"Ceux de 14" par Maurice GENEVOIX,

publié le 7 janv. 2014 à 05:27 par Jean-Pierre Rissoan
   
    Julienne GERVASONI a lu (relu) pour nous le livre célèbre de Maurice Genevoix, ancien poilu, "CEUX DE 14". C'est un témoignage qui est un document historique, je veux dire une source documentaire pour les historiens. M. Genevoix a été commandant de section, au front, il a vu la mort de près : trois balles lui transperceront le corps sans être toutefois mortelles. Il sera réformé. Il a vu auparavant la mort de ses camarades, inférieurs ou supérieurs hiérarchiques, il a vu les cadavres et tout ce qu'un poilu du front a pu voir, sans qu'il soit réellement possible de l'appréhender à cent pour cent par le lecteur paisible d'aujourd'hui...  Il a vu la détresse humaine, la peur sur les visages, la hantise du combat, la honte du récalcitrant, il a vu des fous de guerre, tout.
    Julienne nous présente tout cela avec une simplicité digne du grand écrivain.
    Comme l'historien Jules Isaac dont j'ai lu la correspondance et qui en parle dans presque chacune de ses lettres, Genevoix évoque la boue. La boue n'est pas simplement salissante -si ce n'était que cela !- elle refroidit les pieds et tout le corps, elle est enveloppante, elle peut se transformer en véritables sables mouvants qui ensevelissent les corps des blessés et Genevoix  nous parle de ces soldats littéralement noyés sous la boue. Comme Isaac qui parle d'une "guerre d'assassins", Genevoix parle d'une guerre différente, historiquement inouïe, meurtrière comme jamais : "on ne peut tuer ainsi des hommes qu'en en faisant tuer d'autres, autant d'autres ou davantage". Et malgré cela, ce ne sera pas la "der des der"...
    Voici donc le texte de Julienne Gervasoni, professeur d'histoire, qui met à profit son temps libre de retraitée pour aider à former, encore et toujours, les esprits libres.
    J.-P. R.


"Ceux de 14" de Maurice Genevoix

   

    Par Julienne GERVASONI,

    Professeur d’histoire.

    

    Les commémorations du 100ème anniversaire de la première guerre mondiale vont commencer. Nos grands-pères ou nos arrières grands- pères ont été concernés. C’est en pensant à eux que j'ai emprunté à la bibliothèque d'Annonay cet ouvrage de Maurice Genevoix dont je viens de terminer la lecture. (Collection points;664p).

    Maurice Genevoix est mobilisé en août 1914, avec le grade de lieutenant. Blessé en 1915, il sera réformé. L’expérience de la guerre qu'il nous livre, fait de lui un immense écrivain.

    Au début, cinq titres : SOUS VERDUN (1916), NUITS DE GUERRE (1917), AU SEUIL DES GUITOUNES (1918), LA BOUE (1921), LES EPARGES (1923). Cinq titres qui seront réunis plus tard sous un seul : "CEUX DE 14". Il s'agit d'une grande fresque où soldats, habitants des zones de combat, chevaux, nature, bâtiments, clochers même, s'animent. M. Genevoix fait aussi résonner à nos oreilles, les accents régionaux des poilus. C'est un message extrêmement précis dans lequel l'auteur raconte l'horreur quotidienne vécue par « le peuple du front, d'un pays où le jour et l'espace, ces deux joies de vivre, se sont faits les complices de la mort... » (Nuits de guerre, p 274).

1. L'HORREUR DE LA GUERRE :

 

  

 Le commandement n'est pas proche des combattants et quelquefois les ordres donnes sont stupides.

    Les soldats ont passé toute la nuit à se battre dans un bois, sous la pluie. Ils sont exténués. Et pourtant l'ordre arrive, qu'il faut exécuter : «… une heure d'école de section, maniement d'armes, et formation en attendant la soupe... (…) nous faisons du maniement d'armes. Il y en a pour une heure. Mais moi qui commande cela, comment pourrais-je ne pas voir au fond de tous ces yeux, un muet et poignant reproche ? comme ils sont las! leurs corps fléchissent, s’affaissent... encore trois-quarts d'heure d'exercices... ». (Nuits de guerre, p255).

    Après des combats terribles aux Eparges, où tant d'hommes sont morts, mêmes ordres. A ce moment-là M. Genevoix réagit violemment : "... à présent, nous sommes au repos ; un repos avec des exercices, des marches militaires et le service intérieur à quoi l'état major attache tant de prix. Car nous coudoyons chaque jour ces gens-là, ces autres gens-là. Le canon gronde toujours là-bas où tant et tant de camarades et mon ami (il s'agit du lieutenant Porchon) ont donné tout leur sang. Ils s'en foutent.... ». (Les Eparges p654).

    La pluie, la boue.

    "... A Calonne, Aux Eparges, c'est partout gadouille et flotte... (la boue, p484)

    "...ce qui fut le plus dur de l'épreuve, ce qui a fait nos soldats vraiment héroïques, c'est la boue ; la boue dans laquelle nous avions vécu tout l'hiver... la boue plus épaisse et gluante que jamais... des cartouches terreuses, des fusils dont le mécanisme englué ne fonctionnait plus : les hommes pissaient dedans pour les rendre utilisables » (Les Eparges p643).

    La guerre blesse et la guerre tue

    Des obus de 150 ont frappé un abri dans la tranchée.  "... le commandant Sénéchal a eu la carotide tranchée ; le commandant Vanel, les yeux crevés et le crâne défoncé ; le capitaine Andreau les cuisses brisées... Morisseau, le médecin auxiliaire a été coupé en deux : on a retrouvé ses jambes d'un côté, son torse de l'autre, ses poumons accrochés aux rondins, des lambeaux de son corps un peu partout... ». (Les Eparges, p629)

    A ce "spectacle", s’ajoutent les appels des blessés :

    "… Ces appels , ces plaintes, ces gémissements sont un supplice pour tous ceux qui les entendent ; supplice cruel surtout aux combattants qu'une consigne rive à leur poste, qui voudraient courir vers leurs camarades pantelants... les panser... et qui ne le peuvent et qui restent là, le cœur serré, tressaillant aux appels éperdus que la nuit jette sur eux.... 

-A boire !

-Est-ce qu'on va me laisser mourir là ?

-Brancardiers !

-A boire !

Ah !

-Brancardiers

-Qu'est-ce que j'ai fait moi, pour qu'on me fasse tuer à la guerre ?

-Maman! oh! maman !...

-J'ai soif !...  J'ai soif !... J'ai soif !....

-Je ne veux pourtant pas crever là, bon Dieu !...

-Il n'y a donc pas de pitié pour ceux qui clamecent !... » (Sous Verdun, p81)

Et puis, les cadavres de ceux qui sont morts noyés ou gelés :

    "... J'ai vu le colonel Boisredon sous nos pieds à travers la boue, nous sentions les cadres des havresacs ensevelis. Le colonel disait : je vous assure que c'est affreux. Si je n'étais pas passé par là, si je n'avais pas marché sur lui, qu'est-ce qu'il serait devenu ?il a remué; j'ai entendu sa voix... il criait quelque chose comme : pas mort....pas mort. On l'a dégagé...est-il mort ?...il y en a eu beaucoup qui sont morts de cette façon....

    "... J'ai vu sur une civière un capitaine de régiment. J'ai demandé aux brancardiers : quelle blessure ? pas de blessure, gelé seulement. L'homme étendu ne disait rien les yeux vaguant, pareil à une chose écrasée...". (Les Eparges p652).

    Les gendarmes sont intraitables envers les déserteurs.

    Même les blessés qui essaient de rejoindre l'arrière sont renvoyés au combat par les "cognes". Un blessé raconte à Maurice Genevoix : "...C'est à Rembercourt qu'on a été touchés...On s'est r'trouvés au poste de secours. On nous évacue... on arrive à Bar-Le -Duc... et c'est là, mon lieutenant...des majors disent qu'on l'a fait exprès, qu'on est des mutilés volontaires, des mauvais soldats et des lâches. Ils nous ont fait passer au conseil... c'est des gendarmes qui nous ont conduits... et ils nous ont collés un an d' prison »... (Sous Verdun, p83).

    Et l'indignation s'empare du lieutenant Genevoix :

"… L'indignation m'empoigne et me secoue. Je leur parle doucement à tous les trois, ne voulant pas leur dire jusqu'à quel point leur révolte est mienne désormais, mais souhaitant ardemment qu'ils sentent mes pauvres braves ulcérés, combien leur confiance m'est précieuse et combien je suis près d'eux... ".

    L’absurdité de la guerre

    Des armes qui se retournent contre ceux qui les ont installées :

"... Je gagne les prés boueux jusqu'à la haie derrière laquelle se cache la batterie. Sur une échelle horizontale aux montants entaillés au couteau, les huit hommes ont couché leurs fusils sans les pointer, sans les assujettir. Cela doit tirer sur un point repéré, une tranchée, un boyau, une piste.. les huit détentes pressées à la fois par une tringlette enfilée dans les pontets, la tringlette elle-même manœuvrée par un homme qui tient une ficelle à la main. Le bois de l'échelle travaille et gondole. De salve en salve, les fusils glissent se braquent vers le ciel ou piquent vers la terre : la batterie devient un jouet inefficace et dangereux". (La Boue, p465)

    À quoi sert cette façon de mener la guerre, sinon à tuer encore et encore ?

"... Tuer des Boches ? les user ? on ne peut tuer ainsi des hommes qu'en en faisant tuer d'autres, autant d'autres ou davantage. Alors ? Déloger les Boches d'une crête stratégique importante, d'un bastion avancé sur la Woëvre ? mais les Hures qu'est-ce qu'elles sont ? et le Montgirmont ? Derrière la colline des Eparges, la montagne de Combres se dressera face à nous. Et derrière Combres d'autres collines... Dix mille morts par colline, est-ce que c'est ça qu'on veut ? Alors ? (Les Eparges p636)

 

2. UN TÉMOIGNAGE BOULEVERSANT D’HUMANITÉ

 

On vient de le voir, Genevoix est près des hommes qu'il commande. Il les connaît.

Les hommes : leur générosité et abnégation, mais aussi leurs lâchetés…

    " … Je les ai trop regardés vivre. Je sais que celui-ci est un lâche, et celui-ci une brute, et celui-ci un ivrogne. Je sais que Douce a volé une gorgée d'eau à son ami agonisant ; que Faou a giflé une vieille femme parce qu'elle lui refusait des œufs ; que Chaffard sur le champ de bataille d'Arancy a brisé à coups de crosse le crâne d'un blessé allemand... » (La Boue, p467.)

    Les lettres envoyées par les poilus à leur famille : une catharsis.

"… Les premiers jours, chaque fois que j'entrais dans une grange, j'en voyais toujours plusieurs assis par terre, un havresac sur leurs genoux qui écrivaient de très longues lettres, où comme moi, ils disaient tout, comme moi se libéraient de leurs souvenirs trop lourds... ". (Les Eparges p615).

    La culpabilité définitive de celui qui a tué des hommes :

    M. Genevoix a tué trois soldats allemands ; comme il le raconte lui-même, cet acte le poursuivra toute sa vie.

    "…Course forcenée vers les lignes des chasseurs... j'ai rattrapé trois fantassins allemands isolés. Et à chacun courant derrière lui du même pas, j'ai tiré une balle de révolver dans la tête ou dans le dos. Ils se sont effondrés avec le même cri étranglé.... ».

    A ce sujet, Maurice Genevoix écrit ceci, beaucoup plus tard : "Lors d'une réimpression de ce livre j'avais supprimé ce passage : c'est une indication quant à ces retours sur soi-même qui devaient fatalement se produire. Je le rétablis aujourd'hui tenant pour un manque d'honnêteté l'omission volontaire d'un des épisodes qui m'ont le plus profondément secoué et qui ont marqué ma mémoire d'une empreinte jamais effacée. (Note de 1949)". (Sous Verdun p44).

    « Ça a été la première occasion, la seconde et dernière aux Eparges, le 18 février au matin où j'ai senti en tant que telles la présence et la vie des hommes sur qui je tirais. Heureusement, ces occasions étaient rares et, lorsqu'elles survenaient, elles n'admettaient guère qu'un réflexe à défaut de retour sur soi-même : il s'agissait de tuer ou d'être tué.

    Dés les premiers mois de la guerre, certains avaient le pressentiment qu'elle serait longue :

    Une discussion pathétique s'engage entre M. Genevoix et son ami Ravaud.

"...Bonsoir Ravaud d'où sors-tu ?

-Moi ? J'étais là dans le champ. Je t'ai vu au moment où tu venais de passer. Alors j'ai couru, pour faire route avec toi.

-Et que faisais-tu dans ce champ ?

-Je peux bien te le dire : je regardais les tombes.

Il secoue brusquement la tête :

-Parlons d'autre chose, veux-tu ? j'en ai assez de cafarder depuis huit jours.

Nous nous sommes arrêtés, la voix sourde et lointaine, il parle :

Encore une !... là-haut, dans le champ, à peine a-t-on quitté la route qu'on bute contre elles à chaque pas. On n'ose plus marcher, ni avancer, ni reculer. Tout à l'heure...j'ai cru que la surface du champ remuait...Allons-nous en.

Il s'est arrêté de nouveau, m'a pris par le bras...

As-tu songé aux autres morts, ceux que nous n'avons pas connu, tous les morts de tous les régiments ?...

Mais j'entrevois.., un malheur pire que ces massacres... Peut-être tous ces malheureux seront-ils très vite oubliés ?... ils seront les morts du début, CEUX DE 14. IL y en aura tellement d'autres.. et sur ces entassements de morts, on ne verra que les derniers tombés, pas les squelettes qui seront dessous....Qui sait, même ?puisque la guerre s'accroche au monde comme un chancre, qui sait si ne viendra un temps où le monde aura pris l'habitude de continuer à vivre avec cette saleté sur lui ? Les choses iraient leur train, comprends-tu, la guerre étant tolérée acceptée. Et ce serait le train normal des choses que des hommes jeunes fussent condamnés à mort.... Mon mal, vois-tu, a été de comprendre un peu plus tôt que beaucoup d'autres que la guerre allait durer, durer... ». (Nuits de Guerre, p 262)

 

Devant tant de clairvoyance on ne peut que se taire.

Je voudrais terminer la présentation de cet ouvrage par une note positive.

M. Genevoix, lorsqu’il était au repos, regardait la nature autour de lui et lui rendait un hommage poétique.

"... Le printemps nous battait dans la chair. Je regardais à travers le taillis le poudroiement lumineux des jeunes feuilles, les chatons fauves de pollen : je regardais les yeux de Galibert trop brillants sous un voile mouillé, la main de Dast qui cherchait à son flanc la chaleur grasse du terreau. Il a arraché une pousse d'herbe neuve et nous l'a montrée en disant: "ça c'est de l'herbe" ». Galibert ne bougeait plus : appuyé sur ses paumes, le visage tourné vers le sol, les yeux attentifs et durs, il semblait regarder quelque chose... Toujours couché,  je me suis traîné jusqu'à lui; et j'ai vu, sur une pierre éclatante de soleil, deux insectes bleus accouplés. (Les Eparges p638).

 

Julienne Gervasoni. Janvier 2014.







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