Autriche-Hongrie en 1914 (1ère partie) : description et construction historique

publié le 16 nov. 2012 à 10:20 par Jean-Pierre Rissoan   [ mis à jour : 13 août 2017 à 02:25 ]

SOMMAIRE

1ère partie

A. Une géographie physique parfaitement disparate

B. Une construction historique très aléatoire

2ème partie:Autriche-Hongrie en 1914 (2ème partie) : nationalités & problèmes politiques

C. Une population ethniquement parfaitement disparate.

D. la double monarchie : Cisleithanie et Transleithanie.

 

    Ceci n’est pas un article sur l’histoire de l’empire d’Autriche-Hongrie. C’est un ensemble documentaire, dirais-je, que je pense utile pour comprendre la suite des évènements, en l’occurrence la disparition de cet empire après la 1ère guerre mondiale et le traitement de cette disparition par les pays vainqueurs lors des diverses conférences de Versailles en 1919. En filigrane, les perturbations diplomatiques voire guerrières que ces transformations provoqueront durant l’entre-deux-guerres car les vaincus et/ou les héritiers sont loin d’être pleinement satisfaits du sort qui leur a été fait.

 

A. Une géographie physique parfaitement disparate


    Cette carte N°1 est très rare.[1] Établie avant 1914, elle considère l’empire austro-hongrois comme un tout et l’on peut dès lors constater que les frontières politiques débordent moult chaînes de montagne et traversent autant de bassins-versants.


    - le Danube est tout de même l’élément central avec ses affluents. Tout semble converger vers un immense ombilic qui se bloque par les « portes de fer » non visibles ici (mais visible sur la carte structurale ci-dessous) à l’aval de Belgrade (Serbie, hors Empire) mais visible sur le schéma ci-dessous. Le Danube effectue un vigoureux virage vers le sud à l’amont de Budapest, la Theiss (ou Tiaza) draine le plateau de Transylvanie avec de nombreux affluents est-ouest et est magnifiquement parallèle au fleuve majeur : c’est la grande plaine hongroise. La Drave arrive au niveau de Belgrade mais prend sa source dans les Alpes presque tyroliennes, c’est dire sa longueur d’ouest en est ; quant à la Save, parallèle à la Drave, c’est un torrent de Carinthie au départ : avec la Drave elle est l‘artère maîtresse de la Slavonie, elle-même cœur du pays croate.

    Ce schéma extrait d’un livre de géographie de 1914, (classes terminales des lycées) montre bien la belle homogénéité du royaume de Hongrie alors que l'Autriche est vraiment un morceau des Alpes. Observer : le col du Brenner d'une part, les cols de Semmering et de Tarvis, d'autre part, qui ont permis la construction d'une ligne de voies ferrées entre Vienne et Trieste. Le schéma montre bien le rôle de la dépression Morave entre la quadrilatère de Bohème et les Carpates. On y voit aussi les "Portes de fer" qui sont un défilé étroit et périlleux du Danube qui tranche littéralement les Carpates. Au-delà des Carpates, l'Empire austro-hongrois possède la Galicie : arrosée par le Dniestr qui est déjà ukrainien. La ligne de partage des eaux entre le Dniestr et la Vistule est gardée par un ville non visible ici qui est, en 1914, le "Verdun" autrichien : c'est la place-forte de Premszyl. Elle garde la route de Cracovie (sur la haute-Vistule) et, au-delà, sur la haute vallée de l'Oder qui donne accès à la Moravie. (voir la carte des chemins de fer austro-hongrois dans la 2ème partie de cet article).

    - de nombreux bassins-versants n’ont rien à voir avec celui du Danube. La célèbre Moldau, rivière de Prague, est affluent de l’Elbe et à ce titre tributaire de la Mer du Nord. Très intéressante est la présence de l’Oder qui prend sa source dans l’Empire. Elle se dirige vers le nord et alimente la mer Baltique. Son intérêt tient au fait suivant : en remontant l’Oder vers sa source, on arrive à la Porte de Moravie, col stratégique qui débaroule sur la Morave, affluent du Danube à l’aval de Vienne. On a là, en fait, une des grandes voies qui arrivent de la Baltique pour accéder à l’Adriatique.

    - La carte et le schéma montrent très bien que l’Empire déborde largement les Monts Carpathiques. La Galicie est d’abord limitée par la Vistule (Baltique) puis, vers l’est, elle génère le Bug qui appartient au bassin-versant de la Vistule. On aura l’occasion d’en reparler. Vers l’est, un fleuve s’écoule jusque dans la Mer Noire : le Dniestr. Il y a même le Prout, qui fait toujours rire on se demande pourquoi. Je laisse de côté les fleuves très courts qui n’ont pas le temps de se développer sur le bref espace de la côte dalmate.

    - L’Empire est également italien avec la vallée de l’Adige, fleuve alpin qui se jette presque dans le delta du Po. En remontant l'Adige, outremonts, on arrive au col du Brenner et sur l'autre versant, vers le nord donc, c’est l’Inn qui est autrichien avant de devenir bavaro-allemand puis de redevenir pour partie autrichien, affluent du Danube.

(carte supprimée faute de place) : source : E. de Martonne, G.U., 1931.

    A l’extrémité occidentale de l’Empire, le Vorarlberg (capitale Bregenz) est limité par le Rhin et touche le lac de Constance ! Quel écart avec les sommets des Carpathes... On passe ainsi des régions les plus développées d’Europe à celles réputées abriter Dracula (Siebenbürgen) …

    L’ensemble couvre 676.615 km2. Plus vaste que la France.

 

B. Une construction historique très aléatoire

    Comme Paris, tout cet ensemble, c’est "assemblage" qu’il faudrait dire, ne s’est pas fait en un jour. La carte suivante N°2 ne donne pas toutes les dates pour chacune des parties de l’empire [2].


    D’après un érudit du net, la titulature exacte de François-Joseph Ier est (en foncé, les noms que l’on retrouvera dans mon texte) "Sa Majesté et Apostolique, François-Joseph 1er, par la Grâce de Dieu, Empereur d’Autriche, Roi de Hongrie et de Bohême, de Dalmatie, de Croatie, de Slavonie, de Galicie, de Lodomérie et d’Illyrie ; Roi de Jérusalem ; Archiduc d’Autriche ; Grand-duc de Toscane et de Cracovie ; Duc de Lorraine, de Salzbourg, de Würzburg, de Franconie, de Styrie et de Carinthie, de Carniole et de Bucovine ; Grand prince de Transylvanie ; Margrave de Moravie ; Duc de Haute et de Basse Silésie, de Modène, de Parme, de Plaisance et de Guastalla, d’Auschwitz et de Zator, de Teschen, du Frioul, de Raguse et de Zara ; Comte princier de Habsbourg et du Tyrol, de Kybourg, de Gorizia et de Gradisca ; Prince de Trente et de Brixen ; de Berchtesgaden et Mergentheim ; Margrave de Haute et de Basse Lusace, Margrave en Istrie ; Comte de Hohenems, de Feldkirch, de Bregenz, de Sonneberg ; Seigneur de Trieste, de Kotor et de la Marche de Windisch ; Grand voïvode de la voïvodie de Serbie».

    Des intitulés peuvent surprendre, mais on sait que les souverains d'ancien régime n’abandonnent pas les titres dont ils estiment avoir été injustement dépouillés. C’est ainsi que les rois d’Angleterre portèrent pendant près de cinq siècles le titre de roi de France, quand le choix d’un Valois évinça le roi d’Angleterre, descendant direct du capétien. "Roi de Jérusalem, duc de Lorraine [3], Grand-duc de Toscane", etc… Tout cela n’a guère de sens en 1914. Mais ces titres ont été consacrés par l’Église c’est-à-dire, in fine, par Dieu et seul Dieu peut les reprendre. Ils sont donc définitifs.

    Tâchons de suivre la légende qui, avec six couleurs, distingue six périodes.

- 962 - 1282.

    On peut voir, en Suisse sur la carte, à l’ouest de Zurich, un symbole localisant le château éponyme de Habsbourg. Après le Grand interrègne (1250-1273) durant lequel l’Allemagne fut abandonnée à elle-même sans empereur, pays du Faustrecht [4], les électeurs princiers élurent Roi des Romains un seigneur sans grande envergure peu susceptible de leur nuire. Ce fut Rodolphe 1er de Habsbourg qui surprit son monde. Il récupère d’abord le duché d’Autriche tombé en déshérence ce qui, en droit, le donne au roi des Romains mais sur lequel le roi de Bohème Ottokar II avait fait main basse. Prenant de vitesse Ottokar, il le vainc et le tue, poussant son avantage à faire épouser la fille du défunt par son fils. Bohème et Moravie entrent dans les limites du Saint empire germanique. Rodolphe est alors duc d’Autriche, duc de Styrie, de Carinthie et de Carniole. Il meurt en 1291.

- 1283 - 1525.

    Cette période correspond à la croissance « alpine » de la famille. En 1363, le Habsbourg devient duc de Tyrol. L’archevêché de Salzbourg n’appartient pas alors à la famille des Habsbourg : il est dirigé par un prince-archevêque, c’est un État parmi d’autres dans le Saint-empire romain mais l’empereur est à proximité, tout cela baigne dans le catholicisme le plus pur -les protestants sont expulsés de Salzbourg en 1731- ce n’est qu’en 1805 que l’archevêché entre dans la maison d’Autriche. Le prince-archevêque est remplacé par le duc de Salzbourg qui est aussi empereur d’Autriche.

http://fr.wikipedia.org/wiki/1273 = possessions habsbourgeoises en 1378.

- 1526- 1630.

    En choisissant la date de 1526, les auteurs de la carte distinguent le rôle de la victoire turque de Mohács, où Soliman le magnifique battit le roi de Hongrie. Ce dernier meurt dans le combat. Ferdinand de Habsbourg, frère de Charles Quint, devient roi de Hongrie et de Bohème (y compris la Slovaquie). Il avait épousé l’héritière de ce royaume quelques années auparavant. Mais ce pays est réduit à sa plus simple expression territoriale : les Turcs sont à Pest (ou à Bude, c’est selon[5]). Les Turcs avaient fait élire un roi de Hongrie à qui ils donnèrent la Transylvanie. Il y eut donc, un temps, deux rois de Hongrie. Les atlas montrent ainsi le royaume Habsburg-Ungarn et celui de Türkisch-Ungarn (voir ces appellations sur la carte de l'atlas Westermann ci-dessous). Après Mohács, le Habsbourg gagne également la Croatie.

http://www.jenspeterkutz.de/000357.pdf (une des rares cartes du net où l’on voit bien la modestie du royaume autrichien-hongrois après la victoire turque et la création du royaume Turc-Hongrois.

http://mek.oszk.hu/02100/02114/html/img/pic/f-248.jpg (Transylvanie et Est de la Hongrie sous domination turque)

    Cette période correspond à la plus grande extension de la Turquie en Europe. Les soldats du sultan vont même arriver aux portes de Vienne et ce ne sera pas pour valser.

- 1699

    C’est en effet en 1683 que les Turcs assiègent la capitale des Habsbourg. Les Autrichiens furent sauvés par les troupes du roi de Pologne qui arrivèrent au bon moment par la route de l’Oder et du col de Moravie dont on a parlé précédemment (bataille de Kahlenberg, 12-IX-1683). Cette défaite décisive des Ottomans fut le point de départ d'une campagne militaire de 16 ans qui devait permettre aux Habsbourg de reprendre les territoires de Hongrie-Croatie et de mettre fin à la menace ottomane en Europe centrale.


    Sur la carte N°2 sont indiqués les "Türken Schlachtfelder" : ce sont les champs (feld = field en anglais) de bataille de ce que les Autrichiens appellent "les guerres turques", c’est-à-dire cette succession de batailles d’une durée de seize ans, ci-dessus évoquée-. Ainsi, on voit que trois après Kahlenberg, on se bat à Bude pour y chasser le Turc. Bref, tout ceci comporte une série de victoires autrichiennes qui aboutit au traité de Karlowitz de 1699.


    Les Ottomans cèdent ce qu’ils possédaient de la Hongrie (royaume de Türkisch-Ungarn), la Transylvanie et la Slavonie à l'Autriche. La majorité de la Dalmatie revient à Venise (cela dit parce qu’il se déroulait également une guerre entre la République maritime de Venise et l’empire ottoman, dite Guerre de Morée, 1684-1699 et dit aussi parce que la géographie de l’empire d’Autriche sera concernée par ce détail). De là date cette forme si caractéristique de l’empire autrichien avec ce « ventre » oriental formé par la plaine hongroise et la Transylvanie. NB. La lutte militaire contre les Turcs n’est pas finie aux yeux des Autrichiens et ces derniers créent une espèce de marche-frontière militarisée qui sert de frontière de type no-man’s land avec l’ennemi (cf. sur les cartes "militärgrenze", grenze signifiant frontière).

- 1718

     De fait, les guerres continuent, plus ou moins larvées, et cela aboutit, en 1718, à un autre important traité.  21 juillet : Traité de Passarowitz entre l’Autriche, Venise et la Turquie, qui cède un grand nombre de territoires dont la Petite-Valachie (Olténie), le Banat de Temesvar, une partie de la Serbie, le nord de la Bosnie et Belgrade. En 1739, les parties serbes dont Belgrade reviennent sous suzeraineté turque ainsi que la Petite Valachie.

http://fr.wikipedia.org/wiki/Fichier:Tamis_banat1718_1739.png = carte des implications du traité.

- 1772-1797

    1772, c’est le premier partage de la Pologne. L’Autriche s’empare de ce qu’elle va appeler le royaume de Galicie et de Lodomérie. La capitale régionale est Lemberg (Lvov en russe, Lviv en ukrainien). Fief catholique ultra-conservateur. Ci-après un lien pour lire une carte physique établie en 1914.

http://de.wikipedia.org/w/index.php?title=Datei:Galicia_physical1914-de.png&filetimestamp=20080917191046

    L’Autriche passe par-dessus les Carpathes (carte n°1) et arrive, non seulement chez les Polonais (rive droite de la haute Vistule), mais aussi chez les Ukrainiens (bassins du Dniestr et du Prout) et les Russes blancs ou Biélorusses (haut bassin du Bug). C’était l’époque où « l’on coupe et l’on rogne les États comme s’ils étaient des fromages de Hollande ». On saisit là combien notre Révolution avec son droit des peuples à disposer d’eux-mêmes joua vraiment un rôle… révolutionnaire. Du troisième partage de la Pologne - elle ne participa pas au second - l’Autriche ne gardera que Cracovie sur la Vistule. Dans la foulée de ce début de déconstruction de la Pologne, l’Autriche se fait l’entremetteur entre la Russie et la Turquie [6], pour cette médiation, le traité austro-ottoman du 4 mai 1775 permet à l’Autriche d'occuper la partie nord de la Moldavie, alors appelée Bucovine.

    Avec la Révolution française, une tornade s’abat sur l’Europe. Les campagnes militaires de Bonaparte en Italie aboutissent au traité de Campo-Formio, 1797, qui fait tout bonnement disparaître la république de Venise. L’Istrie (marquisat ou margraviat = Mgft) et le royaume de Dalmatie avec Zara (Zadar) passent à l’Autriche ainsi que Venise stricto sensu mais cette dernière sera perdue lors de la formation de l’unité italienne (les Italiens n’oublieront pas ces terres adriatiques qui furent si longtemps vénitiennes et où vivent beaucoup d’Italiens). L’Autriche garda néanmoins le Frioul oriental (appelé Comté de Gorizia et Gradisca -dont Trieste-) jusqu’en 1918. (Aujourd’hui partie intégrante de la province italienne de Frioul-Vénétie-Julienne).

    http://fr.wikipedia.org/wiki/Fichier:Austrian_Littoral_1897.jpg = carte de la province "littoral autrichien".


[1] Pour la source, me demander.

[2] Publié dans un atlas scolaire allemand au début des années soixante. Il y en a une meilleure ; celle du Westermann, page 115. Liste des abréviations : Kgr. = royaume ; Fsm : principauté ; Hzm. : duché ; Gft. (Graf) : comté ; Bm (bistum) : évêché ; Erzbm : archevêché ; Kurfüst : électeur (de l’empereur) ; Kurfsm : prince-électeur ; Mgft : margraviat ou marquisat ; Hft. (Herrschaft) : seigneurie.  

[3] Quoique que cela rappelle que Marie-Thérèse, célèbre au cœur des Autrichiens, eut des enfants de son mariage avec François-Étienne de Lorraine, progéniture qui commença la dynastie des Habsbourg-Lorraine (toujours actuelle).

[4] Mot à mot le Droit du poing (ou du coup de poing). Il en est resté des traces…

[5] Ce sont, en fait, deux villes jumelles de part et d’autre du Danube. Bude est en rive droite. Leur union a donné… Budapest !

[6] Il faut savoir que pour prévenir cette agression sur la Pologne, la France avait poussé la Turquie à attaquer la Russie… les Ottomans furent vaincus.

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