1914 : le martyre de la Belgique

publié le 3 déc. 2013 à 09:36 par Jean-Pierre Rissoan   [ mis à jour : 20 sept. 2016 à 08:53 ]

LA NEUTRALITÉ BELGE, FRUIT DES TRAITES INTERNATIONAUX SIGNES PAR LA PRUSSE

ULTIMATUM ALLEMAND (2 AOUT 1914).

LE CHIFFON DE PAPIER

LES HORREURS DE LA GUERRE ET LA PSYCHOSE DE GUERRE

LOUVAIN, VILLE MARTYRE, ET LES AUTRES…

 

LE MARTYRE DE LA BELGIQUE


    


LA NEUTRALITÉ BELGE, FRUIT DES TRAITES INTERNATIONAUX SIGNES PAR LA PRUSSE

    La neutralité de la Belgique remonte aux événements de 1830 : elle a été le corollaire et la condition de son indépendance. En vain le roi des Pays-Bas fit-il appel à l'Europe pour recouvrer l'intégrité de son royaume créé par les Alliés au congrès de Vienne en 1815. La révolution belge de 1830 remet en cause ce traité puisque la Belgique veut se séparer de la Hollande.

    Une conférence des cinq grandes Puissances -Autriche, France, Grande-Bretagne, Prusse et Russie-, réunie à Londres le 11 novembre 1830, ne crut pas pouvoir aller contre la force des choses et contre le sentiment populaire, et revenir sur le fait accompli. Dès le 20 décembre, elle déclarait le royaume des Pays-Bas dissous, et autorisait le Gouvernement provisoire de Bruxelles à envoyer des délégués à Londres. Le protocole du même jour ajoutait que "la conférence allait discuter et concerter les nouveaux arrangements les plus propres à combiner l'indépendance future de la Belgique avec les intérêts et la sécurité des autres Puissances et avec l'équilibre européen".

    L'arrangement ainsi annoncé, qui devait garantir à la fois l'indépendance de la Belgique, la sécurité des autres Puissances et le maintien de l'équilibre européen, aboutit à la proclamation de la neutralité perpétuelle du nouvel État. Puisqu'on devait renoncer à faire de la Belgique, réunie aux Pays-Bas, un seul royaume, assez fort pour se défendre lui-même, la conférence eut recours au procédé qui avait déjà servi à l'Europe, en 1815, pour soustraire la Suisse à l'influence de ses voisins, et pour fermer aux conquérants de l'avenir les routes d'invasion qui la traversent.

    Le protocole du 20 janvier 1831, qui a fixé les bases de la séparation de la Belgique et de la Hollande, était ainsi conçu, dans son article 5 : "La Belgique formera un État perpétuellement neutre. Les cinq Puissances lui garantissent cette neutralité perpétuelle, ainsi que l'inviolabilité de son territoire". Ce protocole fut un peu plus tard confirmé, d'abord par le traité du 26 juin 1831, connu sous le nom de traité des 18 articles, puis par le traité du 15 octobre suivant, dit des 24 articles, auquel le nouveau royaume de Belgique adhéra un mois après (15 novembre 1831), et dont l'article 9 affirme, une fois de plus, sa neutralité perpétuelle. Une clause additionnelle, un 25e article, assure la Belgique de la garantie des cours d'Autriche, de France, de Grande-Bretagne, de Prusse et de Russie.

Tous ces engagements ont été renouvelés, développés et précisés par les traités du 19 avril 1839[1].

Qu’est-ce que la neutralité perpétuelle ?

    Lorsqu'une guerre éclate entre deux ou plusieurs États, les Puissances, tout d'abord étrangères au conflit, sont ordinairement juges de l'attitude qu'elles observeront au cours des hostilités. Suivant les suggestions de leur intérêt, elles se déclarent en faveur de l'un des belligérants ou elles décident d'observer la neutralité, promettant par là de ne prêter aucun appui, direct ou indirect, aux armées qui vont entrer en campagne. Mais cette abstention n'est pas toujours volontaire, elle est quelquefois imposée par les traités internationaux, qui font à tel État, quoiqu'il arrive et sauf le cas d'agression, le devoir rigoureux de ne participer, dans l'avenir, à aucune entreprise belliqueuse, et de n'entretenir avec ses voisins que des relations exclusivement pacifiques : c'est la neutralité perpétuelle ou permanente. Ce fut le cas de la Belgique et du Luxembourg après les traités sus-cités.

    Quoique garants de la neutralité belge, les Allemands de Guillaume II mettent au point un plan d’invasion de la France qui passe par la voie royale des invasions : la Belgique. C’est le plan von Schlieffen.

    Von Schlieffen était chef-d’état-major général lorsqu’il conçut ce plan d’invasion en 1899. Guillaume II connaissait et approuvait ce plan. C’est en 1904 que les grandes lignes du plan allemand furent connues de l’état-major français. À l’évidence ce n’était pour lui qu’une éventualité, peut-être même un leurre car l’essentiel des armées françaises, en 1914, se trouve entre Belfort et Montmédy. L’état-major français avait tout de même envisagé une incursion allemande en Belgique et mis au point le "Plan XVII" qui prévoyait le glissement vers l’ouest de notre aile gauche et son renforcement dans ce cas-là.


File:Schlieffen Plan fr 1905.svg

  Ce plan a été moult fois rectifié, amélioré, corrigé, etc… Ce qui est sûr c’est que Schlieffen envisageait un immense débordement, tournant autour du pivot de Verdun -non attaqué dans l’immédiat - et prenant toute l’armée française -dont le gros est massé le long de la frontière franco-allemande de 1914 - à revers, y compris Verdun. Le rôle de la Ière armée allemande est essentiel : Schlieffen la faisait passer au plus près de la Manche -des détachements devaient occuper des ports comme Calais et Boulogne - et, surtout, elle devait passer à l’ouest de Paris qui eût été entièrement encerclé. Bien évidemment, la neutralité de la Belgique et du Luxembourg  n’était pas un paramètre pris en compte :

"par conséquent une offensive qui se développerait au nord de Verdun ne doit pas hésiter à violer la neutralité de la Belgique en plus de celle du Luxembourg"

            La plus parfaite indifférence à l’égard du Droit.

 

ULTIMATUM ALLEMAND (2 AOUT 1914).

    La note, remise par l’ambassadeur allemand au Ministère belge des affaires étrangères à 7 heures du soir, était ainsi formulée (extraits, les mots soulignés le sont par moi) :

    "Le Gouvernement allemand a reçu des nouvelles sûres, d'après lesquelles les forces françaises auraient l'intention de marcher sur la Meuse par Givet et Namur ; ces nouvelles ne laissent aucun doute sur l'intention de la France de marcher sur l'Allemagne par le territoire belge. Le Gouvernement impérial allemand ne peut s'empêcher de craindre que la Belgique, malgré sa meilleure volonté, ne soit pas en mesure de repousser avec succès une marche française comportant un plan aussi étendu, de façon à assurer à l'Allemagne une sécurité suffisante contre cette menace. C’est un devoir impérieux de conservation pour l'Allemagne de prévenir cette attaque de l'ennemi.

    " Le Gouvernement allemand regretterait très vivement que la Belgique regardât comme un acte d'hostilité contre elle, le fait que les mesures des ennemis de l'Allemagne l'obligent à violer aussi, de son côté, le territoire belge. Afin de dissiper tout malentendu, le Gouvernement allemand déclare ce qui suit : (…) cf. infra.

Le gouvernement allemand ment effrontément. La seule chose sûre est la suivante : du côté français, en février 1912, le général Joffre, chef de l'état-major, aurait souhaité pouvoir prendre une "offensive préventive" en territoire belge, mais le gouvernement, après avoir pressenti la Grande-Bretagne, a écarté ce projet. La conviction que l'armée allemande traverserait le territoire belge était celle de tous les chefs militaires, qui discutaient seulement sur l'étendue de cette violation.

    Quelle fut la réaction du gouvernement belge ?

    Voici un extrait des mémoires d’un homme politique belge, Paul Hymans.

    "Après le dîner dominical (2 août 1914), réunissant ma famille et mes neveux qui, le soir, quittaient Bruxelles pour rejoindre leur régiment, je reçus vers 9 h 1/4 un télégramme me convoquant au Palais à 10 h du soir. Cette convocation ne me surprit guère. Je dis à mon entourage que vraisemblablement le gouvernement, voulant arrêter les mesures urgentes que comportait la situation, estimait nécessaire d'en délibérer avec les chefs de l'opposition. (Hymans est alors le chef de l’opposition libérale, JPR). J'arrivais au Palais à l'heure dite, ignorant tout de ce qui s'était passé entre M. Davignon et le ministre d'Allemagne. Un huissier me dit que le Conseil des ministres siégeait et que nous ne serions introduits qu'après la fin de la séance. On me fit entrer dans un salon où attendaient quelques ministres d'État. M. Schollaert s'avança vers moi, la figure altérée.

    - Eh bien ! me dit-il.

    Je répondis qu'il fallait espérer que nous échapperions à la tourmente.

    - Comment, s'écria-t-il, l'Allemagne va nous envahir !

    Il me sembla que je recevais un coup de poing en pleine poitrine et je me sentis pâlir.

    À 10 h 1/2, la porte de la salle s'ouvre ; nous entrons. On nous fait place à la table. Le Roi (Albert 1er) préside. Il nous lit, d'une voix ferme, la note allemande. Pendant toute la séance il gardera tous les dehors d'un calme imperturbable. Le visage, qui a conservé sa haute couleur, est revêtu d'un voile de gravité, pas un muscle de la face ne bougera, aucune réaction physique ne trahira l'émotion. C'est la statue du devoir, impavide et stoïque.

    M. Woeste, le premier, prend la parole, et s'exprime lentement, en termes brefs. Je résume : la situation est très grave. Nous sommes devant une puissance formidable. La Belgique est un petit pays; nous devons protester et invoquer les traités qui nous couvrent et que l'Allemagne a signés. Nous ne pouvons nous incliner et il faut tirer le canon. Mais, après cette démonstration indispensable et qui, à raison de notre faiblesse, demeurera vaine, il faudra se retirer à Anvers et laisser faire. Je demande aussitôt à parler : il m'est impossible de laisser passer sans réponse la conclusion de M. Woeste. Je résume encore, d'après quelques notes griffonnées peu de jours après : l'Allemagne nous inflige un brutal outrage ; elle commet une violation flagrante des traités dont elle est garante. Il faut résister de toutes nos forces. C'est notre devoir. Nous serons soutenus par la France et l'Angleterre. On peut être vaincu, mais on aura sauvé l'honneur et on vivra. Sinon on est perdu. L'issue finale est incertaine, mais si l'Allemagne est victorieuse, l'abaissement auquel la Belgique se serait résignée lui enlèverait tout droit à l'estime du vainqueur et à l'appui du dehors.

    Le roi demande que l'on vote et il procède à l'appel nominal. A l'unanimité on se prononce pour la résistance"[2]. Le gouvernement belge répondit donc à l’ambassadeur allemand que la Belgique avait toujours rempli son devoir de neutralité "dans un esprit de loyale impartialité" ; il n'y avait pas "d'intérêt stratégique" qui pût justifier "une violation du droit" ; "en acceptant les propositions qui lui sont notifiées, il sacrifierait l'honneur de la nation, en même temps qu'il trahirait ses devoirs vis-à-vis de l'Europe".

    Dans ces conditions, les Allemands appliqueront ce qui était annoncé dans leur ultimatum du 2 août :

" Si la Belgique se comporte d'une façon hostile contre les troupes allemandes et particulièrement fait des difficultés à leur marche en avant par la résistance des fortifications de la Meuse ou par des destructions de routes, chemins de fer, tunnels on autres ouvrages d'art, l'Allemagne sera obligée, à regret, de considérer la Belgique en ennemie".

    Quel pouvait être le niveau des regrets allemands ? Nul ne le saura jamais…

LE CHIFFON DE PAPIER

    L’ambassadeur anglais à Berlin, E. Goschen, le 4 août 1914, a rencontré d’abord le secrétaire d’État allemand aux affaires étrangères, von Jagow, puis le chancelier d’empire, Bethmann-Hollweg. Il est porteur de l’état de déclaration de guerre si Berlin confirme son invasion de la Belgique.

    "J’allai voir l'après-midi même le secrétaire d'État et lui demandai, au nom du Gouvernement de Sa Majesté britannique, si le Gouvernement impérial s'abstiendrait de violer la neutralité de la Belgique. M. von Jagow répondit immédiatement qu'il regrettait d'avoir à me donner une réponse négative, car, les troupes allemandes ayant franchi la frontière le matin même, la neutralité de la Belgique se trouvait d'ores et déjà violée. M. von Jagow chercha de nouveau à expliquer les raisons qui avaient obligé le Gouvernement impérial à prendre cette décision à savoir qu'il leur fallait pénétrer en France par la voie la plus rapide et la plus facile, de manière à prendre une bonne avance dans leurs opérations, et à s'efforcer de frapper quelque coup décisif le plus tôt possible. C'était pour l'Allemagne une question de vie ou de mort, car, si elle avait pris la route plus au Sud, elle n'aurait pu, vu le manque de chemins et la force des forteresses, espérer passer sans rencontrer une résistance formidable, impliquant une grosse perte de temps. Cette perte de temps aurait été autant de gagné par les Russes pour amener leurs troupes sur la frontière allemande. Agir avec rapidité, était le maître atout de l'Allemagne; celui de la Russie était d'avoir d'inépuisables ressources en soldats. Il ajouta que, pour les raisons qu'il m'avait données, il était maintenant impossible au Gouvernement allemand de faire un pas en arrière.

    "Je dis ensuite que je désirais aller faire visite au Chancelier, car ce serait peut-être la dernière fois que j'aurais l'occasion de le voir. (Von Jagow) me pria de le faire. Je trouvai le Chancelier très agité. Son Excellence commença de suite une harangue qui dura environ vingt minutes. Il dit que la mesure prise par le Gouvernement britannique était terrible au dernier point : rien que pour un mot -"neutralité"-, un mot dont en temps de guerre on n'avait si souvent tenu aucun compte ; RIEN QUE POUR UN CHIFFON DE PAPIER [3], la Grande-Bretagne allait faire la guerre à une nation de la même famille, qui ne demandait pas mieux que d'être son amie. Ce que nous avions fait était inconcevable ; c'était frapper par derrière un homme, au moment où il défend sa vie contre deux assaillants. Il tenait la Grande-Bretagne responsable de tous les terribles événements qui pourront se produire. Je protestai avec force contre cette déclaration, et je dis que (…) c'était (aussi) pour ainsi dire une affaire DE VIE OU DE MORT pour l'honneur de la Grande-Bretagne de tenir son engagement solennel. Cet engagement était de faire, en cas d'attaque, son possible pour défendre la neutralité de la Belgique. Si ce pacte solennel n'avait pas été tenu, quelle foi aurait-on pu ajouter à l'avenir aux engagements pris par la Grande-Bretagne ? ". (Livre bleu anglais, n° 160.). Fin de citation.

    Je vous rappelle que le général von Bernhardi emploie dès 1912 l’expression de "chiffon de papier" pour qualifier les accords internationaux. "Notre avenir" par le général**** von Bernhardi (1912), préfacé par Clemenceau (1915) Ce mépris des Allemands pour les accords internationaux remonte à loin. Dans ses Principes de la philosophie du droit, (§333) (§334), Hegel, célébrissime philosophe, professeur à l’université de Berlin, renvoie d’un revers "l’idée kantienne d’une paix éternelle par une ligue des États qui réglerait tout conflit (…)", car selon lui l’adhésion des États "resterait entachée de contingence". Les États donnant toujours priorité à leurs intérêts particuliers. Dans ces conditions, "les conflits entre États ne peuvent être réglés que par la guerre". Rappelons aussi le brigandage de Frédéric II le Grand et sa mainmise sur la Silésie autrichienne sans déclaration de guerre, ni respect des traités. Georges II de Hanovre le qualifia de "fripon", le Cardinal Fleury, premier ministre de Louis XV déclara "le roi de Prusse n’a aucune règle dans son esprit ; la bonne foi et la sincérité ne sont pas ses vertus favorites ; il est faux en tout, même dans ses caresses", etc…

    Le droit sciemment violé.

    Le chancelier allemand déclara à la tribune du Reichstag, le 4 août 1914, dans un discours incohérent où il semble perdre pied :

    "Nous nous trouvons en état de légitime défense et nécessité ne connaît pas de loi. Nos troupes ont occupé le Luxembourg et ont déjà, peut-être, pénétré en Belgique. Cela est en contradiction avec les prescriptions du droit des gens... Mais nous savions que la France se tenait prête à envahir la Belgique. La France pouvait attendre. Nous pas... C'est ainsi que nous avons été forcés de passer outre aux protestations justifiées des gouvernements luxembourgeois et belge. L'injustice, je parle ouvertement, l'injustice que nous commettons de cette façon nous la réparerons dès que notre but militaire sera atteint. Celui qui est menacé au point où nous le sommes et qui lutte pour son bien suprême ne doit songer à rien d'autre qu'à faire brèche".

 

LES HORREURS DE LA GUERRE ET LA PSYCHOSE DE GUERRE

   

Pendant l'invasion de la Belgique et de la France, au début de la guerre de très nombreux actes de violence furent commis par les Allemands sur les populations civiles. Dans la seule Belgique, on estime à plus de 5.000 personnes le nombre des civils mis à mort, parmi lesquels des prêtres, des vieillards, des femmes et des enfants. Un grand nombre de villages et même de villes - Louvain avec les trésors de sa bibliothèque, Dinant Senlis, Lunéville -, furent totalement ou partiellement incendies et détruits.

    Représailles nécessaires, affirment tous les témoignages allemands depuis le simple soldat jusqu'au général d'armée : les Allemands étaient harcelés par des francs- tireurs, combattants ne faisant pas partie des troupes régulières comme il y en eut beaucoup en France pendant la guerre de 1870-1871.

    Extrait du carnet d'un lieutenant allemand du 49e R. I., 18 août : "Un peu en avant de Diest, se trouve le village de Schaffen. Cinquante civils environ s'étaient cachés dans la tour de l'église et de là-haut tiraient sur nos troupes avec une mitrailleuse. Tous les civils ont été fusillés".

    Proclamation du général von Bülow, commandant la 2e armée allemande, affichée à Liège le 22 août : "La population d'Andenne, après avoir témoigné des intentions pacifiques à l'égard de nos troupes, les a attaquées de la façon la plus traîtresse. Avec mon autorisation, le général qui commandait ces troupes a mis la ville en cendres et a fait fusiller 110 personnes. Je porte ce fait à la connaissance de la ville de Liège, pour que ses habitants sachent à quel sort ils peuvent s'attendre s'ils prennent une attitude semblable".

                                                                                                                                                                                            


    Carnet d'un soldat allemand, 23 août : "Le soir à dix heures, le 1er bataillon du 178° descendit dans le village incendié au nord de Dinant... À l'entrée du village gisaient environ cinquante habitants fusillés pour avoir, par guet-apens, tiré sur nos troupes. Au cours de la nuit, beaucoup d'autres furent pareillement fusillés, si bien que nous en pûmes compter plus de deux cents. Des femmes et des enfants, la lampe à la main, durent assister à l'horrible spectacle... ".

    Déposition de Mme Barbe, demeurant à Nomeny (Meurthe-et-Moselle) : "J'ai demandé à un soldat pourquoi on voulait me tuer, ainsi que mon mari, et pourquoi on avait incendié notre ville. Il m'a répondu: «On nous l'a commandé. Il n'y a plus de pardon, parce que les Français ne font plus de prisonniers ; ils crèvent les yeux aux blessés et leur coupent les membres les uns après les autres. Si ce n'était pas vrai, nos chefs ne nous l'auraient pas affirmé »... ".

    Témoignage de von Kluck, commandant la Ière armée allemande : "Depuis qu'elle avait franchi la frontière belge, l'armée était en butte à des actes de perfidie, excitée, disait-on, par les autorités. Chaque jour des coups partaient des haies ; des officiers et des soldats étaient victimes de meurtres abominables, et des soldats belges déguisés y participaient. Le droit des gens était foulé aux pieds (sic)[4]. Les proclamations les plus menaçantes ne produisaient aucun effet. Des mesures de représailles, sévères, inexorables, furent édictées par les chefs responsables pour empêcher ces attentats. Des exécutions prononcées d'après la loi martiale et des incendies allumés sur le front et sur ses derrières ne portèrent que lentement remède à la situation. Au cantonnement comme au-dehors, il était toujours prudent d'avoir une arme à sa portée, même dans les plus hauts états-majors, dès que l'armée avait passé. Partout où le commandant en chef était logé, il devait se faire protéger par un bataillon, des mitrailleuses et quelques canons prêts à faire feu. Jusqu'à la frontière sud de la Belgique, l'existence de l'armée fut ainsi empoisonnée"[5].

    Henri Pirenne, grand historien belge, mondialement connu dans la profession, déporté en Allemagne pendant la première guerre mondiale, a exposé la conclusion qui se dégage de ce débat, "conclusion qui vaut pour la France comme pour la Belgique" écrit Jules Isaac : "Dépourvue de toute espèce de preuves et formellement contredite par les faits aussi bien que par la vraisemblance, l'histoire des francs-tireurs belges n'est qu’une de ces légendes de guerre dont la génération spontanée ne peut étonner l'historien...". Mais les soldats allemands y ont cru et toute l'Allemagne avec eux : "Que les soldats allemands aient pris, çà et là, des gardes civiques pour des francs-tireurs, qu'ils aient attribué à des civils des coups de fusil tirés contre eux par des soldats cyclistes ou des gendarmes postés à l'entrée des villages et qui se retiraient en vitesse après avoir tiré, tout cela est sans doute non seulement possible, mais certain... Les officiers ont partagé leur erreur... [Les journaux l'ont propagée. Le peuple belge a été représenté] comme un peuple abominable d'assassins et de tortionnaires, empoisonnant l'eau des puits, poignardant les soldats durant leur sommeil, crevant les yeux des blessés sur les champs de bataille. Personne, dans l'exaltation du moment, n'a eu le sang-froid de récuser des invraisemblances qui se réfutaient par leur outrance même... J'ai sous les yeux, en écrivant ces lignes, la lettre d'un père de famille plein de sollicitude, mettant son fils en garde contre la cruauté des Belges et lui recommandant d'abattre tout civil qui chercherait à s'approcher de lui... ". Ainsi, les horreurs commises ont pour "cause principale, sinon pour seule cause... cette hantise des francs-tireurs dont les armées allemandes étaient travaillées..., une sorte d'autosuggestion... Rien ne peut dissiper une prévention que toutes les vraisemblances démentent, mais que la psychose de guerre impose"[6].

    Je (JPR) ne comprends pas bien l’obstination que mettent les Belges à nier l’existence de francs-tireurs en leur sein, faisant face à l’envahisseur barbare (en ce sens qu’il est hors la loi internationale[7]). Fallait-il demander aux Allemands l’autorisation de prendre un revolver ou un fusil pour s’opposer à leur agression ? Je me permets de citer mon livre (chapitre VII) où je réponds à un historien français qui qualifie les Francs-tireurs et partisans de 1944 de troupes "irrégulières".

"Mais peut-on parler de milices "irrégulières" pour les F.T.P. ? Qu'est-ce donc que le "régulier" ? Il faut poser la question de la légitimité. Appuyés sur la déclaration des droits de l'homme et du citoyen de 1789, les F.T.P. "et autres" ont mené une action parfaitement légitime, il n'y a point besoin d'une déclaration officielle auprès d'une administration quelconque pour se battre en faveur des droits de l'homme et de la liberté. En revanche, les royalistes de 1814 s'appuient sur quelle légitimité ? ".

    Une chose est sûre : la résistance belge de l’armée régulière et des citoyens civils a retenu en Belgique 150.000 soldats allemands. Ce qui représente 10 à 15% de l‘armée allemande sur la Marne. Ce fut un élément explicatif de la victoire française.

 LOUVAIN, VILLE MARTYRE, ET LES AUTRES…

    

au 1er plan, la bibliothèque, au second plan l'hôtel de ville (gothique flamboyant), au fond l’Église Saint Pierre.

La ville de Louvain - entre autres - va subir un traitement particulièrement féroce. Les Allemands sont totalement persuadés que des habitants de la ville les ont pris en traître, attaquant le soldat allemand par derrière. Il y a donc des représailles. Non seulement des civils sont exécutés sans autre forme de procès, mais le patrimoine historique de la ville - et nous sommes ici dans une des régions d’Europe où le Moyen-âge fut le plus florissant - est mis à sac. La ville est bombardée. La célèbre bibliothèque de Louvain est incendiée volontairement par des soldats fanatisés. Le cardinal Mercier[8], primat de Belgique, archevêque de Malines capitale religieuse du pays, relatant les atrocités allemandes, consigne :

" .... À Louvain, le tiers de l'étendue bâtie de la cité est détruit ; 1.074 immeubles ont disparu. Dans cette chère cité louvaniste, dont je ne parviens pas à détacher mes souvenirs, la superbe collégiale de Saint-Pierre ne recouvrera plus son ancienne splendeur ; l'antique collège Saint-Yves ; l’École des Beaux-Arts de la ville ; l’École commerciale et consulaire de l'Université ; les halles séculaires ; notre riche bibliothèque, avec ses collections, ses incunables, ses manuscrits inédits, ses archives, la galerie de ses gloires au spectacle desquelles maîtres et élèves d'aujourd'hui s'imprégnaient de noblesse traditionnelle et s'animaient au travail : toute cette accumulation de richesses intellectuelles, historiques, artistiques, fruit de cinq siècles de labeur, tout est anéanti... "

 

  De durs combats eurent lieu à Dinant, ville située sur la haute-Meuse belge, qui est ici de direction sud-nord et donc très utile pour pénétrer en France (si l’on emprunte la vallée de la Sambre, on arrive dans le Nord-Pas de Calais) sachant, tous, que sur le Meuse française se trouve Verdun. A Dinant, les Français sont venus contre-attaquer l’invasion allemande le 9 août 1914, les Prussiens y virent la preuve de la connivence franco-belge, le non-respect de sa neutralité par la Belgique qui a laissé l’armée française pénétrer sur son territoire, preuve que la France voulait attaquer l’Allemagne via la Belgique, justification de leur attaque préventive, etc., etc…[9] Après un succès français avec retraite des Allemands (15 août), la IIIème armée allemande, en son entier, entend prendre sa revanche pour cette perte de temps infligée à l’application du plan Schlieffen qui doit être exécuté en 6 semaines chrono.

Le 23 août, commence un massacre qui laissera -pour la seule ville de Dinant - 674 morts civils, 400 déportés en Hesse, 80% de destruction du bâti urbain.









NB. L'hôtel de ville est épargnée car c'est la résidence de la Kommandantur. 

    Les Allemands impériaux ne se sont pas contentés de se conduire en barbares ; ils sont connaisseurs en peinture et ont ramené en Allemagne quelques chefs-d’œuvre à titre de dédommagement des atrocités qu’on leur a obligé de commettre. Le traité de Versailles se fait l’écho de ce détournement de propriété.  

Art 247 - L'Allemagne s'engage à fournir à l'Université de Louvain dans les trois mois qui suivront la demande qui lui en sera faite par l'intermédiaire de la Commission des réparations, les manuscrits, incunables, livres imprimés, cartes et objets de collection correspondant en nombre et en valeur aux objets semblables détruits dans l'incendie mis par l'Allemagne à la Bibliothèque de Louvain. Tous les détails concernant ce remplacement seront déterminés parla Commission des réparations.

L'Allemagne s'engage à remettre à la Belgique, par l'intermédiaire  de la Commission des réparations, dans les six mois qui suivront la mise en vigueur du présent Traité, et afin de lui permettre de reconstituer deux grandes œuvres d'art:

1°) Les volets du triptyque de l'Agneau mystique, peint par les frères Van Eyck, (ci-dessous) autrefois dans l'église de Saint Bavon à Gand et actuellement au Musée de Berlin ;

2°) Les volets du triptyque de la Cène, peint par Dierick Bouts, autrefois dans l'église de Saint-Pierre à Louvain, et dont deux sont maintenant au Musée de Berlin et deux a l'ancienne Pinacothèque de Munich.


 quelques suggestions :

- "La violation de la neutralité belge et luxembourgeoise par l'Allemagne", par André WEISS, Membre de l'Institut, Professeur de Droit international à l'Université de Paris, LIBRAIRIIE ARMAND COLIN, 103, Boulevard Saint-Michel, PARIS, 5e, 1915, disponible sur net : http://net.lib.byu.edu/~rdh7/wwi/comment/Belgique/neutre.html (attention, cette reproduction est bourrée de fautes. Ainsi vous lirez 1851 au lieu de 1831… Mais les citations de textes sont à exploiter).

- Sur Dinant : http://www.dinant.be/patrimoine/histoire-dinantaise/sac-du-23-aout-1914

- Sur Louvain : Moult détails sur ce site très intéressant : http://1914ancien.free.fr/louvain.htm

- Traité de paix avec l’Allemagne signé à Versailles le 28 juin 1919, publié par les Editions DALLOZ, 1920, édition bilingue français-anglais.

- articles Wikipaedia : Désiré-Joseph Mercier, plan Schlieffen, 

recommandation de lecture

Marianne SLUSZNY : "Un bouquet de coquelicots", nouvelles, publié par les ÉDITIONS DE LA DIFFÉRENCE, Paris, 2014, 128 pages. Voici la quatre de couverture :

    La guerre 14-18, en Belgique. Dans chacune de ces nouvelles, Marianne Sluszny donne une voix à un de ces personnages ordinaires, dont la vie a basculé dès le début des hostilités soldat inconnu, musicien, jeune mariée, combattant flamand, infirmière, Congolais, pigeon voyageur, tous, le désastre de l'occupation les a broyés.
Dans ces brèves histoires crûment racontées, des visages et des vies se dessinent. Les lieux du drame, Andenne, Namur, Malines, Anvers, Bruxelles, La Panne, Ypres, villes martyres, zones de combat ou zones d'occupation, balisent le territoire où ces destins, éphémères comme des coquelicots, ont été anéantis.

Marianne Sluszny vit à Bruxelles et travaille depuis plus de vingt ans à la RTBF (Radio Télévision de la Communauté française de Belgique) comme productrice de documentaires culturels. Elle a compulsé pendant trois ans les archives de la Grande Guerre pour une série d'émissions qui seront diffusées au printemps 2014.
La Différence a publié Toi, Cécile Kovalsky en 2005 (Prix de la première œuvre de la Communauté française de Belgique et Prix Lucien Malpertuis de l'Académie royale de langue et de littérature françaises de Belgique et Le Frère du pendu en 2011,

la critique de l'Huma : http://www.humanite.fr/culture/marianne-sluszny-sept-de-14-18-557101



[1] Cette date s’explique par l’acceptation définitive par le roi des Pays-Bas d’accepter l’indépendance belge ; Jusqu’en 1839, ces deux États étaient de jure en état de guerre. Même si les armes s’étaient tues depuis longtemps.

[2] Paul HYMANS, Mémoires, I, Bruxelles, Éditions de l'Institut de Sociology Solvay, 1958, p. 85-86.

[3] L’entretien s’effectue en anglais, le mot exact est « a scrap of paper », il a fait le tour du monde.

[4] Cette remarque de von Kluck est ahurissante. En violant la neutralité belge, reconnue par traité international et garantie par la Prusse, l’Allemagne bafoue le droit international que l’on appelle également dans les textes juridiques "droit des gens". On a vu/lu ce que pense un général de corps d’armée comme von Bernhardi du droit international. Schlieffen, également, n’en a cure. L’Allemagne méritait sur ce point un "procès de Nuremberg". Son attitude en 1914 ne crée pas un précédent (Bismarck qui arrache l’Alsace-Moselle sans referendum ; Frédéric II qui s’empare de la Silésie autrichienne sans autre forme de procès…) mais elle creuse encore plus le chemin pour Hitler qui va déchirer une à une les pages du traité de Versailles.

[5] Von KLUCK, La marche sur Paris, Payot éd..

[6] H. PIRENNE, La Belgique et la guerre mondiale, éd. des Presses universitaires.

[7] Les barbares étaient les non-grecs, dans l’Antiquité, ceux des peuples qui ne connaissaient ni n’appliquaient la civilisation hellénique.

[8] Sa fiche Wikipaedia n’en fait pas un portrait sympathique. "Dans un entretien avec un prêtre flamand, il expliqua sa vision sur la coexistence des flamands et francophones en Belgique : « Moi, je suis d’une race destinée à dominer, et vous d’une race destinée à servir. » (…) « La Belgique sera latine ou elle ne sera pas » ; selon lui, l’élément germanique devrait être éradiqué". Fin de citation. (1851-1926).

[9] La vérité est qu’il y a 23 km ente Givet et Dinant. Givet, ville frontière-française, était le lieu de casernement d’un bataillon du 148° RI.

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