1914-1918 : des conséquences inouïes...

publié le 5 nov. 2015 à 05:12 par Jean-Pierre Rissoan   [ mis à jour : 10 nov. 2017 à 15:30 ]
on pourra lire également : "LA PEUR", roman autobiographique de Gabriel CHEVALLIER

    Un conflit militaire entre puissances industrialisées qui dure 4 ans et 4 mois ne peut laisser que des dégâts inouïs, jamais vus, nulle part, jamais. Je vais tâcher de construire un plan exhaustif même si cela m’amène à ne pas être complet sur tel ou tel argument. De plus, je concentre l’analyse sur le cas français. Le potentiel de l’Europe, tant humain que matériel, est gravement atteint d’autant que le poids relatif des concurrents augmente fortement : USA ; Japon (partie I). Plus lourdement encore, ces dégâts hypothèquent l’avenir (partie 2).

 

A.

LE DÉCLIN DE "L'EUROPE"

 

I. AU PLAN DÉMOGRAPHIQUE

 


A ces pertes, il faudrait encore ajouter les millions de civils victimes des conséquences indirectes de la guerre ; disettes et épidémies. On évalue les décès causés par la grippe espagnole de 1918-1919 (lien La grippe "espagnole".) à une vingtaine de millions, dont 13 millions en Inde; une épidémie de typhus dans la Russie ravagée par la guerre civile fit près de 5 millions de morts...



    Après la guerre, les blessés et handicapés sont à retirer de la population active, on fait donc appel aux étrangers (lien L’Artois pendant l’entre-deux-guerres (2ème partie)). De plus, les veuves et orphelins doivent bénéficier de la solidarité nationale ; autant de dépenses supplémentaires pour le budget de l’ État.

    Le changement du profil de la pyramide des âges de la France est l'aspect le plus spectaculaire du désastre. la référence ci-dessous permettra de lire tous les détails.  Le cercle 3 indique la nette dissymétrie entre les hommes et les femmes : ce sont, bien entendu les morts de 14-18. Le cercle 4 indique la profondeur des "classes creuses" c'est-à-dire des naissances qui n'ont pas eu lieu pour des raisons évidentes. Il y a symétrie car ce phénomène concerne les deux sexes. la pyramide de 1954 montre les conséquences des conséquences. 

  

https://www.ined.fr/fichier/s_rubrique/154/population_societes_2014_509_pyramides_ages_guerre.fr.pdf

     Le cercle 5 indique le passage des classes creuses à l'âge de fécondité : le nombre d'enfants est réduit puisque le nombre des parents l'est aussi. Ce phénomène de nouvelles classes creuses précède les classes creuses dues à la guerre de 39-45. La pyramide des âges de la France présente ainsi cette configuration "en sapin de Noël" bien connue des démographes et caractéristique des vieux pays européens.


II. AU PLAN DU POTENTIEL ÉCONOMIQUE

    A l’instar d’Alain Demangeon, géographe éminent qui forma ma jeunesse, des intellectuels à l’esprit vif ont rapidement saisi l’ampleur du déclassement européen.

"Il n'est douteux pour personne que l'Europe, qui régissait le monde vers la fin du XIXe siècle, perd sa suprématie au profit d'autres pays ; nous assistons au déplacement du centre de gravité du monde hors d'Europe ; nous voyons sa fortune passer aux mains des peuples de l'Amérique et de l'Asie (...). En décimant ses multitudes d'hommes, vastes réserves de vie où puisait le monde entier ; en gaspillant ses richesses matérielles, précieux patrimoine gagné par le travail des générations ; en détournant, pendant plusieurs années, les esprits et les bras du labeur productif vers la destruction barbare ; en éveillant, par cet abandon, les initiatives latentes ou endormies de ses rivaux, la guerre n'aura-t-elle pas porté un coup fatal à l'hégémonie de l'Europe sur le monde ? (...) Dépeuplée et appauvrie, l'Europe sera-t-elle apte à maintenir sur le monde le faisceau de liens économiques qui compose sa fortune privilégiée ? Sera-t-elle toujours la grande banque qui fournissait des capitaux aux régions neuves ? Comme puissances capitalistes, le Japon, et surtout les États-Unis sont devenus ses rivaux. Sera-t-elle toujours la grande entreprise d'armement (NB. Il s’agit dans ce sens de l’armement maritime, c’est-à-dire la capacité à équiper les navires et à vendre du transport maritime avec ces navires, JPR) qui transportait de mer en mer les hommes et les produits de toute la terre ? D'autres marines se construisent et s'équipent qui lui disputent ce rôle fructueux de roulier des mers. Sera-t-elle toujours la grande usine qui vendait aux peuples jeunes ses collections d'articles manufacturés ? Aux États-Unis et au Japon, naissent et grandissent des industries qui visent les mêmes débouchés. Sera-t-elle toujours la grande puissance économique du monde? Elle n'est déjà plus seule à l'exploiter, à le coloniser, à le financer. On peut donc dire que nous assistons au déclin de l'Europe"[1].

    Cette synthèse est évidemment frappante - Demangeon n’avait guère de recul chronologique pour écrire ces fortes paroles incontestables, il écrit l’année même du traité de Versailles - le seul reproche qu’on puisse lui faire est que "l’Europe" n’existe pas ! C’est une réalité géographique, lisible sur un atlas, mais politiquement, elle reste puissamment divisée et malgré les efforts de la SDN et d’un Briand par exemple, les querelles et les affrontements vont vite ressurgir.

    L'évolution du stock d'or, essor des États-Unis et du Japon.


Pour les esprits anglo-saxons, une réalité s’impose avant toutes les autres : le stock d’or mondial n’est plus au même endroit. Celui des États-Unis a quasiment doublé. A force de vendre aux Alliés des marchandises de toutes sortes, la balance commerciale des États-Unis est devenue excédentaire et les Alliés payaient le solde en lingot d’or. D’un total de 2,5 milliards de dollars en 1913, les exportations US sont passées à 4,3 en 1919, 6,3 en 1917, 5,9 en 1919. Ce gonflement d’or américain explique les résultats de la conférence de Gênes, 1922, où deux devises convertibles en or sont définies comme moyens de paiement internationaux : le $ états-unien et la £ britannique. Avant-guerre, seule la livre-convertible était acceptée comme moyen de paiement universel. 

    La "décentralisation industrielle mondiale". Demangeon emploie la formule percutante et vraie de "déplacement du centre de gravité du monde hors d'Europe", mais c’est à André Siegfried que l’on doit la formule de décentralisation industrielle. "L’Europe" était l’atelier du monde mais durant cette longue guerre elle ne produit plus rien de consommable en termes de vie civile, en termes d’économie de paix. Outre les USA et le Japon qui, il faut bien le dire, étaient déjà bien partis dès avant 1914, d’autres régions du monde se mettent à fabriquer des produits puisque l’Europe fait défaut : Shanghai, Bombay, la région du Cap, Sao Paulo et Buenos Aires. Au total, en utilisant la grille de lecture "centre-périphérie", on peut dire que le "centre" du monde devient spatialement épars : "Europe", Nord-est des États-Unis, mégalopolis japonaise autour de la Mer intérieure. 

 

B.

UN AVENIR HYPOTHÉQUÉ

 

    I. LA GUERRE ET SES RÉPERCUSSIONS

        La production pendant la guerre

    L'aspect dominant est l'intervention de l’État dans l'économie, les "Technocrates" apparaissent (Cf. Jean Monnet) ; on s'en souviendra lors de la crise de 1929 et même avant pour un nouveau type de capitalisme (cf. infra, Au bonheur des riches, 1927 : E. Mercier, Foch, le "Redressement français").

    La guerre exige des décisions inédites en régime libéral qui rappellent toutefois les décisions de la "terreur révolutionnaire". C’est ainsi qu’en 1915, on procède à la réquisition du blé et du charbon ; en 1916 : c’est la "taxation" des produits alimentaires (fixation d'un prix maximum). En 1917, Clemenceau procède au rationnement de marchandises stratégiques, mesure accompagnée du contrôle de la marine marchande et contrôle des changes. Ces éléments génèrent le marché noir et la spéculation. Un personnage nouveau fait éruption : le "nouveau riche", profiteur de guerre à la fortune immédiate mais sans la culture ni la distinction d'un aristocrate.

    Concernant la main-d’œuvre, on rappelle du front les ouvriers qualifiés (car les armes sont de la haute technologie...) . On utilise aussi la main-d'œuvre coloniale, des étrangers, et 150.000 femmes dont la part dans l'industrie passe de 34 à 40% (lien Les femmes et la guerre de 14-18 (2ème partie)). Au plan social, c'est la fin du repos hebdomadaire et du repos de nuit, mais sont mis en place un salaire minimum (10.07.1915), une indemnité de vie chère et de charge de famille, les délégués d'ateliers (Albert Thomas), et, après les grèves de 1917, des conventions collectives de travail dans certaines branches.

    Bref, c'est le début de l’État fordiste, de l’ État-providence. Tout cela n’a pas que des aspects négatifs, bien plus graves sont les contraintes d’avenir créées par le financement de la guerre.

    Le financement de la guerre

    En 1913, le budget de la France a compté 5 milliards de francs-or de dépenses sur une année. La guerre a coûté 200 milliards ! Soit environ 35 milliards par an soit une multiplication des dépenses par 7 !

    Le financement a été assuré de la manière suivante :

-          15% par les impôts (droits de douanes, impôts indirects, très peu les impôts directs)

-          13% par la "planche à billets"

-          50% par l'endettement intérieur : bons du Trésor (défense nationale) et "perpétuels"

-          22% par la dette extérieure (USA, R.U.)

Ainsi, la dette publique passe de 33 MF (1914) à 186 (intérieure) + 33 (extérieure) soit 219 MF.

La "planche à billets" est évidemment catastrophique pour la valeur de la monnaie et donc pour les épargnants. L’endettement est également mauvais car il y a toujours des doutes -variables selon la conjoncture- sur la capacité de l’ État à rembourser.

Par ailleurs, en 1913, l'encaisse métallique de la Banque de France (c'est ce qui garantit la valeur du papier-monnaie) représentait 70% des billets en circulation. Les billets étaient convertibles en or sur simple demande. Ce chiffre passe à 21,5% à la fin de la guerre. L’encaisse-métallique est très faible ce qui fragilise la monnaie-papier. Au demeurant, les billets ne sont plus convertibles.

Il y a là, la cause de la dévaluation du Franc (1926) et de l'inflation d'après-guerre.

Tous les pays sont frappés par cette dépréciation des monnaies.

(1) L'Allemagne doit également payer, au titre des « réparations », 132 milliards de mark-or (1 mark-or = 1,2 franc-or). Cette dette, dont 52% doivent revenir à la France, sera réduite à 38 milliards, puis finalement annulée lors de la crise économique de 1929. En fait, l'Allemagne aura payé, à cette date, 28 milliards de marks-or, dont 9,5 à la France (note infrapaginale 2).

    La chute des fortunes

    La guerre a provoqué une baisse importante des patrimoines. Par exemple, les loyers étant bloqués pendant la durée du conflit, les propriétaires ont perçu des revenus en baisse. Cela a empêché le lancement de programme de construction. mais a aussi provoqué la ruine de rentiers. Je renvoie à l'étude de Piketti L' envolée des fortunes...

    Le bilan écologique.

 "Outre ses millions de morts dans les tranchées, la guerre de 1914-1918 a laissé dans le paysage des marques qui ne sont toujours pas effacées aujourd'hui. Les «préparations d'artillerie» ont tourné et retourné la terre sur des milliers d'hectares de Champagne et de Lorraine, transformant champs et prairies en terrains vagues impropres à la culture pour des décennies. Dans les départements les plus atteints, comme la Marne et la Meuse, des cantons entiers ont été laissés en friche parce que l'agriculture n'était plus possible : terre arable volatilisée, sous-sol calcaire mis à nu, terrain défoncé, et truffé d'éclats d'obus...

    Après la première guerre mondiale, la commission des réparations a calculé que, sur les dix départements envahis par les Allemands, plus de 3 millions d'hectares de terres agricoles ou forestières avaient été temporairement stérilisés. Les destructions constatées sur cet immense champ de bataille ont obligé les autorités à procéder aux premiers remembrements : ceux-ci, en 1922, ont affecté pas moins de 235 communes dans huit départements. L'année suivante, selon le ministère de l'agriculture, il restait encore 288.000 hectares à réhabiliter. Les forêts aussi ont souffert des bombardements et de la mitraille, notamment dans le massif des Vosges, mais également en Alsace et en Lorraine. Lorsque les arbres n'ont pas été cassés ou défoliés par le souffle, ils ont conservé des stigmates dans leur "chair" - balles, éclats d'obus et billes de Schrapnells, qui ont pénétré profondément dans le bois ou ont été absorbés dans l'aubier au fur et à mesure de la croissance de l'arbre. On estime que, à l'issue des deux guerres mondiales, quelque 70 millions de mètres cubes de bois ont été ainsi traversés par la mitraille en France et rendus impropres au sciage.

    Mais la forêt a également souffert de surexploitation, du fait de la pénurie de charbon et d'essence dans les pays occupés. Le chauffage au bois et les véhicules à gazogène ont entraîné d'innombrables coupes de taillis à blanc, que l'administration des Eaux et Forêts a mis des années à reconstituer une fois la paix revenue. En revanche, l'interdiction de la chasse a favorisé la prolifération du gibier.

    Un aspect méconnu des années de guerre apparaît dans les statistiques des incendies de forêts. Dans le seul département du Var, les deux années les plus dévastatrices ont été 1919 (45.000 hectares brûlés) et 1943 (70.000 hectares). En 1919, il n'y avait plus d'hommes pour combattre le feu après les hécatombes de quatre années de guerre. En 1943, la pénurie d'hommes était due à l'Occupation, au STO .et au maquis".(3)


    II. LE BILAN MORAL : UN RECUL DE CIVILISATION

           La guerre fut une immense tuerie. Les poilus ont vécu l’enfer, ils ne veulent plus voir ça. De là naît le sentiment pacifiste. 14-18 : un monument aux morts pacifiste...  Les intellectuels disons "de gauche" insistent sur la vanité, l’inanité, le non-sens de cette guerre. A contrario, la droite va insister sur le sacrifice nécessaire pour la défense de la patrie. Les Anciens combattants auront tendance à la suivre, se refusant d’accepter l’inutilité de tout ce qu’ils ont fait et subi. C’est le "pacifisme". Et de fait les associations d’anciens combattants pencheront politiquement vers la droite. Or, il s’agit d’un double jeu. La droite ne veut pas la guerre contre l’Allemagne, fût-elle nazie, parce qu’elle préfère se mobiliser contre l’ennemi mortel du communisme sous sa forme soviétique. Les discours pacifistes des années Trente cachent souvent cette duplicité. Alors que la menace Hitler apparaît et se confirme, les Anciens combattants se feront manipuler par l’extrême-droite pour être les soldats du pacifisme alors que le danger du nazisme exigerait au contraire la mobilisation. Cela ira jusqu’à l’Occupation et la Collaboration. Pétain demandant aux Anciens combattants de jouer le rôle de service d’ordre pour sa "légion", le SOL.

                Les "nouveaux riches", les profiteurs de guerre scandalisent les honnêtes gens, la ruine de nombreuses classes moyennes provoque l'émergence du fascisme qui n'est que l'idéologie d'avant-guerre portée à son paroxysme"Les idées de 1914" : 1914 versus 1789. Il faut savoir que tous les ingrédients du fascisme et du nazisme apparaissent AVANT 1914 : l’impérialisme et ses théories des peuples inférieurs, le nationalisme, le militarisme, la valorisation du rôle de l’État face aux libertés individuelles, le culte du "héros", la nécessité de l’ordre et le rôle indispensable de la force. En Allemagne, un parti antisémite –c’est son nom public – sollicite les suffrages de Allemands en tout respect du code électoral, en France, l’affaire Dreyfus a montré l’ampleur de l’antisémitisme. Par conséquent, le fascisme trouve tous les outils pour accéder au pouvoir : les idées, les hommes (classes moyennes ruinées, anciens combattants revanchards[4], capitalistes peureux), il exploite le "désordre" né des combats révolutionnaires engendrés par la Révolution d’Octobre. Sur ce dernier point, je vous renvoie à mon article : Au bonheur des riches, 1927 : E. Mercier, Foch, le "Redressement français"

                L'absurde a envahi les esprits. Il y a un énorme fossé d’incompréhension entre les intellectuels d’avant 1914 qui croyaient la guerre impossible et qui formaient une catégorie homogène à travers l’Europe qu’ils parcouraient en tous sens et ceux de 1920 –qui sont souvent les mêmes - intellectuels qui ont vécu l’horreur, l’indescriptible, l’absurde. A l’immense besoin de vie qui suit cette avalanche de morts et de mutilés correspond l'éclosion des mouvements artistiques dada et surréaliste. Dans l’histoire de l’art, cela est essentiel. Notons toutefois que beaucoup d’artistes avaient pressenti cette fin du monde avec le cubisme, l’abstraction chaude ou bien géométrique, l’expressionnisme et le suprématisme, etc… Là aussi, les artistes de la guerre ou de l’après-guerre avaient les éléments pour créer des œuvres qui traduisent la présence de l’absurde dans la vie des hommes. Un bon tableau du début des années 20' en France dans "Marguerite" avec Catherine Frot (2015).

                Dernier élément, sous réserve d’un inventaire plus complet, la guerre avec ses classes creuses crée des mouvements migratoires. On fait appel à la main-d’œuvre étrangère. Déjà mal acceptés pendant la croissance des années folles, les immigrés seront carrément expulsés dès que la crise fut venue. L’Artois pendant l’entre-deux-guerres (2ème partie)

        Bien entendu, il faut ici rédiger une phrase de transition qui nous amène à Versailles où vont se discuter les traités et le contenu de ces traités est une conséquence extrêmement importante de la guerre.Versailles 1919/1920 : la paix manquée (1ère partie) et aussi où sont passés les empires d'avant 14 ? "L'Europe centrale, 1914-1939" (corrigé)





[1] A. DEMANGEON, Le déclin de l'Europe, Payot, 1920.

(2) l'Allemagne aura beaucoup de chance avec ses dettes. La crise de 1929 annule celles d'après 14-18 ; la Guerre froide (accords de Londres, 1953) annule celles de 39-45. Elle est beaucoup moins accommodante avec la Grèce aujourd'hui.

(3) Extrait d'un article du Monde, paru le 30 janvier 1991, signé de Roger CANS et intitulé "la guerre, fauteur de crimes écologiques".

[4] Le cas de la France, avec le pacifisme, n’est pas une généralité.

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