Le Japon, de 1868 à 1914

publié le 5 nov. 2014 à 01:25 par Jean-Pierre Rissoan   [ mis à jour : 9 mars 2017 à 10:16 ]





        Le Fuji-yama vu du village Oniya, fin du XIX° siècle. (source : TDC, N°127, 1974).
Paysage harmonieux, « dont la finesse, la constante mesure et la grâce ne se retrouvent nulle part ailleurs au même degré », qui séduit tous les voyageurs et qui donne aux Japonais le sens inné de l'art, le goût du beau, l'amour de la nature.
L. Genet, HATIER T., 1945.

PLAN

I.                    L’ÈRE DE MEIJI

A.      L’ ÉTAPE HISTORIQUE DE 1868

B.      LES PROBLÈMES ÉCONOMIQUES ET DÉMOGRAPHIQUES

II.                  L’IMPÉRIALISME JAPONAIS

A.      L’IDÉOLOGIE NATIONALE

B.      LE JAPON ET L ASIE

 Le Japon, 1868 - 1914

    Tout le monde sait que le Japon s’ouvre, contraint et forcé, en 1868 à la civilisation technicienne et à certains aspects de la civilisation occidentale et cela sans rien abandonner de ses croyances ancestrales. Chacun sait également que sa victoire contre la Russie tsariste, en 1905, a été un coup de tonnerre à résonance mondiale signant ce que Guillaume II, Kaiser allemand, a appelé "le péril jaune". La fulgurante progression économique et démographique du Japon lui pose les problèmes classiques des pays capitalistes développés de l’époque : recherche de débouchés commerciaux, de ressources sûres en matières premières, de territoires qui seraient des exutoires pour sa population, trop nombreuse selon certains (1ère partie). Tout cela dans le cadre de l’idéologie nationaliste et impérialiste du moment. Cependant, l’impérialisme japonais en Asie se heurte vite à l’américain, Washington parlant de "contre-feu" ce qui ne laisse pas d’agacer les Japonais (2ème partie).

 

I.

L’ÈRE MEIJI

 

  

     Il n’est pas inutile de rappeler ce qui s’est passé depuis le XVII° siècle à 1868. Voici le fin de l‘article de J.P. Duteil sur le christianisme au Japon qui élargit son sujet :

    "La fermeture du pays et la sclérose générale des institutions (lien :KAGEMUSHA de Kurosawa, 1980 ) dépassent largement le cadre du christianisme. Sous Tokugawa Yoshimune (1684-1751), le code militaire bushidô a évolué vers un système de règles morales mêlant le respect de la hiérarchie, la politesse, la discipline du zen et les vertus civiques du confucianisme (autant d’éléments traditionalistes, JPR). Toutefois, même le confucianisme peut receler des dangers pour le gouvernement du shôgun, car sa logique exige la restauration du prestige impérial que les Tokugawa ont occulté (le shogunat Tokugawa est une dynastie de shoguns qui dirigèrent le Japon de 1603 à 1867, JPR). Par ailleurs, la situation économique devient préoccupante : le recensement de 1726 fait apparaître une population importante, de vingt-six à trente millions d'habitants, vivant pauvrement sur un archipel qui ne dispose que de rares et étroites plaines cultivables. Les impôts et l'endettement laissent les paysans sans ressources : les famines à partir de 1720, les révoltes ou ikki à partir de 1750, le développement de l'infanticide qu'interdisent plusieurs décrets en 1767 ruinent la population paysanne. Ces difficultés amènent de nombreux Japonais à mettre en cause la politique d'isolement, à laquelle s'accroche le Bakufu [1].

    Au début du XIXe siècle, de nombreux chefs de clans souhaitent la restauration de l'autorité impériale et l'abandon du système dualiste, empereur cloîtré et shôgun, qui caractérise le régime des Tokugawa et qui maintient le Japon à l'écart du développement scientifique et technologique. À partir de 1825, ce courant favorable à l'ouverture se trouve soutenu par la pression des puissances occidentales qui réclament l'aide aux navires naufragés, des dépôts de combustible dans les ports japonais et la possibilité pour leurs nationaux, commerçants ou missionnaires, d'exercer librement leurs activités dans l'archipel. En 1853, le "commodore"[2] Perry oblige le gouvernement shôgunal à accepter une convention au sujet des naufragés ; en 1856, l'envoyé américain Townsend Harris obtient la signature d'une série de traités ouvrant progressivement le Japon aux relations politiques, culturelles et commerciales avec le Japon. Cela signifie l'autorisation pour les Japonais de professer le christianisme : mais cette liberté n'est effective qu'après une campagne xénophobe, entre 1859 et 1862, provoquant les représailles militaires des Occidentaux. Face aux marines anglaises et américaines, l'impuissance du régime des Tokugawa  apparaît évidente et amène Yoshinobu, le dernier shôgun, à remettre le 9 novembre 1867 tous ses pouvoirs à Mutsu Hito, l'empereur Meiji, alors âgé de quinze ans".

 ci-dessus : le Japon en Chine (1930)    

 

A.    L ’ÉTAPE HISTORIQUE DE 1868, "Pays riche et armée forte"

    Après l’issue victorieuse, pour lui, de la guerre de Boshin (cf. article Wiki), l’empereur Mutsuhito fait entrer son pays dans l’ère Meiji, l’ère des Lumières. Expression malheureuse selon moi car les Lumières (françaises) évoquent la rupture avec le traditionalisme et le passage à la réflexion révolutionnaire, alors que ce n’est pas le cas au Japon : l’ère Meiji ce serait plutôt "que tout change pour que rien ne change"… C’est le passage du féodalisme au capitalisme, une modernisation politique et économique après les humiliations américaines et européennes. Au Japon, le sursaut nationaliste des samouraïs a évité au pays le colonialisme à la différence de la Chine (en fait, la Chine a gardé son empereur, mais elle a dû abandonner plusieurs attributs de souveraineté). C’est contraint et forcé par les Anglo-saxons que le Japon s’est industrialisé : le slogan de l’ère Meiji c’est "Pays riche et armée forte". L’objectif étant de pouvoir rivaliser à armes égales avec les Occidentaux.

    Le Japon connaît ce qu’on a appelé en Allemagne "une révolution par le haut" : l’empereur impose une constitution dans laquelle le pouvoir impérial reste fort car l’idée que l’empereur est dieu-vivant n’est pas abandonnée [3]. De surcroît, le pouvoir est exercé par Mutsuhito qui est autoritaire et actif. Cette constitution octroyée est inspirée du modèle prussien. L’empereur est tout puissant, le régime n’est pas parlementaire, c'est-à-dire que les ministres relèvent de l’empereur et non pas des chambres qui sont nommée (sénat) ou élue en partie (députés) au suffrage censitaire. Le féodalisme est aboli. L’État impérial prend l’initiative industrielle et cède ensuite les usines aux nobles et aux négociants : les grands groupes se constituent : les zaibatsu.

"La plupart des entreprises industrielles vendues par le gouvernement japonais à partir de 1875 sont tombées entre les mains d'un petit nombre de personnes et il s'est constitué rapidement de grandes sociétés aux activités multiples mais de structure familiale. En 1893, l’État mit en vigueur un code commercial qui renforça encore la position des plus puissants. Les entreprises appartenant à un même groupe deviennent des sociétés anonymes avec, chacune, son capital propre et son Conseil d'administration mais qui dépendent toutes d'une société-mère dont le Président est le chef de la famille - La société-mère détient la majorité des actions de ses filiales ou tout au moins une part suffisante pour en conserver le contrôle ; il se constitue donc des espèces de "holding" et en 1930, l’État prendra des mesures pour favoriser la concentration industrielle, ce qui va encore renforcer la puissance des Zaibatsu - (le nom de Zaibatsu signifie littéralement "aristocratie de fortune"). Quatre grands "Zaibatsu" dominent alors la vie économique du Japon : Mitsui, Mitsubishi, Yasuda et Sumitomo ; les deux premiers ont un poids particulièrement grand et dominent toute l'activité industrielle et commerciale du Japon.

a) Mitsui. La famille Mitsui est une vieille famille de guerriers nobles qui s'intéressent à partir du XIV° siècle au commerce de l'alcool de riz (saké) et des soieries. Au XVII° siècle, les Mitsui deviennent banquiers de la Cour et ils pousseront le Mikado à faire sa révolution du Meiji et à ouvrir le pays aux influences étrangères. Ils profiteront largement de la situation nouvelle, rachèteront à bon compte à l’État des mines (argent, charbon) et des usines textiles (soie, coton), se lanceront dans l'industrie lourde après 1890 et joueront un rôle capital dans les entreprises "coloniales" du Japon, la Corée à partir de 1910, la Mandchourie à partir de 1932. Très dynamique, Mitsui absorbe de nombreuses entreprises (papeteries, chimie, colorants...) et en 1934, on calculait que ce zaibatsu possédait 1/200° de toute la richesse japonaise et en contrôlait le quarantième !...

b) Mitsubishi. Un samouraï, Yataro Iwasaki, fonde en 1870 une maison de commerce à Nagasaki, trafique avec les étrangers, se lance dans la construction navale en rachetant des Chantiers à l’État puis dans l'industrie minière. Comme pour Mitsui, les activités vont se diversifier de plus en plus, avec l'industrie chimique, l'aéronautique. Son rôle est essentiel dans la constitution de la puissante flotte japonaise, militaire et commerciale.[4] ".

    La société japonaise est très inégalitaire avec, au sommet, la classe dirigeante (ancienne noblesse et industriels/financiers) qui crée très vite un complexe militaro-industriel, c’est-à-dire une union familiale et financière entre les industriels de l’acier, des constructions mécaniques et les officiers de la hiérarchie militaire. Chefs de guerre et capitaine d’industrie appartiennent aux mêmes familles et, en bas, des paysans sur-fiscalisés (il y a transfert de la richesse produite par les paysans vers l’industrie en mal de financement) et des ouvriers miséreux et dociles.  

La condition ouvrière au Japon avant 1914

"On retrouve au Japon les mêmes abus qu'autrefois, les mêmes qu'en Europe au commencement du XIX° siècle, et encore aggravés : journées de 12, 13, 14 et 15 heures ; salaires dérisoires malgré les augmentations successives, puisque seuls les maçons et les couvreurs en tuiles arrivent à gagner un yen (2,50 francs) par jour et qu'on a calculé que l'ouvrier le plus économe pouvait à peine économiser deux francs par mois ; travail de nuit pour les femmes et pour les enfants, et pour des enfants de 10 ans ! Une immoralité profonde, et tous les ravages de la phtisie et de la tuberculose. La loi promulguée en 1911, qui fixe à 12 heures la journée ouvrière et qui défend d'embaucher des enfants au-dessous de 12 ans, cette loi qui détermine la responsabilité des patrons, a rencontré une telle hostilité chez les chefs d'industrie et une telle indifférence chez les ouvriers qu'on a décrété que ses principales dispositions, et les plus humaines, ne seraient applicables que 15 ans après sa mise en vigueur".

ANDRÉ BELLESSORT, Le nouveau Japon, Paris, 1918.

La librairie académique Perrin, éditeur, Paris, VII°.

 

B.     LES PROBLÈMES ÉCONOMIQUES ET DÉMOGRAPHIQUES

    Il y a d’abord le problème démographique. La notion de surpeuplement est une notion relative. Relative aux ressources disponibles. A la fin de notre période (1910), le Japon compte 50 millions d’habitants soit 150 hab./km2. L’agriculture ne subvient pas aux besoins : le pays doit importer une partie notable de sa nourriture. Dans ces conditions, pour trouver l’argent (devises, or) nécessaire pour payer ces/ses achats, l’empire du soleil levant doit vendre son travail, travail de transformation (industrie) et de vente (commerce extérieur).

    Cela amène presque mécaniquement la recherche de matières premières et sources d’énergie (charbon, pétrole, coton, minerai de fer…) dont le Japon est plus ou moins dépourvu. Recherche, inséparablement, de débouchés commerciaux et même d’exutoire au trop-plein démographique.

De tous les grands États, le Japon est le plus rapproché de la Chine. Le seul qui, par la nature des choses, ait son orientation politique entièrement dirigée vers ce pays. Le Japon pays de pauvre agriculture ne trouve pas dans son propre territoire les énormes ressources qui lui sont nécessaires s'il veut continuer à jouer le rôle d'un grand Etat. C'est donc à l'industrie et au commerce qu'il doit demander de combler le déficit. Il n'y a pour lui qu'un client possible et indispensable, c'est la Chine, c'est le marché chinois. Le Japon est pour ainsi dire contraint et voué à une politique d'agression et de conquête... Le Japon a d'immenses visées d’avenir. D'un côté, un État puissant, formidablement armé et pauvre ; de l'autre, un État immense, plein de richesses et dépourvu de forces militaires sérieuses.

Paul Claudel, Sous le signe du dragon, La Table ronde, 1909 [5].

    Le capitalisme japonais débouche donc sur l’impérialisme, d’autant plus que le Japon a conservé les mêmes structures mentales ; de ce point de vue le Meiji n’est pas du tout une révolution.

Au dix-huitième siècle un auteur japonais écrivait : "La déesse du Soleil, en remettant à son petit- fils [le premier mikado], les trois joyaux sacrés (Un miroir, un glaive et une pierre précieuse, tous trois conservés au temple d’Isé), l'a proclamé souverain à perpétuité du Japon. Aussi longtemps que les cieux et la terre subsisteront, ses descendants continueront à gouverner les îles japonaises". Au début du dix-neuvième siècle, un autre s'exprimait ainsi : "Notre pays, seul né des dieux, seule patrie de la déesse du Soleil, seul gouverné par ses descendants, notre pays sera toujours supérieur aux autres pays, leur guide et leur chef : les Japonais sont loyaux et droits, dédaigneux des vains systèmes et des erreurs où se plaisent les autres peuples". Au début du vingtième siècle, on lisait dans le Manuel des sous-officiers de l'armée japonaise : "On devra s'appliquer à démontrer aux hommes que le Japon est supérieur à toutes les autres nations du monde".

cité par J. Isaac, 1960.

La misère du peuple japonais reste très grande à la fin de notre période. C’est lui qui a payé la modernisation du Japon.

Qui dira les horreurs du quartier de Shitaya à Tokyo? Il y a là deux mille maisons où la misère se fait épouvante... Des foules entières n'y subsistent qu’''à la journée'' ; des rues entières comme le Shin Ami Cho, qui compte trois cent cinquante maisons, sont peuplées de gens si pauvres qu'ils ne possèdent même pas la couverture dont ils s'enveloppent quand ils dorment. Moyennant un demi-sou, ils louent, chaque nuit, une sorte de harde faite de chiffons cousus ensemble. Il y a là beaucoup d'artisans, des bateliers, des marchands ambulants, des raccommodeurs de menus objets, tous ceux que le chômage forcé a réduits à un complet état de destitution, de dégradation physique et morale. C'est ici le quartier infernal des mangeurs de choses immondes. Ceux qui le hantent s'alimentent d'entrailles et de têtes de poissons, ils grignotent du riz corrompu, des fruits pourris et des détritus de viande.

Ludovic Naudeau, Le Japon moderne, Flammarion 1909.

II

L’IMPÉRIALISME JAPONAIS

 

    Le Japon trouve dans son passé un argumentaire idéologique pour justifier ses agressions mais sa rapide expansion en Asie se heurte au "contre-feu" américain.

    A. L’IDÉOLOGIE NATIONALE

    Deux aspects peuvent être dégagés et soulignés : la militarisation de la société et le maintien des structures morales/mentales traditionnelles.

1. au plan militaire

    "Pays riche et armée forte" fut le slogan adopté par le gouvernement de Meiji. Les élites japonaises ne veulent pas subir le sort de la Chine livrée à l’impérialisme occidental. L’Empereur, les Samurai - ceux de l’ouest de l’archipel - modernisent l’Etat. Guerriers professionnels, ils s’intéressent à la technique militaire européenne et par là à l’industrie : il n’y a pas d’armée moderne sans sidérurgie et constructions mécaniques. De ce point de vue l’Allemagne et son armée servent de modèles.

    "L’armée du Meiji fut d’abord une armée de guerre civile" écrit J. Mutel. Qu’est-ce à dire ? Cette armée nouveau modèle qui intègre le service militaire obligatoire doit s’imposer et imposer l’ordre nouveau à deux types d’opposants : les paysans qui, écrasés d’impôts, voient partir leur fils pour un service dont ils ne voient pas l’utilité et les Samouraï nostalgiques de l’ordre ancien. C’est ainsi qu’en 1877, les derniers Samouraï au sabre sont battus à plate couture (le film "le dernier samouraï" est une adaptation libre des évènements de la rébellion de Satsuma en 1877) ; durant les années 80’, les multiples émeutes paysannes sont écrasées.

    Le but de l’armée consiste aussi à répandre le nationalisme dans le peuple et à assurer la puissance internationale du Japon. L’école - devenue obligatoire au niveau du primaire - et la presse y contribuent également. 

Rescrit impérial sur le sujet de l'éducation (1872)

 La science est nécessaire pour tous, pour le perfectionnement moral et matériel et pour l'amélioration des conditions d'existence, l'ignorance étant la mère de toutes les misères qui désolent la société... Depuis quelques années des écoles existent, néanmoins l'erreur a persisté dans le peuple, qui ne se rend pas compte de l'importance et de la nécessité de s'instruire, faussement convaincu que l'instruction est l'apanage des hautes classes. Il n'y a pas encore de paysans, ni d'artisans, ni de marchands qui envoient à l'école leurs fils, encore moins leurs filles... Notre dessein, désormais, est que l'instruction ne soit plus restreinte à quelques-uns, mais qu'elle soit répandue de telle manière qu'il n'y ait plus un seul village avec une famille ignorante, une seule famille avec un membre ignorant. Le savoir, désormais, ne doit plus être considéré comme la propriété des classes supérieures, mais comme l’héritage commun dont doivent recevoir une part égale nobles et samouraï, paysans et artisans, hommes et femmes…

    Soucieux d’obéir à leur empereur, les Japonais n’eurent plus qu’un désir : s’instruire. Une "fièvre scolaire" s’empara de tous les villages et quartiers des villes (Louis Frédéric).

    2. au plan de la morale traditionnelle

A Nos sujets (1890)

Que Nos sujets fassent preuve de piété filiale à l'égard de leur père et de leur mère et d'affection à l'égard de leurs frères et sœurs ; que l’harmonie règne entre mari et femme, et la confiance entre compagnons ; qu’ils soient respectueux et modestes, qu’ils manifestent amour et estime à tous, qu’ils se consacrent à l’acquisition des Sciences et à l'exercice des Arts, qu’ils épanouissent les facultés de leur entendement, qu'ils parachèvent leur talent et leur vertu, et par là qu'ils augmentent le bien commun et concourent au progrès des choses d’ici-bas ; que toujours ils honorent la constitution et obéissent aux lois et que si les circonstances l’exigent, ils se sacrifient à l’Etat avec loyauté et courage, qu’ ainsi, ils servent la prospérité de notre Trône, qui est éternel comme le Ciel et la Terre. De la sorte, ils n’agiront pas seulement comme de fidèles et loyaux sujets mais ils illustreront brillamment les traditions léguées par leurs ancêtres.

Cité par J MUTEL. Le Japon, la fin du shôgunat et le Japon de Meiji, 1853-1912, Hatier, 1970.

    Citation magnifique au plan pédagogique qui mêle parfaitement l’idéologie traditionaliste la plus détestable au souci de l’acquisition des sciences et au développement des facultés de l’entendement de chacun. On croirait du Fichte (Discours à la nation allemande).

    Le Japon importe la technique occidentale -Pierre Loti parle de l’incurable singerie de ce pays [6]- mais maintient les traditions médiévales pour mieux rester japonais, ce que Loti n’a pas vu. Parmi celles-ci, l’idée que l’empereur est Kami, c’est-à-dire dieu et que ceux qui meurent pour lui deviennent à leur tour Kami que l’on vient adorer au sanctuaire shinto de Yasukuni -sanctuaire créé sous l’ère Meiji- ; l’idée aussi que le Japon, fils du soleil, est une terre divine destinée à gouverneur le monde (cf. supra les citations de J. Isaac), le rôle des soldats japonais est dès lors d’accomplir cette destinée, ce sont les hommes de la mort certaine (cf. la critique du film FURYO de Nagisa OSHIMA (1983) Merry Christmas, Mr Lawrence !) ; autre tradition maintenue : l’exaltation de l’offensive et du moral des troupes jusqu’à l’irrationnel ; le soldat japonais ne se laisse pas faire prisonnier, il doit mourir au combat ; enfin, la tactique des attaques de saturation - comme à la bataille de Nagashino (1575) - est conservée. Le Kamikaze de 1944-45 est de cette lignée, on a bien compris. Le racisme s’ensuit puisque les étrangers n’appartiennent pas au Japon divin par naissance (J. Mutel). L’armée japonaise utilise des civils chinois pour l’entrainement au tir.

    Les Japonais ne comprennent pas pourquoi on les arrête dans leur expansion impérialiste (après leur victoire contre la Chine en 1895, après leur victoire contre la Russie en 1905, même après 1914-1918 avec la conférence de Washington, 1922, sur la limitation des armements navals). Ils croient non pas à une volonté d’équilibre diplomatique de la part des Occidentaux mais à la manifestation d’un mépris à leur égard. Ils se sentent humiliés or, le Japon est "appelé à diriger le monde", ces humiliations provoquent donc une formidable amertume et volonté de revanche. De plus, conquérir la Chine est un objectif propre, irréprochable : il s’agit de la libérer du joug occidental et de lui rendre son authenticité. Les Occidentaux persécutent le Japon en l’empêchant de réaliser cette mission divine.

B. LE JAPON ET L’ASIE

1894 : guerre sino-japonaise, traité de Shimonoseki, intervention russe pour modérer les ambitions japonaises, gain : Formose (Taïwan), protectorat sur la Corée.

1905 : guerre russo-japonaise, première victoire d’un peuple "de couleur" sur une nation européenne, Guillaume II parle de "péril jaune", intervention américaine pour modérer les ambitions japonaises, traité de Portsmouth, gain : Liao Toung, Port Arthur.

1910 : annexion de la Corée.

L’idéologie impérialiste se développe : 

"Hier encore, on admettait que la question d'Extrême-Orient devait être résolue par les seuls Européens et les Américains. Désormais nous savons qu'elle sera résolue, les Européens et les Américains se tenant au second plan, par le Japon ! La paix du monde exige que, par l'union de tous les Orientaux sous l'influence transformatrice du Japon, se constitue en Extrême-Orient un grand Empire capable d'empêcher l'extension de l'Amérique et de l'Europe. Si les étrangers veulent considérer la Chine, comme l'Inde ou l'Égypte, s'ils perdent le respect, nous les précipiterons dans les catastrophes".

Article d'un journal japonais, avril 1905. Cité par R. GROUSSET, Le réveil de l’Asie, Plon.

    Le Japon mêle colonialisme et impérialisme invisible (pour la définition de ces termes lien : l'impérialisme avant 1914 : le moteur de l'expansion (2ème partie)).

"Le Japon lance sur ses voisins le flot de ses émigrants comme si sa population était trop à l'étroit sur un sol exigu. Il avait jeté son dévolu sur les îles Hawaï, où ses nationaux sont 61.000 ; mais grande fut sa déconvenue quand cette proie lui fut ravie. Ils ont mis brutalement la main sur le gouvernement, sur les finances, sur toutes les ressources de la Corée ; ils traitent la Mandchourie comme un champ de colonisation. En Chine, leur activité est insatiable. Ils s'infiltrent partout, comme administrateurs, commerçants, ingénieurs, instructeurs militaires, etc. ; partout ils écoulent leurs produits et répandent leurs idées. Avec la superbe assurance d'un peuple jeune, fier de sa gloire de parvenu, le Japon attend tout de la force : son armée et sa marine ont révélé leur nombre et leur valeur ; l'accord avec l'Angleterre lui a donné l'hégémonie maritime de l'Extrême-Orient. Il regarde maintenant vers d'autres horizons et c'est la suprématie du Pacifique qu'il entrevoit".

M. Fallex & A. Mairey, Les principales puissances du monde, manuel de géographie des classes terminales. Ed. Delagrave de 1912.

 

    Le contre-feu américain

    En 1898, les États-Unis annexent les Philippines et Hawaï convoités par le Japon. en 1905, ils dictent quasiment le traité de Portsmouth pour limiter les progrès territoriaux du Japon. Les États-Unis s’opposent à tout privilège du Japon en Chine, ils opposent le principe de "la porte ouverte" à la politique nippone des zones d’influence. Dans ce dernier cas, le pays concerné a monopole sur sa zone d’influence. La guerre du Pacifique se profile. 

    En 1914, le Japon se mit du côté des Alliés et - sans avoir aucunement l’intention d’envoyer des soldats en Europe - fit main basse sur les positions allemandes en Chine et dans le Pacifique (cf. excellent article wiki Japon durant la Première Guerre mondiale). En 1919, à Versailles, les Alliés confirment la domination japonaise sur le Shandong en lieu et place des Allemands ce qui heurta profondément les Chinois eux-aussi entrés en guerre du coté allié ayant envoyé 200.000 coolies en Europe. Chine : La révolution du 4 mai 1919

 

BIBLIOGRAPHIE

Louis FREDERIC, "La vie quotidienne au Japon au début de l’ère moderne, 1868-1912", Hachette, 1984.

Jacques MUTEL, "Le Japon, nation guerrière ?", revue L’HISTOIRE, n° 28, 1980.

Michel VIE, "L’entrée du Japon dans l’ère Meiji", Le Monde, 3-4 janvier 1993.

J. MUTEL. Le Japon, la fin du shôgunat et le Japon de Meiji, 1853-1912, Hatier, 1970.

 

 



[1] Le bakufu ou Shogunat Tokugawa (1603-1867) est composé de différents organes qui le dirigent : le tairō ou grand ancien, le conseil des rōjū ou conseil des anciens, le conseil des wakadoshiyori ou conseil des jeunes anciens (sic), le ōmetsuke ou censorat, les machi-bugyō ou gouverneurs civils. Il a aussi mis sur pied une unité militaire d'élite, le Denshūtai, qui a combattu durant la guerre de Boshin (1868-1869). Wiki.

[2] Grade intermédiaire entre capitaine de vaisseau et contre-amiral dans les marines anglo-saxonnes.

[3] Une nouvelle constitution avec élections au suffrage universel des représentants sera imposée par le général américain Mac Arthur en 1945. C’est dire que l’expérience démocratique des Japonais est nulle.

[4] Considérés comme responsables de la politique expansionniste et belliqueuse du Japon, les zaibatsu sont démantelés par les autorités américaines en 1945, leurs biens sont mis en vente, les regroupements de sociétés et les cumuls de postes directoriaux sont interdits. La diète japonaise vote en 1947 une loi "anti-trust" copiée sur la loi américaine. La victoire communiste en Chine et la guerre de Corée amènent les Américains à réviser leur politique ; (les ex-criminels de guerre deviennent des alliés, JPR) dès 1950, certaines mesures restrictives sont levées, en 1951 les cartels de sociétés exportatrices sont autorisés, en 1952, les fusions sont de nouveau permises et les anciens noms des zaibatsu d'avant guerre peuvent réapparaitre. Texte et note du géographe Huetz de Lemps.Sur ce point -qui dépasse notre sujet limité à 1914 - lire l'article du Monde de 9/10 août 1987 "de la prison au pouvoir", g. LE POIDS DE L'ASIE DANS LES RELATIONS INTERNATIONALES (1945-1960')

[5] En 1909, Paul Claudel, diplomate de formation, est consul de France en Chine.

[6] Officier de marine, Loti fit deux séjours au Japon, il fut même marié à une Japonaise.

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