"Les idées de 1914" : 1914 versus 1789

publié le 26 juin 2014 à 08:50 par Jean-Pierre Rissoan   [ mis à jour : 29 juin 2016 à 02:50 ]

    Après le déclenchement de la guerre, les insultes nationalistes réciproques ne suffisent plus et, pour justifier l’injustifiable, à savoir le carnage de l’année 1914, les tranchées et la guerre d’usure qui commencent dès décembre 1914 pour s’installer dans la durée en 1915, le parti de l’Intelligence -universitaires, journalistes, écrivains- se met au travail pour tâcher de créer des concepts explicatifs et justificatifs. On a vu avec la préface de Clemenceau écrite en 1915 au livre du général Von Bernardi (lien"Notre avenir" par le général**** von Bernhardi (1912), préfacé par Clemenceau (1915)) écrit en 1912 que la guerre était devenue idéologique. Et ce n’est qu’un exemple. octobre 1914 : Appel des intellectuels allemands aux nations civilisées Avec le viol de la Belgique, les Allemands ont donné aux Alliés un argument de poids : ceux-ci se battent pour le Droit, c’est "la guerre du Droit". Et la France a beau jeu de mettre en avant 1789 et la déclaration des droits de l’homme et du citoyen. Les idéologues allemands doivent répliquer et "essaient dans une énorme masse de brochures et d’articles de construire un contre-idéal allemand (…)" (E. Demm, Paris X). Au sein de cette littérature, émergent les auteurs et écrits suivants : Johann Plenge, Der Krieg und die Volkswirtschaft (Münster, 1915) et aussi 1789 und 1914: Die symbolischen Jahre in der Geschichte des politischen Geistes (Springer, Berlin 1916) qui est un complément au travail-phare de Rudolf Kjellen (1864-1922), Die Ideen von 1914, (Leipzig, 1915). On trouve aussi d’Ernst Troeltsch (1865-1923) Die Deutsche Freiheit, (Gotha, 1917), également, de Werner Sombart (1864-1941), Händler und Helden, (Munich, Leipzig, 1915). Malheureusement, ces livres n’ont pas été traduits en France et l’on doit faire confiance à des comptes-rendus effectués par des germanistes comme Joseph Dresch (recteur à Strasbourg en 1945), que j’ai déjà cité par ailleurs, ou Eberhard Demm professeur à Paris X [1]. Il y a aussi la présentation effectuée par R. Steuckers, universitaire d’extrême-droite ce qui ne l’empêche pas, hélas, d’être intelligent et érudit.NB. dans le texte qui suit, les citations surlignées en jaune sont celles extraites du travail en ligne de Steuckers (Vouloir).

    C’est Kjellen, universitaire suédois, soi-disant neutre mais en réalité très germanophile, qui pose l’antagonisme autour duquel s’ordonne la bataille idéologique : la guerre de 1914 menée par les Empires centraux s’effectue au nom de valeurs qui ne sont plus celles de 1789 lesquelles ont empoisonné la planète entière, non, elle a ses valeurs propres, originales, fécondes : ce sont les idées de 1914. Ces soi-disant valeurs ne tiennent pas la route à côté de celles de 1789, mais elles alimentent la bête immonde et les nazis feront leur miel fétide avec beaucoup de ces pseudos arguments.

 

LA (SOI-DISANT) DÉFAITE DES IDÉES DE 1789

    Quelle est l’approche des idées de 1789 par Kjellen ? Ce sont des "slogans usés". Elles ont été perverties par "la bourgeoisie dégénérée par le commerce". La Liberté est devenue anarchie individualiste. L’Égalité est une "décollation de l’humanité", comprendre : elle génère la médiocrité et empêche l’émergence des élites. La Fraternité porte en elle le risque de cosmopolitisme ; elle est cependant renforcée par la camaraderie des tranchées, elle est donc ambivalente. 

    Concernant la liberté.

"La liberté, selon l'idéologie de 1789, est l'absence/refus de liens (l'Ungebundenheit, le Fehlen von Fesseln). Après les événements révolutionnaires, l'idée quatre-vingt-neuvarde (sic) de liberté s'est figée dans l'abstraction et le dogme. Le processus de dissolution qu'elle a amorcé a fini par tout dissoudre, par devenir synonyme d'anarchie, de libertinisme et de permissivité (Gesetzlosigkeit, Sittenlosigkeit, Zoegellosigkeit).  Il faut méditer l'adage qui veut que la « liberté soit la meilleure des choses pour ceux qui savent s'en servir ». La liberté, malheureusement, est laissée aux mains de gens qui ne savent pas s'en servir".

    L’égalité a conduit à l’égalitarisme.

"Son hypertrophie a conduit à un autre déséquilibre : celui qui confine l'humanité dans une moyenne, ou les petits sont agrandis et les grands amoindris par décret. En fait, seuls les grands sont diminués et les petits restent tels quels".

                            L’humanité est décapitée, perd ses élites.(idée que l'on retrouvera durant l'entre-deux-guerres chez des hommes comme H. Béraud, Halévy.. ).

    La fraternité aurait pu provoquer la fin du fait national dont la guerre déclarée en 1914 montre au contraire toute la vigueur. Le cosmopolitisme peut dissoudre les nations et, de fait, est un phénomène inorganique.

    C’est toute la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen qui est remise en cause par ces auteurs.

"L’homme quatre-vingt-neuvard, comme l'a démontré Sombart, veut recevoir de la vie et non lui donner ses efforts. Cette envie de recevoir, consignée in nuce (en résumé, en un mot, JPR) dans la Déclaration des droits de l'homme, transforme l'agir humain en vulgaire commercialisme (obtenir un profit d'ordre économique) et en eudémonisme (avoir des satisfactions sensuelles, recherche du bonheur)".

    Sombart est l’auteur d’un ouvrage qui a inspiré Kjellen : "Les marchands et les héros". Par marchands il faut entendre l’activité du bourgeois anglais préoccupé uniquement par la recherche du profit. Alors que l’Allemand a des préoccupations supérieures qui sont celles de celui qui cherche où est son devoir. Avec un politologue danois, Frédéric Weis, auteur de L’effondrement des idéaux, Kjellen constate, avec la guerre qui s’avère longue et meurtrière, l’effondrement de cinq valeurs fondamentales qui ont parcouru le XIX° siècle :

"1) l'idée de paix universelle

2) l'idéal humaniste de culture

3) l'amour de la patrie, qui, de valeur positive, s'est transformé en haine de la patrie des autres

4) l'idée de fraternité internationale portée par la social-démocratie

5) l'amour chrétien du prochain".

 

    QUELLES SONT ALORS LES VALEURS DE 1914 ?

 

    L’Ordre et le Devoir

    Elles sont bien exposées dans un ouvrage allemand, celui de Plenje, qui présente le travail de Kjellen à ses compatriotes tout en ajoutant sa coloration prusso-allemande. "1914 inaugure l’ère de l’organisation" écrit le Suédois Kjellen, et Plenje ajoute "l’ère de l’organisation allemande". "La révolution de 1914" poursuit-il, "c’est la reconstitution des forces de l’État au XX° siècle contre la liberté destructrice du XVIII° siècle". Cela va évidemment dans le sens des idées de Kjellen qui pense qu’"il y a mieux que la liberté, il y a l’ordre. On a soif d’ordre aujourd’hui, comme au XVIII° siècle on avait soif de liberté". Plenje reprend avec délice l’affirmation de Kjellen qui évoque la grande figure d’Emmanuel Kant, compatriote de Plenje :

"La Prusse, puis l'Allemagne, ajoutent à l'idée des droits de l'homme l'idée des devoirs de l'homme, mettant l'accent sur la Pflicht (Devoir) et l'impératif catégorique (Kant). Le mixte germanique de droits et de devoirs (offre à) l'humanité (…) une perspective supra-individuelle, assortie d'une stratégie du don, du sacrifice. L'idée de devoir implique aussitôt la question : "que puis-je donner à la vie, à mon peuple, à mes frères, etc. ?" ".

    Selon Kjellen, en 1789, le plaisir et le bonheur sont proclamés comme buts de la vie ; la nouvelle valeur principale de 1914 est le devoir. L’Allemagne grâce à l’impératif catégorique de Kant avait un autre idéal que le France.

    L’égalité doit être remplacée par la justice selon Kjellen qui accepterait l’idée nietzschéenne de surhumanité. Quant au cosmopolitisme dissolvant de la nation, il doit disparaître au profit d’un nouveau mot d’ordre : vivre dans un ensemble, dans une totalité, dans un organisme. "L’Allemagne est arrivée à constituer l’État commercial fermé de Fichte [2] ; elle a de plus, réalisé la pensée hégélienne de l’État, c’est en Allemagne qu’est contenu le XX° siècle. L’Allemagne est le peuple modèle. Ses idées vont marquer les buts de l’humanité" (Plenje cité par Joseph Dresch).

    Primauté du fait national

    Autres constats effectués par ces "révolutionnaires de 1914" :

    L’unité de l’internationale religieuse est détruite.

"En effet, les soldats de toutes les puissances belligérantes se réclament de Dieu et non du Christ. Ce Dieu invoqué par les nouveaux guerriers est nationalisé ; il est totémique comme Jéhovah aux débuts de l'histoire juive ou comme les dieux païens (Thor/Wotan). Ce Dieu nationalisé n'est plus le Nazaréen (i.e. Jésus, JPR) avec son message d'amour. Ce panthéon de dieux uniques nationalisés et antagonistes remplace donc le messie universel".

    Mais à ce national-luthérianisme s’ajoute un bienfait : à la lutte des classes bourgeois/ouvriers se substituent le coude-à-coude, l’amitié des tranchées et les tensions se portent au plan international. La lutte des peuples a remplacé la lutte des classes.

"En dépit de cet éclatement du divin, il en reste néanmoins quelque chose de puissant. La paix avait été dangereuse pour Dieu (sic) : des hommes politiques avaient inscrit l’irréligion dans les programmes qu'ils s'efforçaient d'appliquer (comprendre : le socialisme et notamment sa variante marxiste). Et si la guerre suscite l'apparition de dieux nationaux qui sèment la haine entre les peuples, elle déconstruit simultanément les haines intérieures qui opposent les diverses composantes sociales des nations (comprendre : la lutte des classes). La guerre a transplanté la haine de l'intérieur vers l'extérieur. La paix sociale, la fraternité, l'entraide, les valeurs fraternelles du christianisme progressent (mais à l’intérieur des frontières, JPR), d’où l'on peut dire que la guerre a accru dans toute l'Europe l'amour du prochain (à condition qu’il soit un compatriote ou un allié). En conséquence, ce qui s'effondre, ce sont de pseudo-idéaux, c'est l'armature d'une époque riche en formes mais pauvre en substance, d'une époque qui a voulu évacuer le mystère de l'existence".

    Le collectif

    Le collectif prime sur l’individualisme. On trouve cette "valeur" chez trois auteurs différents mais tout à fait contemporains. Plenge écrit : "coopère, c’est la liberté de l’acte ; intègre-toi, c’est l’égalité du service, vit dans le collectif, c’est la fraternité du véritable socialisme" ; Troeltsch définit la liberté allemande (sic) comme "la discipline voulue (…) l’épanouissement de la personnalité individuelle dans et pour le collectif" ; Sombart, quant à lui, demande "le dévouement au collectif, ordre et discipline".

     En conclusion pour ce paragraphe, 1789 versus 1914 c’est tout à la fois, droits vs devoir, bonheur/l’œuvre, plaisir/vie de sacrifice selon Sombart ; Kjellen ajoute l’affrontement moi/Dieu, trafiquant/héros, négoce/militarisme, et reprend les idées de Sombart avec les valeurs antagoniques plaisir vs dévouement, intérêts/sacrifice.

 

QUELLE VALEUR ACCORDER AUX "IDÉES DE 1914" ?

    J’aurais l’occasion d’y revenir, on dispose de copies de baccalauréat composées par des lycéennes d’Essen (Ruhr) pour la session de 1915. L’une d’elles, Frieda B., écrit avec conviction : "le militarisme est le plus noble résultat des capacités organisationnelles de notre peuple" ce qui lui vaut un "Bien" écrit dans la marge par le professeur-correcteur [3]. On voit que les valeurs de 1914 sont descendues jusqu’au niveau des adolescentes. Il était aussi dans des têtes plus pleines, ainsi l’appel des 93 intellectuels allemands d’octobre 1914, appel qui déshonore la fonction :

"Sans notre militarisme, notre civilisation serait anéantie depuis longtemps. C'est pour la protéger que ce militarisme est né dans notre pays, exposé comme nul autre à des invasions qui se sont renouvelées de siècle en siècle. L'armée allemande et le peuple allemand ne font qu'un (…)".

Lien : octobre 1914 : Appel des intellectuels allemands aux nations civilisées

    Le militarisme n’a de sens que si l’on s’en sert, si un jour les intérêts allemands sont réglés par la guerre. Les idées de 1914 sont donc d’abord un crime contre la paix. Mais chez les gens d’extrême-droite, la paix n’est pas une valeur à défendre. Les soi-disant valeurs de 1914 c’est aussi l’assassinat de J. Jaurès.

    On a constaté que les différents auteurs ne parlent nulle part du viol de la Belgique mais ce pays "minuscule" (sic) n’a pas le droit de vivre et son annexion/intégration à l’Allemagne était prévue après la victoire. Et le traité de neutralité de la Belgique n’était que chiffon de papier, le général Bernardi utilise deux ans avant 1914 cette expression. Les idées de 1914 ont été énoncées par l’un des plus importants idéologues allemands avant la déclaration de guerre, Treitschke : (L’idéologie allemande à l’époque de Guillaume II : Treitschke et les autres)

"L'État est le peuple uni par la loi et considéré comme une puissance indépendante. L'État est la puissance qui a le droit et le pouvoir de faire prévaloir par les armes sa volonté contre toute volonté étrangère ; c'est une puissance libre, souveraine, qui ne peut se soumettre à d'autre volonté que la sienne. Ce qui le distingue de toutes les autres associations, c'est qu'il ne reconnaît au-dessus de lui aucune puissance".

    Mépris du droit international qui s’applique à l’annexion par la force de l’Alsace-Moselle :

"Le principe du droit des peuples à disposer d'eux-mêmes, ce mot de ralliement de démagogues sans patrie doit être rayé. L'Alsace et la Lorraine sont à nous par le droit de l'épée. Nous voulons les rendre à elles-mêmes, malgré leur volonté".

    C’est pourquoi, nos auteurs sont peu crédibles lorsqu’ils citent Emmanuel Kant à tout bout de champ. Certes, Kant est le créateur du concept d’impératif catégorique mais il écrivit également, en 1795, un "Projet de paix perpétuelle" que, quelque temps plus tard, Hegel balaiera d’un revers de main. L’idée de paix universelle qui aurait été, soi-disant, dangereuse pour Dieu -parce qu’elle favorisait la diffusion des idées pacifistes et internationalistes (Prolétaires de tous les pays, Unissez-vous !) sera reprise par les concepteurs de la Société des nations, en 1919. L’extrême-droite à la Maurras, en France, n’aura de cesse de critiquer le principe même de S.D.N. et Hitler, une fois au pouvoir, la quittera au premier prétexte.

    Ce culte de l’État souverain qui ne se lie les mains par aucun traité ou qui se croit en droit de le rompre à la moindre occasion, en Allemagne en tout cas, ne date pas de 1914. L’acte fondateur de l’ État-prédateur a été commis par Frédéric II qui, en 1740, à peine couronné roi de Prusse, s’empare, tel un brigand, de la Silésie autrichienne sans informer quiconque surtout pas l’impératrice Marie-Thérèse. (NB. Pour être tout à fait honnête, on doit citer l'annexion de Strasbourg à la France par Louis XIV, en 1685, "sans aucun horipeau juridique" (P. Goubert)).  Prédation qui sera suivie par le partage de la Pologne dont l’État disparaitra totalement (trois partages de 1772 à 1795). La réflexion des intellectuels allemands les amène à rejeter le principe du  droit des peuples à disposer d’eux-mêmes : ce principe de 1789 sera (presque) systématiquement mis en œuvre par les Alliés à partir de 1919.

    Le principe de "l’intégration de l’individu dans le collectif" annonce la constitution de l’État totalitaire. Non pas que l’individu doive refuser toute participation à l’effort commun lorsque c’est nécessaire - et les Révolutionnaire français de 1793 l’ont montré lorsque la Patrie fut en danger - mais il doit garder son libre-arbitre, principe que Kant affirme avec netteté. "Aie le courage de te servir de ton propre entendement ! " est connu pour être la devise des Lumières. Zeev Sternhell parle la plupart du temps des "Lumières franco-kantiennes" du XVIII° siècle. Il est clair que la liberté de conscience individuelle, de critique peut s’opposer à la volonté du collectif. Poser en théorie que le collectif représente la valeur suprême - et dans un cadre politique non-parlementaire - c’est nier les inégalités, les divergences d’intérêts et d’opinion et surtout c’est nier les différences de classes et la lutte qui est engagée entre elles. Les fascistes verront dans l’amitié, la camaraderie des tranchées où le fils de bourgeois fraternise avec l’ouvrier, tous avec le même uniforme, ils verront l’acte de naissance de la Révolution nationale (Valois en France). En réalité, aucun pays n’offre l’exemple durable d’une paix intérieure bâtie sur la négation des conflits sociaux.   

    Il est frappant qu’aucun des auteurs cités ne parle de Guillaume II, de ses pouvoirs militaires, de la conception divine de sa mission, de l’absence de suffrage universel en Prusse - système des trois classes, cf. un excellent article de Wiki - du caractère non-parlementaire du gouvernement de l’empire où le chancelier n’est responsable que devant le kaiser, etc… Il n’est pas étonnant en revanche qu’ils ne parlent pas de la domination de la noblesse et de l’absence de la bourgeoisie aux postes de commande puisque c’est un état de fait historique admis par la bourgeoisie allemande. Mais le maître-penseur F. Hegel niait l’intérêt même de la démocratie ; il est toujours suivi (cf. supra) en 1914 : (lien Bismarck et l’unité allemande)

"Si, par peuple, on veut désigner ce qui n’est ni le prince ni les fonctionnaires, on doit dire que le peuple est tout à fait impropre à déterminer quels sont les vrais intérêts de l’État. Le peuple, c’est la partie de l’État qui ne sait pas ce qu’elle veut. Les hauts fonctionnaires sont bien plus au courant des besoins de l’État et peuvent bien mieux y pourvoir que le parlement, et même sans le parlement (souligné par moi, JPR)".[4]

    Bref, le système allemand est beaucoup plus marqué par le Traditionalisme que par l’esprit de Révolution.

    Il est un fait presque unanimement acquis, en Allemagne, en 1914 : c’est le mercantilisme de l’Angleterre fauteur de guerre. Les Allemands oublient qu’ils ont inventé la révolution commerciale : si les Anglais se contentèrent comme publicité du célèbre "made in England", les Allemands, arrivés sur le tard, inventèrent le démarchage et le sur-mesure, fabriquant les produits en fonction des besoins exprimés du client. C’est un pays de Luthériens et de Calvinistes qui n’ont pas vocation à rester les deux pieds dans le même sabot, et de fait, on les trouve partout, sur tous les marchés du monde en 1914. Ils aspirent, en réalité, à posséder le même empire que leur seul vrai ennemi : l’Angleterre. C’est sans doute cela la seule vraie idée de 1914.

    C’est pourquoi il est assez stupéfiant de lire ces textes qui présentent l’Allemagne comme modèle à suivre, comme pays qui a un message universel.

 

ROBESPIERRE ET LE DEVOIR DU CITOYEN : LA VERTU

    J’avoue avoir été assez agacé par ces idéologues d’outre-Rhin qui ne nous parlent que de devoir alors que la Révolution française ne serait que source de plaisirs, d’eudémonisme, égoïsme, etc… J’ai cherché et trouvé rapidement chez Robespierre la réplique. Voici quelques extraits de son discours prononcé à la Convention le 17 pluviôse an II (5 février 1794), la Révolution reste, alors menacée de toutes parts :

 

    "Quel est le but où nous tendons? La jouissance paisible de la liberté et de l'égalité; le règne de cette justice éternelle dont les lois ont été gravées, non sur le marbre et sur la pierre, mais dans les cœurs de tous les hommes, même dans celui de l'esclave qui les oublie, et du tyran qui les nie.

    Nous voulons un ordre de choses où toutes les passions basses et cruelles soient enchaînées, toutes les passions bienfaisantes et généreuses éveillées par les lois; où l'ambition soit le désir de mériter la gloire et de servir la patrie; où les distinctions ne naissent que de l'égalité même; où le citoyen soit soumis au magistrat, le magistrat au peuple, et le peuple à la justice; où la patrie assure le bien-être de chaque individu, et où chaque individu jouisse avec orgueil de la prospérité et de la gloire de la patrie; où toutes les âmes s'agrandissent par la communication continuelle des sentiments républicains, et par le besoin de mériter l'estime d'un grand peuple; où les arts soient des décorations de la liberté qui les ennoblit, le commerce la source de la richesse publique et non seulement de l'opulence monstrueuse de quelques maisons.

    Nous voulons substituer dans notre pays la morale à l'égoïsme, la probité à l'honneur, les principes aux usages, les devoirs aux bienséances, l'empire de la raison à la tyrannie de la mode, le mépris du vice au mépris du malheur, la fierté à l'insolence, la grandeur d'âme à la vanité, l'amour de la gloire à l'amour de l'argent, les bonnes gens à la bonne compagnie, le mérite à l'intrigue, le génie au bel esprit, la vérité à l'éclat, le charme du bonheur aux ennuis de la volupté, la grandeur de l'homme à la petitesse des grands, un peuple magnanime, puissant, heureux, à un peuple aimable, frivole et misérable, c'est-à-dire toutes les vertus et tous les miracles de la république, à tous les vices et à tous les ridicules de la monarchie.

    Nous voulons, en un mot, remplir les vœux de la nature, accomplir les destins de l'humanité, tenir les promesses de la philosophie, absoudre la providence du long règne du crime et de la tyrannie. Que la France, jadis illustre parmi les pays esclaves, éclipsant la gloire de tous les peuples libres qui ont existé, devienne le modèle des nations, l'effroi des oppresseurs, la consolation des opprimés, l'ornement de l'univers, et qu'en scellant notre ouvrage de notre sang, nous puissions voir au moins briller l'aurore de la félicité universelle... Voilà notre ambition, voilà notre but.

    Quelle nature de gouvernement peut réaliser ces prodiges? Le seul gouvernement démocratique ou républicain : ces deux mots sont synonymes, malgré les abus du langage vulgaire ; car l'aristocratie n'est pas plus la république que la monarchie. La démocratie n'est pas un état où le peuple, continuellement assemblé, règle par lui-même toutes les affaires publiques, encore moins celui où cent mille fractions du peuple, par des mesures isolées, précipitées et contradictoires, décideraient du sort de la société entière : un tel gouvernement n'a jamais existé, et il ne pourrait exister que pour ramener le peuple au despotisme.

    La démocratie est un état où le peuple souverain, guidé par des lois qui sont son ouvrage, fait par lui-même tout ce qu'il peut bien faire, et par des délégués tout ce qu'il ne peut faire lui-même. C'est donc dans les principes du gouvernement démocratique • que vous devez chercher les règles de votre conduite politique.

    Mais, pour fonder et pour consolider parmi nous la démocratie, pour arriver au règne paisible des lois constitutionnelles, il faut terminer la guerre de la liberté contre la tyrannie, et traverser heureusement les orages de la Révolution : tel est le but du système révolutionnaire que vous avez régularisé. Vous devez donc encore régler votre conduite sur les circonstances orageuses où se trouve la République; et le plan de votre administration doit être le résultat de l'esprit du Gouvernement révolutionnaire, combiné avec les principes généraux de la démocratie.

    Or, quel est le principe fondamental du gouvernement démocratique ou populaire, c'est-à-dire le ressort essentiel qui le soutient et qui le fait mouvoir? C'est la vertu ; je parle de la vertu publique qui opéra tant de prodiges dans la Grèce et dans Rome, et qui doit en produire de bien plus étonnants dans la France républicaine; de cette vertu qui n'est autre chose que l'amour de la patrie et de ses lois.  [ ... ] " [5]

 

 



[1] « Les idées de 1789 et les idées de 1914, la Révolution française dans la propagande de guerre allemande », intervention au colloque tenu à Besançon, 1987, sur le thème "La réception de la Révolution française dans les pays de langue allemande", Les Belles Lettres, Paris 1987, 170 pages.

[2] L’auteur aurait pu évoquer Friedrich List, (1789-1846), créateur du concept de "protectionnisme éducateur".

[3] Numéro spécial du Courrier international, « La guerre des autres », Juin-Août 2014.

[4] HEGEL, Principes de la philosophie du droit, d’après le § 301.

[5] Cité par Claude MAZAURIC, "Robespierre, écrits", Messidor, Éditions sociales, 1989, Paris, 376 pages.

    Référence pour l'ouvrage de Kant : "Projet de paix perpétuelle", Librairie philosophique J. VRIN, Paris, 1975

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