Autriche-Hongrie en 1914 (2ème partie) : nationalités & problèmes politiques

publié le 18 nov. 2012 à 10:43 par Jean-Pierre Rissoan   [ mis à jour : 13 août 2017 à 02:32 ]

    Comme dirait Monsieur de la Palisse, cet article est la suite du précédent : lien Autriche-Hongrie en 1914 (1ère partie) : description et construction historique     Le sommaire général se trouve dans la 1ère partie.

 

 

C. Une population ethniquement parfaitement disparate.


    Dans cette partie de l’Europe, les ethnies se mêlent et s’entremêlent de façon inextricable. Aux différentes invasions venues d’Asie - dont les Magyars qui occupent la grande plaine centrale - et sont donc de direction est-ouest, sont venus s’ajouter des flux de colonisation allemands, donc de direction ouest-est. On trouve ainsi des Allemands en Moravie, mais aussi en Hongrie méridionale et au cœur de la Transylvanie. Souvent, un souverain qui acquérait un territoire faisait venir des colons soit pour le peupler, soit pour rééquilibrer la composition ethnique dudit territoire.

    L’alphabet sépare les langues qui utilisent une écriture d’origine latine et celles qui utilisent l’alphabet cyrillique. Les religions ajoutent leur complexité : catholiques dont se séparent les orthodoxes puis les Protestants. Les Juifs sont nombreux dans cette partie de l‘Europe. Les Bosniaques sont nombreux à être musulmans (influence séculaire des Turcs ottomans). Tous les Latins ne sont pas catholiques : ainsi les Roumains qui sont orthodoxes. Tous les Slaves ne sont pas orthodoxes : ainsi les Croates et Slovènes qui sont catholiques…

NB. Rose : Allemands ; Jaune : Magyars ; différents verts : slaves du nord ; marron : Slaves du sud (yug-slaves) ; Bleu : Latins (Italiens et Roumains)...

Le tableau suivant a pu être établi.


     Les Hongrois se sont dispersés au sein de l’Empire mais on verra que leur place y est particulière : en fait, sous la houlette de l’empereur -qui est roi de Hongrie à Budapest - , les Hongrois co-dirigent l’Empire avec les Autrichiens depuis le compromis de 1867. Chacun de son côté. Si bien que dans la partie « hongroise » de l’Empire, aucun magyar ne se sent minoritaire. Il en ira différemment après 1919… A partir de 1867, on parle officiellement d'empire d’Autriche-Hongrie et non plus d'empire d'Autriche.

    Sur ce document, on constate que tout le sud de la future Slovaquie est peuplé de Magyars. Il en va de même pour le nord de la Voïvodine, le cœur de la Transylvanie. La frontière tracée entre la Hongrie et la Roumanie a un caractère artificiel, passant à travers les populations hongroises.

    La carte suivante (disons n°3 bis) ci-dessous est bien meilleure que la précédente au plan de la visibilité géographique des groupes ethno-linguistiques :

(carte supprimée à cause du manque de place) : source : http://commons.wikimedia.org/wiki/File:Austria_Hungary_ethnic.svg 

    On relèvera la claire distinction entre la Galicie polonaise (violet) et la Galicie peuplée d'Ukrainiens (jaune). Je reviendrai sur ce point fondamental (articles sur les PECO).

 Deux points chauds : Fiume et La Silésie autrichienne. 

    Fiume. (Rijeka en langue croate)

    C’est un port de l’Adriatique. La carte précédente indique son emplacement : en Croatie, c’est-à-dire en Transleithanie, partie hongroise de l’Empire. C’est le port de la Hongrie -qui gouverne la Croatie- et c’est pourquoi, je l’ai dit ailleurs, il y a des amiraux magyars comme Horthy, premier dictateur fasciste de l’après-guerre. Fiume avait le statut de zone franche commerciale. Je cite Wikipaedia : "Les langues officielles en usage -avant 1914, JPR- sont le hongrois et l'allemand, mais les correspondances commerciales se font généralement en italien, langue également parlée au quotidien par les habitants. Le dialecte populaire dit « fiumien » est une variante du vénitien. Aux environs de la ville, une partie des ruraux parlent un dialecte proche du croate". Il y a là une situation très compliquée. Quand la Hongrie vaincue sera réduite à sa plus simple expression, quid de Fiume ? Fiume ou Rijeka -nom croate de ce port maritime ? Donner une ville italophone à un pays slave croate est-ce sans problème ? L’ Adriatique n’a-t-elle pas été longtemps un lac italien, disons vénitien ? Pourtant, à Londres, en 1915, pour obtenir l’entrée en guerre de l’Italie à ses côtés, l’Entente lui promet -sous le sceau du secret le plus strict- plein de choses mais PAS le port de Fiume. Car l’Entente envisage une ouverture maritime pour l’Autriche, celle-ci fût-elle vaincue.

    Silésie autrichienne

  Le Duché de Silésie (avec Teschen) était rattaché à l'Autriche-Hongrie. La ville de Teschen fait historiquement partie du duché de Cieszyn puis de la Silésie autrichienne. Ce qu'on appelle ainsi est la partie orientale de la Silésie autrichienne - numérotée 11 sur les cartes 4 et 4 bis infra -. Au recensement autrichien de 1910, les Allemands y représentaient 18%, les Polonais 55% et les Tchèques 27%. la limite linguistique ne coïncide avec aucune limite physique ou économique. Le bassin houiller -qui fait tout le prix de cette région - est habité par des Tchèques et des Polonais. "Nous touchons ici à la plus importante des questions de frontière encore non résolue" pouvait écrire Emmanuel de Martonne dans son article des Annales de Géographie de mai 1920.

    Après la défaite austro-allemande, héritier du royaume de Bohême, le nouvel État tchécoslovaque réprime les tentations sécessionnistes des Allemands (décembre 1918 à mars 1919). La ville de Teschen est ensuite convoitée par les gouvernements de ses deux populations majoritaires, tchèques et polonais. Les conseils municipaux locaux décident de rejoindre la Pologne ou la Tchécoslovaquie en fonction des frontières linguistiques. Mais cette décision n'est pas entérinée par Prague qui, profitant de ce que la Pologne est en guerre avec l'Armée rouge envahit le territoire de la Silésie de Těšín (Teschen), à majorité polonaise (janvier 1919) jusqu'à la rivière Olše.La conférence des ambassadeurs de Spa confirmera cette annexion.

 

D. la double monarchie : Cisleithanie et Transleithanie.


    A la veille de l’an 1914, après l’intégration de la Bosnie-Herzégovine dans l’Empire, le « dinosaure » géopolitique dirigé par le vieil empereur François-Joseph 1er [1] se présente comme l’indique le document ci-dessous. Carte N°4. La Transleithanie est facile à décrire : c'est la Hongrie (n°16 sur la carte) plus la Croatie (n°17) et Fiume (non indiqué). Tout le reste est la Cisleithanie.

Que signifient Cisleithanie et Transleithanie ?

    Ce sont les noms qui ont été donnés aux DEUX PARTIES de l’Empire après le Compromis de 1867. L’Empire se présente sous la forme d’une DOUBLE MONARCHIE. François-Joseph est seul monarque mais il est d’un côté empereur d’Autriche, de l’autre roi de Hongrie. Il doit aller à Budapest se faire poser sur la tête la couronne de Saint-Étienne, les Hongrois y tiennent beaucoup. On a trouvé un petit affluent du Danube, la Leitha, qui servirait de limite entre les deux royaumes. Du point de vue viennois, il y a ce qui est devant = la Cisleithanie et ce qui est au-delà = la Transleithanie [2]. On sait qu’il y eut une révolution nationale à Budapest, en 1848, à bout de laquelle les Autrichiens ne purent venir que grâce à l’intervention toute en finesse des cosaques russes qui faisaient l’admiration du Duc de Morny. En 1867, François-Joseph vient de subir la défaite sans appel de Sadowa l’année précédente. Il n’est pas en position de fanfaronner. Il doit passer un compromis avec les Hongrois. Au plan de la politique extérieure, l’Empire n’a qu’un représentant : l’empereur, il n’y a qu’un seul ministère des affaires étrangères, un seul ministère de la guerre, un seul ministère des finances pour ce qui concerne la guerre et la diplomatie. De plus, au sein de l’armée, la langue de commandement est l’allemand.   

    L’observation de la carte administrative (carte N°4) est plus enrichissante qu’il n’y paraît. La Cisleithanie est divisée en 17 provinces qui possèdent généralement une diète. Il existe une réelle déconcentration du pouvoir en Cisleithanie. Au contraire, "Le Royaume de Hongrie possède, (…), une structure centralisée. Les populations non-magyares sont soumises à une rude magyarisation, qui fait l'objet d'un consensus de l'ensemble des partis magyars représentés au parlement de Budapest" (article Wiki, "Autriche-Hongrie"). La loi des nationalités de décembre 1868 définit le Hongrie comme un État national unitaire et ses habitants comme "membres de la nation politique unitaire hongroise" comprenant des "citoyens de diverses langues naturelles" (Michel Prigent). Tant et si bien qu'un Roumain ou un Croate est considéré comme un Hongrois en termes de citoyenneté. Dans la même veine, un Slovaque est un Hongrois aux yeux des législateurs de Budapest. Après le traité de Trianon, en 1919, les Hongrois parleront de la Hongrie-mutilée.

    La comparaison avec la carte de la période précédente (carte n°4 bis ci-dessous)..."subdivisions entre 1916 et 1867"...


...montre que, dès l’obtention des libertés du Compromis, les Hongrois suppriment la Marche de Voïvodine et du Banat, suppriment la principauté de Transylvanie. On observera avec intérêt que la Slovaquie n’a pas d’identité administrative "tout le versant méridional des Carpates slaves n’a cessé d’appartenir à l’ État hongrois depuis sa formation" (De Martonne), ni les Ruthènes (nom autrichien des Ukrainiens). Emmanuel de Martonne, dans son volume de la géographie universelle de Vidal de la Blache (1931) ne cache ni sa sympathie pour la Tchécoslovaquie, ni ses récriminations à l’égard des Hongrois. Il écrit :

L' État hongrois, maître de ses destinées depuis le compromis (de 1867, JPR), a appliqué dans les Carpates, comme ailleurs, une politique de suprématie magyare. Les Slovaques, qui y représentaient l'élément rural agricole, ont été maintenues dans un état d'infériorité par l'absence d'instruction et de moyens de communication, voués à l’assimilation dans les villes où ils pouvaient être attirés. (…). L'accroissement naturel des Slovaques était même réduit, malgré leur très forte natalité, par une mortalité infantile considérable, due au manque de soins et d’hygiène.

    L’historien Duroselle confirme cette politique de domination sans bornes des Magyars sur leur Transleithanie et décrit leur politique de magyarisation systématique. Magyarisation dans l’enseignement, magyarisation dans l’administration (recrutement, magyarisation des patronymes), magyarisation de la vie politique (cens électoral, candidatures officielles, presse surveillée, etc…). Certaines minorités refusent cette dictature qui favorise, en fait, les tendances centrifuges : les  Roumains de l’Empire se tournent vers Bucarest, les Slovaques vers Prague, les Serbes vers Belgrade.  

   
    C
ette carte montre, à sa façon, la double monarchie : Vienne et Budapest sont les deux "hubs" ferroviaires de l'Empire. Budapest est magnifiquement située. Malgré l'obstacle, les Autrichiens ont su traverser les Alpes par de multiples voies. En Bohème, Prague est sur l'axe Berlin-Vienne. Au-delà des Carpates, la Galicie est traversée par l'axe Lemberg (Lviv actuel) - Cracovie, axe sur lequel se trouve Premszyl. La ligne Varsovie - Venise passe par la Moravie, Vienne, le col du Semmering et celui de Tarvis (cf. la carte du relief de la 1ère partie). Cette carte a été établie AVANT les guerres balkaniques. Notez le territoire qui sépare la Serbie du Monténégro et qui est turc et dépourvu de voies ferrées.
   
    Sur la carte ci-dessous, on observera la position stratégique de VIENNE, au croisement de la voie du Danube et de la porte de Moravie qui ouvre sur toute la Pologne. Noter aussi l'importance stratégique du défilé suivi par la Morave et le fleuve Vardar : c'est la possibilité d'une liaison directe entre Belgrade et Salonique, entre l'Autriche et la Mer Égée.


Les « libertés hongroises »

    C’est que les Hongrois ont un national-catholicisme qui remonte à loin et les portera plus loin encore durant le seconde guerre mondiale. La Bulle d’or de 1222 est le nom donné à un édit du roi André II de Hongrie établissant les droits de la noblesse de Hongrie. Nobles et ecclésiastiques étaient exemptés de toute taxe et ne pouvaient être contraints de faire la guerre en dehors du territoire hongrois ni de la financer. Des diètes de la noblesse devaient être convoquées. La loi établit aussi le droit de désobéir au roi quand il agit contrairement à la loi (jus resistendi). Ce texte est souvent comparé à la Magna Carta (1215, Angleterre, fondatrice des « libertés anglaises »). C’est le premier texte constitutionnel en Hongrie comme la Magna Carta a été la première charte constitutionnelle d’Angleterre. Le nationalisme s’exprime par le souvenir entretenu d’ Étienne 1er, premier roi de Hongrie, dont la couronne est idolâtrée, c’est la fameuse couronne de saint Étienne. http://fr.wikipedia.org/wiki/Fichier:Crown,_Sword_and_Globus_Cruciger_of_Hungary2.jpg François-Joseph put la poser sur sa tête après le compromis de 1867. Bref, le traditionalisme trouve ici un terrain d’élection.

     Je termine en disant que l’Empire austro-hongrois avait des liens centripètes qui expliquent sa durée : l’administration bilingue et l’armée de langue allemande à quoi s’ajoute le poids de la hiérarchie catholique étaient les piliers du régime. Les « nationalités » principales étaient toutes catholiques : autrichiens, tchèques, slovaques, hongrois, croates. L’ Empire a toujours été le bras armé du Vatican au XIX°siècle et ce dernier le lui rendra bien. Enfin, le « couple » Autrichiens-Hongrois était solide : catholiques traditionalistes, les uns dépendaient des autres dans une grande complémentarité : la Hongrie vendait ses produits agricoles à l’Autriche qui lui vendait ses produits manufacturés. Bref, c’est la défaite militaire de 1918 et l’idéologie nationaliste qui font voler en éclats cet édifice d’apparence obsolète et fragile mais qui avait plus de solidité qu’il n’y paraissait. Les pays danubiens étaient unis par un réseau de flux multiples dont on regrettera la disparition durant l’entre-deux-guerres particulièrement après le déclenchement de la grande crise économique mondiale (1931 en Europe).

    Mais le rôle du nationalisme-militarisme hongrois est à souligner dans le déclenchement du conflit de 1914.

 sur la viabilité de l'empire à la veille de 1914 lire aussi : La chute de la maison Habsbourg (François Fejtö)

ainsi que : La fin des Habsbourg ? « Colonel Redl », film de István Szabó

de plus : Autriche-Hongrie avant 1914 : aux sources du fascisme...

 et encore : Deux ou trois choses sur l’histoire de la Hongrie...

Liens utiles :

http://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/3/31/Oesterreichische_Alpenlaender.png = carte d’avant 1914 Italie-Autriche. Utile pour Trieste et Fiume.

http://fr.wikipedia.org/wiki/Fichier:Central_europe_1683.png géopolitique avant la défaite turque de Kahlenberg

http://fr.wikipedia.org/wiki/Fichier:Cisleithanien_Transleithanien.png = carte administrative aveugle Cisleithanie et Transleithanie pour s’exercer.

http://www.larousse.fr/encyclopedie/autre-region/Tch%C3%A9coslovaquie/146142 = site intéressant pour la leçon sur les RI de 1937 à 1939.



[1] Cet empereur fut l’époux de la célèbre Sissi. Sissi impératrice (1956) et les autres Né en 1830, il devient subitement empereur en 1848 après la démission du précédent que la révolution de 1848 a surpris. Il assume un des plus longs règnes de l’histoire. En 1914, il est empereur depuis 66 ans. Il meurt en pleine guerre (1916) mais n’aura pas assisté à la démolition de cet édifice qu’il a dirigé en bon Habsbourg de Vienne.

[2] Pensez à Cisjordanie et Transjordanie, etc…

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