'ONU

    Le désarmement est discuté depuis longtemps dans le cadre de l’ONU au sein du Comité du désarmement. Son but est le « désarmement général et contrôlé » (DGC). Vaste programme eût pu dire le Général. Ses travaux aboutissent à la signature du traité de Moscou (1963) sur l'interdiction des expériences nucléaires atmosphériques. D'autres traités suivront comme celui sur la non-prolifération des armes nucléaires en juillet 1968. L'agence onusienne de Vienne (A.I.E.A.)[1] veille au respect des dispositions du traité. Cependant, la France et la Chine ne signent pas.

2.      Au plan bi-latéral : États-Unis / URSS

    Le D.G.C. risque cependant d'aboutir à une impasse. Trop ambitieux. Les "deux grands" préfèrent négocier au niveau bi-latéral et sur un secteur particulier : les arsenaux stratégiques.

    Ouverts en 1963, les négociations aboutissent aux accords de Moscou de 1972, entre Brejnev et Nixon, dits SALT I.[2]

    Cependant, si les armements sont en quantité limitée, leur qualité est améliorée par les États-majors (ce qui est évidemment contraire à l’esprit des accords). C'est pourquoi, en 1974, Ford et Brejnev lancent les négociations SALT II qui fixeront un seuil de performance et de capacité d'emport (pour les missiles mirvés [3]).

    France et Chine voient dans ces accords un risque de domination du duopole sur le reste du monde.

3.      Au plan régional [4] : En Europe

    Les négociations ont lieu également au niveau régional entre l'OTAN et le Pacte de Varsovie, ce sont les MBFR [5]. La France n'y participe donc pas. Initiées en 1967, commencées en 1973, elles n'aboutiront qu'en 1990, ce qui correspond à une autre période historique.

    En Europe, une conférence est ouverte qui était proposée de longue date par l'URSS. C'est la conférence sur la sécurité et la coopération en Europe (CSCE). Préparée depuis 1973, la première CSCE se tient à Helsinki en 1975, en présence de Ford, Brejnev, Giscard D'Estaing, Schmidt etc.. 35 participants dont les USA, le Canada mais pas l'Albanie.

    La CSCE porte sur trois domaines :

- les questions relatives à la sécurité : inviolabilité des frontières issues de 1945,

- les échanges commerciaux, industriels et scientifiques,

- la coopération dans le domaine humanitaire et le respect des Droits de l'Homme.

    Helsinki marque l'apogée de la Détente.

    Les conférences suivantes : Belgrade 77-78, Madrid 80-83, sont des échecs car nous sommes dans une nouvelle période, la "seconde guerre froide". Aujourd'hui, la CSCE est une institution permanente. Son siège est à Vienne (Autriche).


B. LE DÉTENTE ÉCONOMIQUE

        La Détente s'inscrit incontestablement dans le cadre des "Golden sixties", c'est-à-dire les années de prospérité où s'achèvent la reconstruction d'après-guerre et le monopole absolu des Américains. Au contraire, de nouveaux producteurs, de nouveaux exportateurs recherchent des débouchés à leurs produits. L'Est, la Chine peuvent être ces débouchés, d'autant plus que ce sont des pays solvables.

    C'est dans cet esprit qu'il faut placer l'évolution de la question allemande ou les ventes de céréales américaines à l'URSS qui aboutiront à la signature du traité commercial de 1975 (vente quinquennale de blé américain à l'URSS).

1.      L'Ostpolitik de Willy Brandt

    L'Allemagne a une influence et des marchés traditionnels en Europe centrale et orientale. La Guerre froide a coupé cette zone d'influence et, en RFA, la politique agressive de la CDU-CSU (droite revancharde) mène à une impasse.

 

   Le système de l'alternance permet de débloquer la situation. L'arrivée du SPD au pouvoir avec Willy Brandt en octobre 1969 inaugure "l'Ost-Politik". Du fait de sa participation à la résistance anti-hitlérienne, W. Brandt est respecté à l'Est. Des négociations peuvent s'ouvrir. Ci-contre : le chancelier Brandt s'agenouille devant le monument aux morts polonais lors de sa visite officielle.

    En 1970, est signé un traité germano-soviétique sur l'inviolabilité des frontières européennes, la RFA signe le traité de non-prolifération. Des accords germano-polonais (1970) sont signés sur l'intangibilité de la ligne Oder-Neiss. Un accord quadripartite sur Berlin est signé le 3 septembre 1971, puis un traité est signé entre les deux Allemagne (1972) qui sont admises à l'ONU en septembre 1973.

    A noter que tout cela est signé après la fin tragique du Printemps de Prague en 1968. En toute logique, l’entrée des chars soviétiques à Prague aurait dû bloquer tout dialogue. Il n’en a rien été. Les Occidentaux pensent alors en priorité à leurs débouchés commerciaux. En revanche, les Américains exploiteront la guerre soviétique en Afghanistan (1979) pour mettre fin à la "détente" : la conjoncture a changé, la "crise" frappe, les USA vont relancer -à crédit- la course aux armements.

2.      La politique du Général De Gaulle

  

 La France participe de ce mouvement, avec les Soviétiques des accords sont signés sur le système SECAM de TV couleur, le nucléaire, les satellites artificiels. La reconnaissance diplomatique de la Chine en 1964 par la France vise également à l'ouverture des marchés (nucléaire, par ex.). Cf. infra sa politique diplomatique.

 







II. RELATIONS NORD-SUD ET CRISE DES BLOCS


 A. Y- A-T- IL  REMISE EN CAUSE DE LA BI-POLARISATION ?

    On peut le penser avec la prise de conscience collective du Tiers Monde, ses organisations gouvernementales, sa majorité à l'ONU, le rôle de la CHINE.

    1.      Les pays du Tiers-Monde s'organisent

    Création de l'OPEP (pays exportateurs de pétrole), de l'O.U.A [6]. (1963). Plus politique est la conférence de solidarité des peuples d'Asie, d'Afrique et d'Amérique latine (1966) à Cuba. L'Amérique Latine, pro-américaine dans l'ensemble, est déstabilisée par les mouvements révolutionnaires (le "Che" est tué en Bolivie en oct. 67).

    Les non-alignés (Bandung) continuent leur réflexion : ils sont 54 pays à Lusaka (1970). La conférence d'Alger est un grand succès diplomatique (1973).

    A l'ONU, le groupe des 77 se réunit pour préparer les CNUCED [7], il s'agit de mettre au point une stratégie commune lors des différentes CNUCED.

    Tous ces aspects sont développés dans les cours sur le Tiers-Monde : 2ème partie : Le TIERS MONDE pendant les "Trente Glorieuses" et suivant

    2.      Le "néo-colonialisme" des pays du Nord

    Les pays du Nord mettent en place des institutions de coopération avec leurs ex-colonies ou zone d'influence (peut-on parler de néo-colonialisme ?)

    Par exemple, la France crée l'Organisation de Coopération Africaine et Malgache (OCAM) et l'Angleterre, la Fédération d'Afrique Centrale. Ces institutions ont des visées économiques. Les accords de Lomé (entre Bruxelles et les anciennes colonies des pays-membres de "l’Europe") sont préparés par ces initiatives.

    Kennedy met en œuvre "l'Alliance pour le progrès" conçue comme une riposte au castrisme. Il s'agit en réalité d'intégrer les économies sud-américaines à l'économie américaine (importations de matières premières et sources d'énergie, placements de capitaux U.S.). cette Alliance est créée en 1963, l'année d'après le coup d’État militaire au Brésil ouvre grandes les portes au capitalisme états-unien.

    On semble aller vers une structure tri-polaire. Chaque "pôle" a sa périphérie. (le Japon négocie également avec les pays d’Asie du sud-est).

B. LA CRISE DES BLOCS

    1.      A l'ouest : le "défi gaullien"

    1962-1969. Avec la V°république, s'ouvre une période de restructuration de l'économie française caractérisée par un mouvement de concentration en grandes entreprises. La France extravertit de plus en plus son économie d'autant qu'elle perd son marché colonial et qu'elle intègre la C.E.E (ce sont les mêmes hommes qui adoptent la loi Deferre -1956- et signent le traité de Rome -1957-). En même temps que la France ouvre son économie sur l'extérieur, la diplomatie française veut affirmer le rôle international du pays. Le général De Gaulle est l'homme de cette politique.

    La stratégie de De Gaulle est l'indépendance nationale. De Gaulle sort la France de l'OTAN. Pour lui, la doctrine de riposte graduée (cf. supra) proposée par Kennedy-Mac Namara montre qu'il y a un risque de découplage entre l'Europe et les E.-U. en cas d'agression. A partir du moment où le territoire américain est vulnérable (du fait des ICBM soviétiques [8]) le président américain va réfléchir avant de donner l'ordre de détruire Moscou, en réponse à une agression soviétique quelconque, surtout si celle-ci a lieu en Europe. Aussi, De Gaulle sort la France de l'organisation militaire intégrée de l'OTAN, dote la France d'une arme nucléaire indépendante et adopte la stratégie "tous azimuts". Cette politique est accompagnée par des gestes plus que symboliques : discours de Phnom-Penh (Cambodge) (1.IX.66) contre l’intervention militaire des Américains au Viet-Nam, soutien au mouvement indépendantiste québécois (soutien à la francophonie, 1967).

    A l'égard des pays de l'Est, le général pense qu'il faut aller "de la détente à l'entente puis à la coopération". Il reconnaît diplomatiquement la Chine populaire (1964), visite l'URSS et la Pologne. Cette politique est accompagnée par une préparation psychologique de l'opinion publique (G. Bécaud [9], L. Zitrone[10], Normandie-Niemen[11], Chœurs de l'Armée Rouge en tournée dans toute la France, etc...). Bref, tout est fait pour que les Français de base acceptent ce changement de discours après ceux de la Guerre froide.

    A l'égard des pays arabes, De Gaulle rompt avec le soutien systématique de la IV° république à l'égard d'Israël. Il parle d'Israël comme d'un "peuple d'élite, sûr de lui et dominateur". Là aussi, cette politique a un arrière-plan économique : la vente d'armes aux pays arabes. Mais, grâce à cela, "jamais, la France du général de Gaulle ne manquera de pétrole" lance un émir.

    Enfin, le général effectue un voyage triomphal en Amérique latine.

    Au sein de la CEE, De Gaulle met en œuvre la Traité de Rome, mais refuse l'entrée de l'Angleterre (1963), refuse l'intégration supranationale de l'Europe (65-66), pratique la politique "de la chaise vide" avant d'adopter "le compromis de Luxembourg" (principe du vote à l'unanimité). On a vu ce que cela lui a coûté.

    2.      A l’Est : Les voies divergentes du socialisme étatique

    Durant les années soixante, la croissance économique des pays "socialistes" reste forte et supérieure à celle des pays occidentaux (sauf parfois le Japon). Leurs relations commerciales s'élargissent au monde entier. En 1965, s'ouvre en leur sein un débat sur les réformes rendues nécessaires par le développement même (nouvelle gestion, développement intensif, profitabilité des entreprises...).

a)      Le "printemps" de Prague

    Au début de 1968, le P.C. de Tchécoslovaquie, dirigé par Dubcek lance un programme d'action transformant la gestion économique, la vie politique, les institutions. L’URSS considère que des réformes mènent à la désintégration du P.C.T., à la contre-révolution. Le 21 août 1968, les troupes du pacte de Varsovie (sauf la Roumanie) pénètrent en Tchécoslovaquie [12]. Dubcek est maintenu mais pour peu de temps et, en avril 69, la nouvelle direction s'attache à la "normalisation" du pays. Le PCF, le PC italien condamnent cette intervention qui détruit le prestige des pays "socialistes" à la fin des années soixante, mais qui ne nuit pas la "Détente" (cf. supra), ce qui est à souligner.

    La Roumanie adopte une politique différente, sa politique intérieure est très "stalinienne" mais à l''extérieur sa politique diffère de celle de l'URSS ce qui lui attire la sympathie des Occidentaux (visite de De Gaulle, déclaration du président Carter à l'égard de Ceausescu « grand défenseur des droits de l’homme » (sic, lors du souper de réception à Washington).

b)      La rupture sino-soviétique

    A partir de 1963, la Chine critique la politique de coexistence pacifique de l'URSS et fait de la lutte contre l'URSS un préalable à la lutte contre l'impérialisme américain. Les Chinois protestent contre les "traités inégaux" imposés par les Tsars au XIX°siècle. En 1969, des conflits armés éclatent sur le fleuve Oussouri. Les relations diplomatiques sont rompues.

    Sur de nombreuses questions internationales, la Chine prend les mêmes positions que les pays occidentaux. Ceux-ci s'efforcent d'élargir la brèche et amorcent un rapprochement économique et politique. En fait, la Chine cherche, face à ses déboires économiques, le soutien des pays occidentaux. Zhou En Laï et Nixon trouvent un langage commun. En octobre 1971, la Chine est admise à l'ONU et membre permanent du Conseil de Sécurité et, en février 72, Nixon fait un voyage à Pékin où il est reçu par Mao Tsé Toung. Les relations sont rétablies avec le Japon.

    En France, une véritable "china mania" s'installe (Cf. les films de Godard, ou les déclarations de Philippe Sollers). L’expérience chinoise apparaît comme plus « communiste » que la bureaucratie soviétique…[13]

 ***

    Au total ne nous y trompons pas, cette « détente » fut très superficielle. Elle correspond à un moment des Trente Glorieuses où l’Occident a besoin d’élargir ses marchés. La crise de 1973 crée une situation nouvelle et c’est dans la relance de la course aux armements - avec un Reagan notamment et sa "guerre des étoiles" financée par l'endettement massif - que l’Ouest va vouloir sortir de la crise.



[1] Agence internationale de l’énergie atomique. Toujours en activité. C’est l’A.I.E.A. qui inspecta les installations de Saddam Hussein, sans rien trouver…

[2] Strategic armement limitation talks. Salt 1 parce qu’il y en eut un second (SALT 2, non ratifié).

[3] Abréviation de "Multiple Independent Reentry Vehicle". C’est-à-dire équipés d’ogives multiples indépendamment guidées capables d’atteindre plusieurs objectifs différents.

[4] « régional » vaut ici pour « région du monde ». C’est un terme du vocabulaire diplomatique.

[5] Mutual and Balanced Force Reductions. Réduction réciproque et équilibrée des forces.

 [6] Organisation de l’unité africaine.

[7] Conférence des Nations Unies pour le commerce et le développement. Avant la première CNUCED, les représentants de 77 pays-membres décidèrent de se réunir pour homogénéiser leurs revendications à l’égard des pays riches (qui font aussi partie de la CNUCED). Ils seront rejoints par d’autres pays, mais on gardera l’appellation "groupe des 77".

[8] Missiles balistiques inter-continentaux.

[9] Qui crée sa chanson Nathalie, reprise en boucle sur toutes les radios…

[10] Très célèbre journaliste TV qui commente un film « vingt mille lieues sur les terres » (référence à l’immensité du territoire soviétique).

[11] Film qui retrace l’épopée de l’escadrille franco-soviétique durant la guerre.

[12] A voir : l’insoutenable légèreté de l’être. Film, 1988, par Philip Kaufman d’après l’œuvre de Milan Kundera.

[13] Lire à ce sujet le livre de Guy Hocquenghem « Lettre ouverte à ceux qui sont passés du col Mao au Rotary » (1986). http://atheles.org/agone/contrefeux/lettreouverteaceuxquisontpassesducolmaoaurotary/index.html

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