La Chine avant 1911 : la géopolitique et les hommes (1ère partie)

publié le 23 janv. 2015 à 15:22 par Jean-Pierre Rissoan   [ mis à jour : 24 janv. 2015 à 00:58 ]

L’empire : la géopolitique et les hommes (1ère partie)

L’empire du Milieu

    Les limites

    L’administration

Les hommes

    Les paysans

    Le propriétaire foncier

    Le bourgeois des villes

 Avec la dynastie Ming, la Chine est réellement concentrée sur les 18 provinces de l'ethnie HAN.

L’EMPIRE DU MILIEU

    Les limites

    La carte suivante donne une idée de la démesure de l’empire chinois traditionnel. La Chine stricto sensu peuplée par les Han, c’est la Chine des 18 provinces. Avec Pékin pour capitale lorsqu’elle est unifiée. Parce que cette Chine n’échappe pas à la difficulté posée par l’opposition entre la Chine du Nord, organisée autour de Pékin-Beijing et la Chine du sud dont la capitale était Nanjing. Chine du nord : froid sibérien l’hiver, été trop sec si la mousson ne "monte" pas assez haut, Chine du millet et du blé. Chine du sud : Chine tropicale, Chine du riz avec au moins deux récoltes par an, Chine du tigre et du paysan car les rizières n’occupent que les fonds de vallée plats et le reste, versants collinéens ou montagnards, est le domaine du fauve qui n’hésite pas à descendre dans les villages s’il a faim. Tenir unifiées ces deux Chine c’est le grand défi des empereurs.

 

   La dynastie mandchoue a repoussé les frontières de l'empire : au-delà de la Mandchourie (où les Russes arrivent, près du fleuve Amour), poussée forte vers la Mongolie, également vers l'ouest, au-delà de la porte de Dzoungarie : le lac Balkach fait office de frontière, au sud-ouest, poussée vers le plateau du Tibet et jusqu'à l’Himalaya. La Corée, l'Annam, le Siam et la Birmanie sont théoriquement des vassaux de l'empereur.


    Autour les Provinces extérieures, non Han, à savoir la Mandchourie, la Mongolie (sans distinction entre Mongolie extérieure et intérieure), le Turkestan chinois (Xinjiang actuel), le Tibet. Encore plus périphériques, la Corée, le Népal, la Haute Birmanie, le Siam (Thaïlande actuelle) l’Annam se reconnaissaient officiellement vassaux de l’empire du Milieu.

    Tout cela est gigantesque et se mesure en milliers de kilomètres et en millions de kilomètres carrés. Et pourtant la vie locale reste essentielle. Il faut 50 jours pour transporter une balle de coton entre la Chine du nord (vallée de la Weï) et le Bassin rouge (sur le Yang-tse). Encore en 1930, une enquête effectuée dans le bas Yang-tse au sein d’une sous-préfecture indique que, dans 133 villages, 61 utilisent surtout le transport à dos d’homme, 20 la brouette, 69 les animaux de trait, 25 la voie d’eau, 2 un camion… 8% seulement de la production quittent la sous-préfecture dans ces conditions (A. Roux).

    L’administration

    Depuis 1644, la dynastie mandchoue règne sur cet ensemble. Il lui faudra cependant attendre 1683 pour mettre à genoux toutes les forces hostiles à cette nouvelle dynastie qui n’est pas chinoise aux yeux des Han. Même s’il y a un seul empereur, autocrate, de facto la gestion est très décentralisée. La Chine stricto sensu est divisée en 18 provinces qui sont chacune presque comparables à la France. Le gouverneur est un personnage très important. Carte des 18 provinces datant de 1906 dans la seconde partie : La Chine humiliée : les traités inégaux (1839 - 1864)

    Chaque province possède un xunfu (traduit par Gouverneur), un contrôleur politique sous l'autorité de l'empereur et un tidu (traduit par Capitaine général) un gouverneur militaire. De plus, il y a un zongdu, un inspecteur général militaire ou gouverneur général, pour deux ou trois provinces. La province est divisée en district avec ce qu’on peut appeler un préfet et, échelon inférieur, l’arrondissement avec sous-préfet. On verra plus bas qui fait l’ordre ou le désordre au niveau du canton et du village.

    Une des plaies du régime est la corruption de ces fonctionnaires.

"L'anniversaire du gouverneur approche. Apprenant qu'il est né l'année de la souris, l'un de ses subordonnés fait une collecte d'or et lui offre en cadeau un modèle en métal précieux de cet animal. Le gouverneur le prend avec joie, et ajoute : "Savez-vous que l'anniversaire de ma femme est pour bientôt ? Elle est née l'année de la vache" ... "[1].

LES HOMMES

    La population se compte déjà en centaines de millions. Il y eut deux innovations majeures dans l’agriculture chinoise. Introduction du riz à maturation précoce au XII° siècle, variété qui permet les deux récoltes annuelles voire cinq sur deux ans dans les régions les plus méridionales les plus chaudes et plus humides. Au XVIII° siècle, en lien avec la découverte de l’Amérique et les liaisons trans-Pacifiques, l’introduction de la patate douce, du maïs, de l’arachide. Augmentation de la nourriture disponible qui permit par deux fois un bond démographique. Au début du XIX° siècle, les 400 millions d’habitants sont dépassés.

    Les acteurs de la vie de l’empire sont au nombre de trois : les paysans, massivement majoritaires, le propriétaire foncier, représentant de la classe possédante/dominante et le bourgeois des villes, levain dont le rôle va croissant. Mais un quatrième élément s’insinue…

    LES PAYSANS

    Selon A. Roux, quatre traits fondamentaux caractérisent cette masse rurale : surpopulation, bas niveau des forces productives, injustice des rapports sociaux et longue tradition de jacqueries. La densité rurale moyenne de 7 ruraux à l’hectare varie de 3/ha dans la Chine du blé à 13/ha dans la Chine du sud, Chine du riz. On a souvent dit que la riziculture était une "agriculture savante mais pas scientifique". Savante parce qu’elle exige une maîtrise de l’eau d’irrigation, le semis -où le grain devient épi durant un mois pendant lequel le reste de la rizière achève sa maturation-, si bien que quatorze mois tiennent en douze[2], le repiquage... la moyenne de la superficie de la parcelle est de 0,25ha, soit un carré de 50m de côté…

    Vers 1910, les rapports sociaux à la campagne voient s’opposer 10% de notables et paysans riches qui possèdent 53% des terres à 90% de paysans sans terre ou (très) petits propriétaires. La rente foncière versée par les paysans fermiers aux bailleurs oscille autour de 50%. Si bien que l’usure pratiquée par le propriétaire est le fléau humain de ce tableau du malvivre du paysan chinois. La dette est un fléau mortel. Elle provoque exode rural et vagabondage. Pour parachever le tout, il faut évoquer les impôts qu’ils soient officiels ou prélevés par les seigneurs de la guerre. La corruption des fonctionnaires n’arrange rien.

    Dans ces conditions, les mouvements de colère sont nombreux, spontanés, sauvages. Ils sont parfois plus politiques, comme l’insurrection Taïping que j’évoquerai plus loin. Les sociétés secrètes sont les cadres traditionnels de cette colère paysanne. Ce sont des anti-sociétés, structurées, ayant leur justice, leur fiscalité, leurs bourreaux. Elles recourant volontiers à la magie, aux médiums, aux superstitions populaires. Elles font le commerce de tout ce qui est illégitime : opium, sel, armes, femmes, esclaves. Mais en même temps elles luttent contre la dynastie Mandchoue, réputée étrangère, et lancent des mots d’ordre simples comme "frappez les riches, aidez les pauvres". Beaucoup de dirigeants du futur parti communiste en sont issus. Tout ce qui précède doit beaucoup à Alain Roux.

    LE PROPRIÉTAIRE FONCIER

    C’est le notable de village, le lettré-propriétaire foncier. Avec une exploitation de 5ha, soit 20 fois la parcelle d’une famille, le notable fait figure de grand propriétaire. Il a deux ouvriers agricoles afin de s’éviter un quelconque travail manuel, toujours dégradant dans la Chine des mandarins aux ongles longs. 5ha, c’est suffisant pour avoir un surplus de céréales qui lui permet de spéculer. Il est aussi, de père en fils, prêteur et l’usure est une autre précieuse rentrée d’argent (il prête à 50% -sic-). A. Roux cite le cas d’un notable devenu maire de son village, gérant de la société bouddhiste qui est aussi responsable de la société confucéenne du district : là, "les notables de 35 villages y célèbrent a l'envi, les vertus des relations traditionnelles de soumission du sujet devant le souverain, de l'épouse devant l'époux, du fils devant le père, du cadet devant l’ainé". On baigne dans le pur traditionalisme. Si le notable a réussi quelque concours, il bénéficie d’un prestige qui le fait choisir comme arbitre par les paysans en conflit.  

    LE BOURGEOIS DES VILLES

    Elle est encore peu nombreuse mais progresse d’année en année. A. Roux : "ce n’est guère que dans les grands ports, objets d’un traité -cf. infra, JPR- nés de la pénétration européenne que l’on découvre de véritables capitalistes chinois". Beaucoup sont les représentants de sociétés étrangères, directeurs de filiales, fondés de pouvoir... ce sont les compradores dont le sort est lié à l’étranger. Plus rares sont les industriels, les notables ruraux peuvent se grouper pour investir dans le chemin de fer… La carence des transports (cf. supra) fait qu’il n’y a pas de marché chinois unifié. Donc pas de négociants d’envergure, de classe marchande.

  

    Ville de Lia Lang au début du XX° siècle. Mis à part les fils télégraphiques, la modernité n'est pas insolente... On remarquera la porte, toujours monumentale.


         Mais c’est sans doute la classe qui souffre le plus de l’autoritarisme mandchou, de l’archaïsme manifeste du pays, de l’humiliation des traités inégaux. "Elle se prend à rêver de 1789".

    Quant aux effectifs du prolétariat, il est à l’avenant : bien maigre.   

    Voilà un tableau rapidement brossé mais "un personnage essentiel manque à notre tableau : l'étranger, ou, si l'on préfère, l'impérialisme". "La Chine est non seulement un pays à l'économie archaïque et à la société semi-féodale où les rapports de production capitalistes ont du mal à se développer, c'est aussi ce que Sun Yat-sen appelle une "sous-colonie", un monde dominé et exploité par les grandes puissances impérialistes. Celles-ci ont conquis dans le pays des concessions, telle celle de Shanghai, qui échappent complètement à l'autorité chinoise : les puissances étrangères y entretiennent des garnisons, y ont leurs tribunaux, leur police, leurs consuls tout-puissants. Sur les grandes voies fluviales des canonnières protègent les intérêts britanniques, allemands, russes, japonais, français, américains. Les chemins de fer de Mandchourie sont contrôlés soit par les Russes, soit par les Japonais. A Pékin, les tours de la cathédrale de Pei-tang symboliquement - et discourtoisement - dominent le Palais impérial, tandis que près de la muraille sud de la ville tartare, on entend les sonneries militaires des garnisons étrangères dont les casernes occupent les locaux de la vénérable académie Hanlin".

    Notons que cet aspect essentiel est évolutif. Il naît avec la première guerre de l’opium (1839-1842) et s’approfondira jusqu’à la révolte des Boxers (1900).

 ci-contre les évolutions subies par la Chine jusqu'en 1911, légende sur l'autre moitié de la carte (source : Ency. Universalis).

 





























Ce travail doit beaucoup à Alain ROUX, sinologue de grande réputation, et à son travail "les révolutions chinoises" présenté dans la collection L’Humanité en marche. 

A suivre : La Chine humiliée : les traités inégaux (1839 - 1864)

http://parisbeijing.over-blog.com/article-5500541.html (pour les portes de Pékin).

 

http://www.drben.net/ChinaReport/Beijing/MapsofBeijing/Doncheng_District/Legations_Quarter/Beijing_Former_Legations_Quarter-Map-1900AD-War1.html les légations AVANT les 55 jours

 



[1] Cette anecdote, très célèbre, montre que la corruption est un phénomène ancestral en Chine, et nullement liée au régime actuel. Constatons que celui-ci n’a pas su, encore, la réduire.

[2] Du grain à l’épi mûr, il faut 7 mois. Le semis permet de faire se juxtaposer pendant un mois les deux récoltes. Mais, revers de la médaille, il exige l’éreintant repiquage où toute la famille est mobilisée. Mais les deux récoltes annuelles sont assurées. Sauf catastrophe, évidemment (du type typhons, break dans la Mousson…). 



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