L’empire allemand et ses nationalités en 1914

publié le 27 nov. 2012 à 08:21 par Jean-Pierre Rissoan   [ mis à jour : 4 janv. 2017 à 02:39 ]

 

    Comme pour l’empire austro-hongrois, il s’agit ici de fournir quelques points d’appui documentaires afin de mieux comprendre les enjeux de la conférence de Versailles après la fin de la 1ère guerre mondiale. Carte n°1.(extraite de l'atlas historique publié par Bayerischer Schulbuch - Verlag, Munich 1960).

    On pourra lire également sur ce site : L'Allemagne en 1914 : réseau ferré et Weltpolitik. et aller visiter le thème Allemagne dans Histoire d'ailleurs



 

    Pour comprendre à quoi ressemble cet empire, il faut remonter un peu dans le temps, méthode incontournable en histoire.

 

A. Les partages de la Pologne

    La Prusse fit main basse sur des terres polonaises qui n’avaient pourtant rien de bien germaniques à la fin du XVIII° siècle. Et c’est ainsi que la Pologne disparut. On donna à ces nouvelles provinces des noms fantaisistes : "Nouvelle Prusse-Orientale", "Prusse occidentale", "Prusse du sud", "Nouvelle Silésie", toutes peuplées de Polonais mais non sans colons allemands voire de micro-régions entièrement allemandes comme Dantzig et son plat pays (Prusse occidentale dorénavant).

Carte Ostdeutsche Heimat, List Verlag, 1950.


La Pologne ressuscita avec Napoléon Ier qui créa le Grand-duché de Varsovie (1807) mais celui-ci disparut à son tour après l’échec français, après le congrès de Vienne de 1815. Là, le grand marchandage se déballa. La Prusse ne garda pas tout de ses conquêtes du XVIII° mais comme elle obtint de (trop) belles compensations sur le Rhin, elle accepta de restituer des bouts de Pologne à la Russie.

La Prusse, en 1815, conserve la soi-disant Prusse occidentale et la partie de la Süd-Preußen qui gravite autour de la ville de Posen et qui, pour cette région, s’appelle la Posnanie (en rouge sur la carte ci-dessous) mais qui est, en réalité, la Grande Pologne.


Il n’y eut pas de frontière plus contestée que celle de la Pologne et de l’Allemagne en 1918 : 3EME PARTIE : LES FRONTIERES DES PECO : LA FRONTIERE GERMANO-POLONAISE DE 1920


carte Harms kleiner Geschichtsatlas, 1960. Page 20. Heimat, page 44

 






B. La « révolution bismarckienne (1) »

    C’est F. Engels lui-même qui utilise cet oxymore. Il veut parler de l’unité allemande réalisée par Bismarck, certes par le fer et par le sang, mais aussi à l’aide du suffrage universel et faisant fi de la résistance de vieilles principautés immémoriales quoique de droit divin.

    Paradoxe, en effet, quand on sait que le premier ministre de Prusse n’est autre qu’un hobereau de la Vieille Marche de Brandebourg, Otto-Edward-Léopold, seigneur de Bismarck-Schönhausen. Bismarck arriva au pouvoir pour résoudre un conflit entre le landtag prussien et le roi Guillaume Ier. Les députés libéraux refusaient le budget militaire. Autrement dit, ils refusaient de se donner les moyens militaires de réaliser l'unité allemande que, par ailleurs, ils exigeaient dans le pays via une ligue politique bourgeoise, la Nationalverein [1]. Alors qu'on sait qu'ils refusaient aussi de se donner la force du peuple en armes, qui les effrayait encore plus. Contradictions. Bismarck appelé par le roi, fait valoir que la raison d'État prime sur tout et engage les crédits sans avis du parlement. Passage en force.

    On trouvera dans n'importe quel manuel scolaire le récit de la réalisation de l'unité allemande. Voici ce qu'il faut retenir pour notre propos :(lire aussi, pour ce qui concerne la population allemande dans les duchés "danois" 1864, L’indicible question des duchés "danois".

    - Bismarck détruit l'ordre féodal maintenu au traité de Vienne en 1815 : il expulse l'Autriche de la Confédération germanique (Deutschen Bundes) qui groupait 39 États (bataille de Sadowa, 1866).

    - il simplifie la carte politique en éliminant trois États monarchiques de droit divin Hanovre, Hesse-Cassel et Nassau (lire la lettre du roi de Prusse qui refuse la couronne offerte par l’Assemblée de Francfort [2] en 1849), États qu'il annexe purement et simplement ainsi que la ville-État de Francfort/Main. La Prusse est maintenant d'un seul tenant de Königsberg au Rhin. Ces États avaient commis l’erreur d’opter pour l’Autriche lors de la guerre de 1866.

    - il organise une confédération d'Allemagne du nord avec deux chambres. Celle qui représente les populations - Reichstag- est élue au suffrage universel, masculin, secret, direct (alors que la Prusse garde son système des « Trois classes »). Bismarck « octroie » le suffrage universel au peuple allemand. Qui l’eût cru ? Une autre assemblée représente les États de l’empire (Prusse, Saxe, duché de Waldeck, Oldenburg, etc...).

    - après la victoire contre la France, et la capture de l’Alsace-Moselle, l'Empire allemand, réunissant 25 États, est proclamé. Bismarck en sera le chancelier, nommé par l'empereur qui est aussi le roi de Prusse. Le régime n'est pas parlementaire le chancelier est responsable devant l'empereur. L'Allemagne est réformée économiquement de fond en comble.Bismarck et l’unité allemande, la noblesse allemande

    L’affaire fut bouclée politiquement lorsque Bismarck présenta devant le landtag prussien une loi lui valant quitus pour l’ensemble des exercices budgétaires exécutés sans accord des députés. Oubliant le « passage en force », ceux-ci votèrent la loi : Bismarck était vainqueur sur toute la ligne ! Les députés bourgeois acceptèrent leur passage au second plan et créèrent même un nouveau parti : le parti National-libéral dont le programme consistait à soutenir la politique du Premier-ministre (prussien) et Chancelier d’Empire. La bourgeoisie allemande n'aura pas de politique autonome avant 1918. C'est ainsi que Bismarck, parangon du hobereau conservateur, monarchiste et militariste, réalise la plus belle « révolution par le haut » que l'Allemagne ait connue. La noblesse terrienne est-elbienne garde les leviers de commande [3], elle garde l'armée et la haute administration. Le capitalisme se développe en Allemagne sans que la bourgeoisie participe au pouvoir politique. Concernant l'armée, la nouvelle constitution lui préserve des crédits qui n'ont pas besoin d'être votés par le Reichstag et elle est immédiatement sous les ordres de l'empereur. Le budget militaire est voté pour 7 ans, ce qui laisse le temps de voir venir...

    Bismarck a fait de nécessité vertu : tout son être se hérissait lorsqu’on lui parlait de suffrage universel. Mais il a compris que l’unité allemande était obligée, nécessaire, et que le suffrage universel pouvait être le moyen de faire passer sa politique. F. Engels parle à ce sujet du bonapartisme de Bismarck, parce que, comme son modèle, il utilise une technique « de gauche » pour mieux garder le pouvoir à droite, les élections françaises ayant montré que les paysans pouvaient largement voter pour les Conservateurs.

    En 1914, la liste des États-membres de l’empire allemand est donnée par l’article ci-dessous[4]. Lien : http://fr.wikipedia.org/wiki/%C3%89tats_de_l%27Empire_allemand

    voir aussi l'article  Bismarck et l’unité allemande

 

C. Un État multinational.

    Contrairement à ce qu’affirmaient les nationalistes allemands, si nombreux à l’époque du pangermanisme, l’empire wilhelminien était un empire multinational avec, certes, une large majorité d’Allemands, mais aussi des Danois (résultat de la "Guerre des Duchés"1864, L’indicible question des duchés "danois".), des Polonais et des Français. Les Danois habitent dans le Schleswig. Néanmoins, l'empire allemand est bien plus homogène que l'empire austro-hongrois.

    Il y a des textes émouvants qui disent ce qu’est l’appartenance à une nation. Ainsi cette intervention de M. Teutsch, député de l'arrondissement de Saverne (ex-Bas-Rhin français) au Reichstag en 1874 : « Notre annexion à l'Allemagne ne peut être légitimée ni au point de vue de la morale, ni au point de vue de la justice. Jamais nous ne pourrons approuver cette manière d'agir, qui révolte notre raison non moins que nos cœurs. Ceux-ci se sentent irrésistiblement attirés vers la France, et nous ne serions pas dignes de votre estime si nous n'éprouvions pas ces sentiments. (Oh! Oh!) Après deux siècles de communauté de pensées, d'efforts et d'actions, les liens qui nous unissent à la France sont devenus si puissants que vos arguments et bien moins encore la force brutale ne sauraient les rompre ». Voilà ce qu'est la nationalité française, elle n'a rien à voir avec le sang.

    Deux points singuliers vont contribuer à détériorer l’atmosphère diplomatique durant l’entre-deux-guerres. Il s’agit de deux villes portuaires : Dantzig et Memel.

        Dantzig.

    C'était une ville de la Hanse. Passant alternativement sous souveraineté allemande puis polonaise, il est admis cependant qu’elle fut toujours peuplée majoritairement d’Allemands ‘si l’on excepte ses origines cachoubes. De 1466 à 1793 (second partage de la Pologne), Gdansk était une ville libre dans la République nobiliaire de Pologne. Elle devint après l’annexion, la capitale de la province de Prusse occidentale, nouvellement créée, sous le nom de Dantzig en allemand (d’où Dantzig en français). Pendant cette période prusso-allemande, il n’y a pas de problèmes. Le problème naît avec la résurrection -dont la légitimité ne fait de doute pour aucun démocrate- de la Pologne, après la défaite allemande en 1918. Les Alliés ne veulent pas remettre en question l’existence de la Prusse orientale, ils ressuscitent aussi la Lituanie, veille nation qui touche à la Baltique (cf. carte ci-dessous où l'on voit qu'il n'y a pas d'ouverture polonaise possible au nord de la Prusse orientale). Dès lors, quelle ouverture maritime, quel port donner à la nouvelle Pologne ? Les cartes du XVIII° siècle montre qu’il existait déjà une discontinuité territoriale entre la Prusse allemande et la Poméranie allemande et que le royaume de Pologne avait une ouverture sur la Baltique grâce à cette solution de continuité. (cf. atlas Westermann, 113).

    C’est la solution retenue en 1919.

    Mais comment donner une ville allemande à un État polonais. Où est le principe des nationalités ?

        Memel.



http://fr.wikipedia.org/wiki/Fichier:Memelland_1923-1939.png

    La renaissance de la Lituanie posera le même problème : quelle ouverture maritime, quel port donner à ce nouvel État ? Les Alliés font le choix de lui attribuer le port de Memel, alias Klaïpeda en lituanien. Pour cela, il coupe dans le vif de la Prusse orientale à qui ils ôtent le Memelland. Là encore, le port de Memel est majoritairement peuplé d’Allemands. Que faire ? 

 


   


CONCLUSION

        Voici les minorités nationales telles qu'elles apparaissent lors des élections générales -au suffrage universel - de 1877. Cette carte est conçue de façon bizarre. Pourquoi mélanger les régions catholiques avec les Polonais, les Danois, les Alsaciens-Lorrains ? il s'agit certainement de concepteurs protestants pour qui les catholiques restent encore un peu papistes ! Pour ce qui concerne les "Welfes", il s'agit d'un parti hanovrien - fief de la dynastie britannique je le rappelle - qui exige plus d’autonomie, voire sa séparation d'avec la Prusse à laquelle le Hanovre appartient pour avoir effectué le mauvais choix en 1866, optant pour l'Autriche !

    Cette géographie du parti catholique Zentrum (Centre) restera identique jusqu'en 1933.


    Sur la carte ci-dessous, de conception différente, on voit que les minorités (alsacienne-mosellane ; polonaise ; danoise ) se constituent en partis politiques régionaux et envoient des députés de leur langue  au parlement d'Empire (1912). En Alsace et en Moselle, on envoie même des députés socialistes. Notez la présence officielle d'un parti antisémite (Antisemiten Partei) : le nazisme n'est pas né ex-nihilo ni d'une réaction anti-bolchevique !!




[1] F. ENGELS traite de cette question dans une brochure publiée à Berlin, en 1865, la question militaire prussienne et le parti ouvrier allemand, reproduite in extenso dans Écrits militaires, pp. 449-490.

[2] « D'abord cette couronne n'est pas une couronne. La couronne que pourrait prendre un Hohenzollern, ce n'est pas une couronne dans le genre de la couronne des pavés de Louis-Philippe, c'est la couronne qui porte l'empreinte de Dieu, la couronne qui fait Souverain par la grâce de Dieu celui qui la reçoit avec le saint-chrême, la couronne qui a fait rois des Allemands par la grâce de Dieu plus de trente-quatre princes et qui associe toujours le dernier oint du Seigneur à l'antique lignée qui le précède. La couronne qu'ont portée les Othon, les Hohenstaufen, les Habsbourg, un Hohenzollern peut la porter, cela va sans dire. Celle-là, au contraire, est déshonorée surabondamment par l'odeur de charogne que lui donne la révolution de 1848, la plus niaise, lu plus sotte, la plus stupide (…) de ce siècle. Quoi ! cet oripeau, ce bric-à-brac de couronne pétri de terre glaise et de fange, on voudrait la faire accepter à un roi légitime, bien plus, à un roi de Prusse ? ».

[3] Lire le commentaire du film Le ruban blanc, ici même. Lien : LE RUBAN BLANC de M. Haneke  Sur l'origine du mot est-elbienne voir l’article sur les Duchés danois.

[4] On pourra faire la comparaison avec la liste des länder-membres de la République de Weimar et constater le peu de changements : http://fr.wikipedia.org/wiki/R%C3%A9publique_de_Weimar#Les_L.C3.A4nder_membres

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