La Chine humiliée : les traités inégaux (1839 - 1864) 2ème partie

publié le 22 janv. 2015 à 03:47 par Jean-Pierre Rissoan   [ mis à jour : 31 août 2017 à 09:09 ]

    Cet article est la suite de :   La Chine avant 1911 : la géopolitique et les hommes (1ère partie)

    La Chine a officiellement, diplomatiquement, toujours été indépendante. Mais les possibilités qu’elle offre en termes de marché intérieur ou en termes de gîtes de matières premières, de sources d’énergie attirent vite les convoitises, surtout, en vertu de la loi non écrite de l’inégal développement du capitalisme (Lénine), les pays Européens, dont l’Angleterre first, se fixent comme des sangsues sur la bête immense qui semble amorphe et figée.

    Jonques chinoises en bois et navires à vapeur anglais : fossé technique entre l'Orient et l'Occident. Ce dernier profite de sa force. (1ère guerre de l'opium) http://fr.wikipedia.org/wiki/Dynastie_Qing#mediaviewer/File:Destroying_Chinese_war_junks,_by_E._Duncan_%281843%29.jpg


L’IMPÉRIALISME DE L’OCCIDENT


    L’intrusion violente des pays capitalistes occidentaux -auxquels se joindront rapidement Américains et Japonais - ne provoquent que de lentes réactions dans un pays dont l’idéologie officielle, le confucianisme, appelle à la soumission. Un de mes professeurs nous disait "Imaginez un empire romain qui aurait perduré jusqu’en 1914"… La simple survie de cet empire est une preuve de sa capacité à durer, l’arrivée des étrangers finira comme finit une inondation du Fleuve jaune… Ce n’est qu’en fin de siècle que certains Chinois se disent déterminés à se moderniser mais ils se heurtent à l’opposition de l’Impératrice elle-même. Après les deux guerres dites "de l’opium", la Chine est aux mains des impérialistes occidentaux.

 

LES DEUX GUERRES DE L’OPIUM :

la fin de l'isolement (1840-1885)

    La britannique Compagnie des Indes exportait en Chine de grandes quantités d’opium qu’elle produisait d’abondance en Inde (Bengale, Bihâr). En 1839, la cour impériale à Pékin interdit l’usage de l’opium - qui est un poison[1] - pour des raisons de santé publique et c’est le début d’un différent important qui se termine en guerre appelée guerre de l’opium (1840-1842) provoquée par Palmerston, Premier ministre de Sa Majesté. 

 

La première : Ouverture forcée aux nations occidentales

    Depuis la fin des guerres napoléoniennes, le renouveau des activités commerciales européennes en Extrême-Orient (Singapour est fondée en 1819) se traduisait par une pression constante en direction de la Chine. Les firmes étrangères acheteuses de thé et de soie supportaient avec impatience les restrictions imposées au XVIII°siècle par le gouvernement mandchou. Seul Canton était ouvert aux marchands européens, et encore ceux-ci devaient-ils passer par l'intermédiaire d'une société commerciale chinoise, le Co-hong, qui fixait à son gré les prix et les contingents. Par ailleurs, l'économie chinoise se suffisait à elle- même ; pour équilibrer le volume croissant de leurs achats autrement qu'en exportant en Chine du métal-argent, les Occidentaux s'étaient mis à pratiquer sur une grande échelle dans les provinces du Sud la contrebande de l'opium, denrée produite à bon compte par les sujets de la Compagnie britannique des Indes orientales.

    En bref, l'Angleterre perd de l'argent en important des quantités massives de thé depuis la Chine. La solution, selon elle, est que la Chine achète à son tour des produits à l'Angleterre. Cela équilibrera le commerce entre les deux pays. mais peut-on comparer le thé et l'opium ? pour les Anglais, oui. L'essentiel est l'équilibre des échanges.

    Les incidents se multiplièrent à Canton, vers 1830-1835, entre marchands anglais et fonctionnaires chinois. En 1839, Lin Zexu [Lin Tsô-siu], envoyé extraordinaire de l'empereur, fit saisir toutes les caisses d'opium se trouvant dans la ville, pour les brûler au cours d'une cérémonie expiatoire à caractère religieux -geste qui lui vaut une place d'honneur dans le "panthéon" du nationalisme chinois moderne, (d’après E.U.)-. L'Angleterre riposta en engageant en Chine du Sud et vers les bouches du Yangzi une série d'opérations militaires - "première guerre de l'opium"- qui aboutirent en 1842 à la défaite chinoise. La Chine vaincue et ulcérée doit signer le traité de Nankin.

    Par ce traité, la Chine impériale s’oblige à ouvrir cinq ports maritimes au libre commerce avec l’étranger : outre Canton, déjà ouvert, ce sont Shanghai, Amoy (Xiamen), Fou-Tchéou (Fuzhou) et Ning Po (Ningbo). Elle accepte de supprimer le système du Co-hong, de limiter à 5% ses tarifs douaniers, de payer de lourdes indemnités annuelles et enfin de céder à l'Angleterre l'île de Hong Kong. En outre, les résidents étrangers en Chine ne relevaient plus de la juridiction ordinaire chinoise, mais de tribunaux présidés par leurs consuls -privilège de l'"exterritorialité"-. De même ils étaient autorisés à résider dans les ports ouverts, ce qui fut le point de départ de la création des "concessions", ces quartiers résidentiels des ports étaient soustraits à l'autorité régulière chinoise et administrés par les communautés marchandes étrangères sous le contrôle des consuls. Enfin, privilège obtenu l'année suivante par la France, la Chine acceptait de tolérer l'activité des missionnaires, interdite depuis le XVIII°siècle et des églises, écoles, hôpitaux et cimetières purent être établis dans les cinq ports (traité de Huangpu ou de Whampoa, 1844, qui donne à la France le bénéfice de la nation la plus favorisée -comme l'Angleterre).

(NB. voici une information transmise par un correspondant, en rapport avec le scandale qui vient d'éclater concernant la banque HSBC 

Faut-il incriminer la banque ? Sa culture ? Sa taille ? La régulation ? Dans un monde où les scandales bancaires se multiplient – explosant depuis la crise de 2009, révélatrice des excès – le cas d’HSBC frappe. Par l’histoire singulière de cette institution, tout d’abord, créée dans des conditions sulfureuses, dans le Hongkong de la fin des années 1860. L’empire britannique vient alors de remporter la guerre de l’opium qui l’oppose à la Chine depuis vingt ans. Il force les ports chinois à participer à son lucratif trafic d’opium. L’idée de créer une banque pour financer ce commerce germe dans la tête d’un écossais spécialisé dans l’importation de cette drogue produite aux Indes. HKSC, l’ancêtre de HSBC, est né.
    Pour Thomas Sutherland, le fondateur de l’établissement, c’est le jackpot. Et pour la banque, le début d’une odyssée financière. Après s’être émancipée de la région Asie-Pacifique dans les années 1970, elle s’impose comme l’un des plus gros conglomérats financiers mondiaux, grâce au rachat de concurrents aux États-Unis et au Royaume-Uni. Le siège d’HSBC est transféré de Hongkong à Londres en 1993, avant la rétrocession de la cité- État à la Chine. Fin de la parenthèse).

    On n'insistera jamais assez sur le caractère amoral, ignoble de ce trafic IMPOSE par les Anglais impérialistes. Marx le dénonça, mais qui le sait ? Voici ce qu’il en dit dans un article du New York Dealy Tribune, daté du 20 septembre 1858, début de la seconde guerre chinoise comme il dit, guerre qui l’oblige à parler de la première.

"Je ne parlerai pas davantage de la moralité de ce commerce de l’opium, décrit par Montgomery Martin [2], lui-même Anglais, dans les termes suivants : "Why, the slave trade was merciful compared with the opium trade. We did not destroy the bodies of the Africans, for it was our immediate interest to keep them alive; we did not debase their natures, corrupt their minds, nor destroy their souls. But the opium seller slays the body after he has corrupted, degraded and annihilated the moral being of unhappy sinners, while, every hour is bringing new victims to a Moloch which knows no satiety, and where the English murderer and Chinese suicide vie with each other in offerings at his shrine." "[3]

La France n'est pas innocente, avec Jules Ferry elle assume parfaitement ce viol qui apporte, soi-disant  la civilisation : "Provocatrice, la civilisation, qui cherche à ouvrir des terres qui appartiennent à la barbarie ? Provocatrices, la France et l'Angleterre, quand, en 1860, elles imposaient à la Chine l'ouverture d'un certain nombre de ports et, par conséquent, une communication directe avec la civilisation ? " (Séance à la chambre des députés du 10 décembre 1881) - cité dans "le livre noir du colonialisme" par P. Brocheux).

La seconde : le sac du Palais d’été

    

ci-contre un élément survivant du Palais d'été.

La seconde guerre de l'opium dura de 1856 à 1860 et opposa la Chine à la France et au Royaume-Uni (soutenus par les États-Unis et la Russie).

    Le commerce dans les ports "ouverts" ne progresse pas aussi vite qu'on l'espérait, tandis que les mandarins locaux se retranchent derrière les ordres impériaux pour laisser traîner en longueur les affaires qui surgissent dans les ports du Sud ; en effet, conformément à la tradition chinoise, les relations avec les "barbares" étaient de la compétence, non du gouvernement central, mais des fonctionnaires locaux, et les Occidentaux s'accommodaient mal de cette situation peu conforme à leurs habitudes. Avec la "seconde guerre de l'opium", l'Angleterre prend à nouveau l'offensive, en 1856, appuyée cette fois par la France. Les alliés opèrent d'abord autour de Canton, dont le vice-roi poursuivait la politique intransigeante de Lin Zexu (cf. supra), puis en Chine centrale et enfin en direction de la capitale.

     C’est ici que se place un épisode pitoyable qui pèse sur les épaules de l’Occident chrétien.

    Des persécutions exercées contre les Européens servirent de-prétexte à l'expédition que la France entreprit en Chine, de concert avec l’Angleterre de 1858 à 1860. A la suite de violences commises contre des commerçants anglais et du massacre après tortures, d'un missionnaire français, le Père ChapdeIaine, les gouvernements impérialistes rendirent responsables malgré leur impuissance (ces faits et gestes sont dus aux Taï-ping), les autorités de Pékin et recoururent de nouveau à la force pour appuyer les négociations de leurs diplomates.

    Après avoir occupé Canton, les alliés transportèrent leurs opérations dans le golfe du Pe Tchi-Li et s'emparèrent de forts sur Peï-Ho, fleuve qui arrose Pékin à l’amont, puis Tien-tsin à l’aval avant de se jeter dans le golfe, mer bordière de la Mer Jaune. Des chinois vinrent signer un traité à Tien-tsin en juin 1858 ; mais, comme la ratification se faisait attendre, des plénipotentiaires français et anglais voulurent aller la chercher à Pékin. Ils se heurtèrent à des défenses chinoises sur le Peï-Ho et durent reculer. Après avoir reçu des renforts d'Europe, les alliés réoccupèrent Takou, fort sur le fleuve, puis Tien-tsin, et le général français Cousin-Montauban battit l'armée mandchoue, le 21 septembre 1860, au pont de Palikao. La route de Pékin était ouverte, d’autant plus que l’empereur avait quitté sa capitale. Les Européens, pour se venger de massacres de prisonniers, pillèrent les richesses du Palais d’été et l’incendièrent. Alors fut signé le traité de Pékin (octobre 1860).

    Cette orgie sacrilège qui rappelle la IV° croisade chrétienne à Constantinople, a vu se lever, déjà, des intellectuels dignes de ce nom. Parmi eux, le plus grand du XIX° siècle français : Victor Hugo. Voici ce que cet homme du Panthéon pense de cette catastrophe culturelle :

AU CAPITAINE BUTLER, Hauteville-House, 25 novembre 1861.

(…). Puisque vous voulez connaître mon avis, le voici :

Il y avait, dans un coin du monde, une merveille du monde ; cette merveille s’appelait le Palais d’été. L’art a deux principes, l’Idée, qui produit l’art européen, et la Chimère, qui produit l’art oriental. Le Palais d’été était à l’art chimérique ce que le Parthénon est à l’art idéal. Tout ce que peut enfanter l’imagination d’un peuple presque extra-humain était là. Ce n’était pas, comme le Parthénon, une œuvre rare et unique ; c’était une sorte d’énorme modèle de la chimère, si la chimère peut avoir un modèle. Imaginez on ne sait quelle construction inexprimable, quelque chose comme un édifice lunaire, et vous aurez le Palais d’été. Bâtissez un songe avec du marbre, du jade, du bronze, de la porcelaine, charpentez-le en bois de cèdre, couvrez-le de pierreries, drapez-le de soie, faites-le ici sanctuaire, là harem, là citadelle, mettez-y des dieux, mettez-y des monstres, vernissez-le, émaillez-le, dorez-le, fardez-le, faites construire par des architectes qui soient des poètes les mille et un rêves des mille et une nuits, ajoutez des jardins, des bassins, des jaillissements d’eau et d’écume, des cygnes, des ibis, des paons, supposez en un mot une sorte d’éblouissante caverne de la fantaisie humaine ayant une figure de temple et de palais, c’était là ce monument. Il avait fallu, pour le créer, le long travail de deux générations. Cet édifice, qui avait l’énormité d’une ville, avait été bâti par les siècles, pour qui ? pour les peuples. Car ce que fait le temps appartient à l’homme. Les artistes, les poètes, les philosophes, connaissaient le Palais d’été ; Voltaire en parle. On disait : le Parthénon en Grèce, les Pyramides en Égypte, le Colisée à Rome, Notre-Dame à Paris, le Palais d’été en Orient. Si on ne le voyait pas, on le rêvait. C’était une sorte d’effrayant chef-d’œuvre inconnu entrevu au loin dans on ne sait quel crépuscule comme une silhouette de la civilisation d’Asie sur l’horizon de la civilisation d’Europe.

Cette merveille a disparu.

Un jour, deux bandits sont entrés dans le Palais d’été. L’un a pillé, l’autre a incendié. La victoire peut être une voleuse, à ce qu’il paraît. Une dévastation en grand du Palais d’été s’est faite de compte à demi entre les deux vainqueurs. On voit mêlé à tout cela le nom d’Elgin, qui a la propriété fatale de rappeler le Parthénon. Ce qu’on avait fait au Parthénon, on l’a fait au Palais d’été, plus complètement et mieux, de manière à ne rien laisser. Tous les trésors de toutes nos cathédrales réunies n’égaleraient pas ce formidable et splendide musée de l’Orient. Il n’y avait pas seulement là des chefs-d’œuvre d’art, il y avait un entassement d’orfèvreries. Grand exploit, bonne aubaine. L’un des deux vainqueurs a empli ses poches, ce que voyant, l’autre a empli ses coffres ; et l’on est revenu en Europe, bras dessus, bras dessous, en riant. Telle est l’histoire des deux bandits. Nous Européens, nous sommes les civilisés, et pour nous les Chinois sont les barbares. Voilà ce que la civilisation a fait à la barbarie.

Devant l’histoire, l’un des deux bandits s’appellera la France, l’autre s’appellera l’Angleterre. Mais je proteste, et je vous remercie de m’en donner l’occasion ; les crimes de ceux qui mènent ne sont pas la faute de ceux qui sont menés ; les gouvernements sont quelquefois des bandits, les peuples jamais.

L’empire français a empoché la moitié de cette victoire, et il étale aujourd’hui, avec une sorte de naïveté de propriétaire, le splendide bric-à-brac du Palais d’été. J’espère qu’un jour viendra où la France, délivrée et nettoyée, renverra ce butin à la Chine spoliée.

En attendant, il y a un vol et deux voleurs, je le constate. Telle est, monsieur, la quantité d’approbation que je donne à l’expédition de Chine.

VICTOR HUGO.

source de la photo (supprimée faute de place sur internet) : http://fr.wikipedia.org/wiki/Ancien_palais_d%27%C3%A9t%C3%A9#mediaviewer/File:Stone_Arch_Bridge_in_Yuanmingyuan.jpg

 

    Il fallut donc que les portes de Pékin fussent forcées et cette "cathédrale de l'Asie" (Victor Hugo) soit pillée en 1860 pour que soit ratifié un traité. Onze nouveaux ports sont ouverts au commerce occidental. Les missionnaires sont autorisés à résider dans l'intérieur du pays. La Chine accepte d'entretenir avec les pays occidentaux des relations diplomatiques proprement dites ; elle renonce au terme de "barbare" dans les documents diplomatiques, laisse s'installer à Pékin des légations occidentales et crée un ministère des Affaires étrangères et, écrit le docte J.-B. Duroselle, "met fin ainsi au mythe selon lequel l’empereur de Chine était le souverain du monde entier".

    De son côté, la Russie a fait ratifier par le gouvernement mandchou l'occupation de vastes territoires chinois au nord et à l'est de la Mandchourie. Ce sont (cf. carte) le territoire de l’Amour (1858), la Province maritime (1860). Les Russes créent Vladivostok.

 Voir la carte indiquant les ports "ouverts" dans la 1ère partie : La Chine avant 1911 : la géopolitique et les hommes (1ère partie)

    Le système des "traités inégaux" est désormais en place et va dominer pendant près d'un siècle les relations internationales de la Chine. Leur principal caractère est d'aboutir à une diminution de la souveraineté chinoise dans plusieurs domaines essentiels, telle l'administration avec les "concessions" ou la justice avec 1'"exterritorialité". De même, les flottilles militaires étrangères ont, depuis le traité de Tianjin, le droit de remonter les eaux intérieures chinoises, disposant ainsi d'un moyen de pression très efficace : c’est la "politique de la canonnière". La diminution de souveraineté est non moins nette en matière financière : les droits de douane sont limités à 5% et, à partir de 1859, ils sont collectés pour le compte de Pékin, par une administration spéciale, les Douanes impériales de Chine dont le personnel dirigeant est entièrement étranger (anglais notamment) et son chef -poste occupé de 1863 à 1907 par le célèbre Robert Hart - dispose d'une autorité de fait très étendue.

    L'effet des guerres de l'opium ne s'est pas seulement fait sentir à long terme, par le jeu de tous les privilèges obtenus par l'Occident. Dans l'immédiat, la rapidité avec laquelle avaient cédé les autorités mandchoues a sévèrement amoindri leur prestige politique.

 

 

UNE CONSÉQUENCE DES GUERRES :

LA RÉVOLUTION TAÏ-PING

 

    Une des conséquences les plus importantes est la révolution dite de Taï-ping qui dura de 1850 à 1864. Il s’agit bien davantage d’une révolution que d’une révolte car il y eut création d’un nouvel État, avec Nanjing comme capitale. Il y eut les bases d’une autre civilisation. Les Américains envisagèrent de reconnaître cet État.

    Je cite wiki : Vers le milieu du XIX°siècle, dans un contexte très difficile, les révoltes se multiplient, ce pour plusieurs raisons. D'abord, depuis le XVIII siècle, la Chine connaît un essor démographique ; vers 1850, elle compte plus de 410 millions d'habitants. Parallèlement, les surfaces cultivées ne peuvent guère augmenter, ce qui conduit à une pauvreté croissante, et aggrave les famines. De plus, en 1842, le Royaume-Uni a imposé des sanctions financières très lourdes à la Chine après la première guerre de l'opium, ce qui conduit le gouvernement chinois à accroître la pression fiscale, et la ponction annuelle d'argent-métal, liée au commerce de l'opium, est énorme, et chaque année grandissante. Cela entraîne le renchérissement de l'argent (argent-métal [4], JPR), avec lequel sont payés impôts et loyers, ce qui génère de facto une forte augmentation du coût de la vie.

    La grande originalité de cet ixième soulèvement rural de Chine est son caractère socialiste ou collectiviste. Wiki : Le fondateur du mouvement, Hong Xiuquan (1814-1864), qui avait lu des brochures religieuses remises par des missionnaires, se disait frère cadet de Jésus-Christ. Il promulgua une réforme agraire après la prise de Nankin en 1853, dans laquelle il instituait de profondes réformes sociales telles que l'égalité des sexes, accompagnées toutefois d'une stricte séparation entre les hommes et les femmes. Cette réforme s'accompagnait de mesures révolutionnaires : la propriété foncière privée était abolie ; nourriture, vêtements et autres biens de consommation courante étaient mis en commun dans des entrepôts publics, et distribués à la population selon leurs besoins par leurs chefs militaires ; l'opium, le tabac et l'alcool étaient désormais interdits. L'historiographie communiste chinoise considère que le mouvement Taiping préfigure la révolution communiste par ses aspects sociaux et ses concepts égalitaires (non sans raison, JPR. On notera d’ailleurs que la base socio-géographique du PCC au départ de la Longue Marche se trouve sur les terres de la Taï-ping 15 octobre 1934, CHINE : la Longue Marche commence..).

    Cet aspect essentiel est arrivé aux oreilles de K. Marx qui en parle ainsi :

                            Marx[5] : Et voici, pour conclure, une autre curiosité caractéristique rapportée de Chine par le missionnaire allemand bien connu Karl Friedrich August Gützlaff (1803-1851)[6]. La surpopulation lente, mais régulière de ce pays avait rendu depuis longtemps les conditions sociales très pénibles pour la grande majorité de la nation. Vinrent ensuite les Anglais qui s'assurèrent par la force la liberté de commerce dans cinq ports. Des milliers de bâtiments anglais et américains se rendirent en Chine et en peu de temps le pays fut submergé de produits britanniques et américains bon marché. L industrie chinoise fondée sur le travail manuel, succomba à la concurrence de la machine. L’inébranlable Empire du Milieu éprouva une crise sociale. Les impôts n’entraient plus, 1’Etat se trouvait au bord de la faillite, la population s’appauvrissait en masse et se révoltait ; elle désavouait, maltraitait et tuait les mandarins de l'empereur et les bonzes. Le pays courait à sa perte, il était même sous la menace d'une révolution violente. Pis que cela. Parmi la plèbe insurgée, il y avait des gens qui signalaient la misère des uns et la richesse des autres, qui exigeaient et qui exigent encore (Marx écrit en 1858, l'insurrection Taïping s'achève en 1864) une nouvelle répartition des biens, voire la suppression totale de la propriété privée. Lorsque M. Gützlaff fut revenu, après vingt ans d'absence, au milieu des hommes civilisés et des Européens, il entendit parler du socialisme et demanda ce que c'était. Quand on le lui, dit il s'écria, épouvanté : "Je ne puis donc jamais échapper à cette doctrine funeste ? C’est précisément là ce que prêchent depuis quelque temps beaucoup de gens de la populace en Chine !". (Il s’agit évidement des hommes de Hong Xiuquan (JPR))

                    Mettons que le socialisme chinois ressemble autant au socialisme européen que la philosophie chinoise à la philosophie hégélienne. Il n’en est pas moins réjouissant que l'Empire le plus ancien et le plus solide du monde ait été amené en huit ans, par les balles de coton des bourgeois anglais, au seuil d'un bouleversement social qui doit avoir, en tout cas, des résultats très importants pour la civilisation. Lorsque dans leur fuite prochaine en Asie, nos réactionnaires d'Europe seront enfin parvenus à la Muraille de Chine, aux portes qui donnent accès à la citadelle de la réaction et du conservatisme par excellence, qui sait s’ils n’y liront pas "RÉPUBLIQUE CHINOISE ! LIBERTÉ, ÉGALITÉ, FRATERNITÉ !" (en français dans le texte). Fin de citation.

 

    De tout cela, il résulte, en ces années 1860’, le fait que les États étrangers -Angleterre, France, États-Unis, Russie … - avaient tout intérêt à ce que l’administration mandchoue qui a ratifié ces traités inégaux demeure en place. Ils aideront donc Pékin à détruire l’insurrection Taï-ping (1864). Ainsi donc, la dynastie mandchoue qui était sur le point d’être renversée, en fut consolidée pour un demi-siècle (J.Isaac).

    Chaise à porteur pour l'étranger, anciennement "barbare", le statut de l'Empire du milieu, mandataire du Ciel, a bien changé. Non sans ressentiment.

[1] Jules Isaac est le seul à préciser cet aspect essentiel dans son manuel scolaire. Dans son célèbre, Le Lotus bleu, Hergé fait dire au vénérable Wan Jen-Ghié : "vous êtes ici au QG des Fils du Dragon, société secrète dont le but est la lutte contre l’opium qui fait, vous le savez d’énormes ravages dans ce pays". Mais son chef-d’œuvre, dessiné en 1934, ne parle que des Japonais, les Britanniques sont exclus de cette dénonciation quant à la drogue.

[2] Ministre des finances de Hong-Kong, il démissionna (1845) suite à un différent avec le gouverneur qui voulait augmenter les revenus tirés du commerce de l’opium.

[3] "Pourquoi la traite des esclaves fut-elle plus clémente que le commerce de l’opium ? Nous n'avons pas détruit les corps des Africains, parce qu’il était dans notre propre intérêt de les maintenir en bonne santé ; nous n'avons pas rabaissé leurs natures, n'avons pas corrompu leurs esprits, ni n'avons détruit leurs âmes. Mais le vendeur d'opium, lui, massacre le corps après qu'il a corrompu, dégradé et annihilé l’être moral des malheureux pécheurs, et chaque heure amène de nouvelles victimes à un Moloch qui ne connaît aucune satiété, le meurtrier anglais et le suicidé chinois luttent l’un contre l’autre pour les offrandes à son tombeau". (traduction JPR). http://www.marxists.org/archive/marx/works/1858/09/20.htm

[4] La Chine, fort bien pourvu en argent-métal l’utilisa comme monnaie en lieu et place de l’or.

[5] Extrait d’un article paru dans La nouvelle gazette rhénane, n°2, 1850. Cité par Jean Kanapa.

[6] Hong Xiuquan (cf. supra) découvrit le texte de la Bible dans la traduction en chinois qu’en avait faite Gützlaff.

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