i. XIX° siècle (1815-1914)

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Les Etats-Unis d'Amérique : l'expansion (1865-1917) 2ème partie

publié le 10 juin 2016 à 11:34 par Jean-Pierre Rissoan   [ mis à jour : 6 janv. 2017 à 09:17 ]

plan général :

I.   LA FIN DE LA FRONTIÈRE (1ère partie)

                           A.  La Frontière

                              1.     Les transcontinentaux

                              2.       Le problème indien résolu...

                            B. L’essor économique impétueux

        II.    L’IMPÉRIALISME AMÉRICAIN (2ème partie)

                        A.      Similitudes et spécificité

                                1.       Les causes

                                2.       L’idéologie sans fard

                        B.       La pratique

                            1.       Le type colonial

                            2.       Le pénétration plus "fine"


 II. L’IMPÉRIALISME AMÉRICAIN

    Les Américains, dans le "partage du monde", arrivent après tous les pays européens. Mais ils ont les mêmes préoccupations ayant atteint rapidement le stade du capitalisme financier.l'impérialisme avant 1914 : le moteur de l'expansion (2ème partie). S’ils ne dédaignent pas la possession territoriale, ils préfèrent la pénétration invisible des flux économiques et financiers, leur statut d'anciennes colonies s'étant insurgées contre leur métropole a créé chez une partie de l'opinion publique  un sentiment très hostile à l'idée d'empire.

A.     Similitudes et spécificité

1.      Les causes

    Malgré l’élargissement de leur marché intérieur (cf. 1ère partie), les capitalistes américains, soumis à la même loi de la recherche du profit maximum, confrontés à l’ampleur de leurs investissements et à leur productivité, vivent la nécessité d’exporter leurs produits et leurs capitaux hors des États-Unis, cela à partir de la décennie 1890’. A cet égard, le discours du sénateur Beveridge (Indiana) – surnommé "l'éminent prophète et orateur de l'impérialisme" - est demeuré célèbre, il s’agit du discours prononcé devant le Middlessex Club de Boston en avril 1898 et qualifié de "véritable programme impérialiste" :

"Les usines américaines produisent plus que le peuple américain ne peut utiliser; le sol américain produit plus qu'il ne peut consommer. La destinée nous a tracé notre politique; le commerce mondial doit être et sera nôtre. Et nous l'acquerrons comme notre mère (l'Angleterre) nous l'a montré. Nous établirons des comptoirs commerciaux à la surface du monde comme centres de distribution des produits américains. Nous couvrirons les océans de nos vaisseaux de commerce. Nous bâtirons une marine à la mesure de notre grandeur. De nos comptoirs de commerce sortiront de grandes colonies déployant notre drapeau et trafiquant avec nous. Nos institutions suivront notre drapeau sur les ailes du commerce. Et la loi américaine, l'ordre américain, la civilisation américaine et le drapeau américain seront plantés sur des rivages jusqu'ici en proie à la violence et à l'obscurantisme, et ces auxiliaires de Dieu les feront dorénavant magnifiques et éclatants"[1].

    Le même Beveridge dévoile crûment les raisons de l’intérêt des USA pour les Philippines, jusque-là colonie espagnole : "Nulle terre en Amérique ne surpasse en fertilité les plaines et les vallées de Luçon. Le riz, le café, le sucre, la noix de coco, le chanvre, … le bois des Philippines peut fournir le monde entier pour le siècle à venir. Etc... " s’écrie l’orateur devant le Sénat des États-Unis (cité par Zinn).

    Cependant après la conférence de Berlin (1885), à laquelle les États-Unis étaient invités,  Berlin, février 1885, les puissances colonisatrices se partagent l’Afrique le partage colonial du globe est presque achevé. Il ne reste comme terres vacantes que l’Amérique du sud, la Chine. Difficile d’y planter son drapeau ! C’est pourquoi Beveridge se fait le héraut de l’impérialisme invisible : dans une lettre du 10 mai 1898, véritable exposé du néocolonialisme, il écrit : " ... l'expansion territoriale n'est pas souhaitable pour elle- même. Elle n'est et ne sera simplement qu'un incident de l'expansion commerciale. Et l'expansion commerciale est le résultat absolument nécessaire de la supériorité écrasante de l'énergie productrice et des talents du peuple américain".

 

2.      L’idéologie sans fard

    Les Américains parlent souvent sans vergogne, persuadés qu’ils sont d’être les élus de Dieu, ils ne vont pas se gêner. L’appel à Dieu et à la Bible permet une construction intellectuelle qui est tout simplement le cache-sexe d’intérêts matériels sordides. Mais à cette époque où les deux guerres mondiales n’ont pas encore eu lieu, la liberté de parole aborde la question de la "race" sans limite.

    Ainsi Josiah (ou Joshua) Strong, pasteur et missionnaire, "il est du devoir le plus sacré de la race anglo-saxonne de répandre les bienfaits du protestantisme, de la démocratie et de la libre-entreprise à l’étranger". « In his 1885 book Our Country, Strong argued that Anglo Saxons are a superior race who must "Christianize and civilize" the "savage" races, which he argued would be good for the American economy and the "lesser races" » (Wiki). Quant à ces races inférieures "Nothing can save the inferior race but a ready and pliant assimilation", rien ne peut les sauver sinon une assimilation concrète et souple à la fois.

    L’ami Beveridge reprend les arguments racistes, parlant à propos des Philippines de peuples non capables de "self Government", car ils ne sont pas, dit-il, "of a self governing race", et plaçant cette thématique raciste au centre même de son argumentation : "la question est plus profonde qu'aucune question de parti politique... plus profonde qu'aucune question de pouvoir constitutionnel, elle est élémentaire, elle est raciale". Il conclut en affirmant que Dieu a chargé la race anglo-saxonne de gouverner les peuples séniles et barbares, terminant par ces mots : "Il a désigné le peuple américain comme la nation de son choix pour diriger finalement la régénération du monde"[2].

    Les écrits de l'Amiral Mahan ont été la bible des hommes d’État anglo-saxons et du Président Th. Roosevelt qui en reprit les thèmes dans deux ouvrages traduits en français sous les titres "La vie intense" et "Idéal de l'Amérique", où figurait une introduction résumant la pensée de l'auteur sous l'intitulé "L'expropriation des races incompétentes" ; il en appliquait en même temps les principes dans la politique dite du "Big stick"[3] (gros bâton : méthode de pénétration coloniale si on constate des réticences de la race inférieure, JPR).

    Quand on quitte les ouvrages théoriques, tenus à l’exercice d’une certaine abstraction conceptuelle, et que l’on descend sur le terrain, les formulations changent mais le contenu est le même. Commentant la guerre des Philippines qu’il est en train d’effectuer, le général Samuel Young déclare "the keynote of the insurrection among the Filipinos past, present and future is not tyranny, for we are not tyrants. It is race". Et de proposer de changer tout l’environnement des Philippines afin que, tels des caméléons (sic), ce peuple jaune "change his color" (re-sic)[4]. Un volontaire de l'État de Washington écrivit pour sa part que "notre esprit combatif était au plus haut et nous voulions tous tuer du "nègre" (…). On les a tirés comme des lapins" (Zinn, p.360).

    Cela nous amène directement à l’étude de la pratique impérialiste américaine.

 

B.     La pratique

1.      Le type colonial

    J’entends par là les terres sur lesquelles les Américains plantent leur drapeau en signe de souveraineté.

    En 1898 (traité de Paris), la guerre hispano-américaine, facilement remportée par les États-Unis, donne le Porto-Rico et, après une guerre indigne, les Philippines à l’Union. L’île de Cuba n’est pas une colonie stricto sensu mais un protectorat. La même année les États-Unis font main basse sur l’archipel d’Hawaï qui devient territoire de l’Union. En 1903, dans le cadre de la préparation du percement d’un canal interocéanique, les États-Unis arrache à la Colombie le territoire du Panama qui devient un État "indépendant" qui abandonne toute souveraineté sur la zone du canal laquelle devient territoire des USA[5].

    Cette allusion aux "nègres" faite par le soldat montre combien les Américains blancs sont marqués par l’action désastreuse de leurs aînés à l’encontre des Indiens comme à l’encontre des Noirs (aujourd’hui "afro-américains"). C’est "l’héritage de violence" dont parle Stéphane Audouin-Rouzeau. Pour certains auteurs américains (Slotkin[6], cité par Losurdo, p.193), l’héritage de violence est patent : "la marche de Sherman a ses racines dans les campagnes contre les Indiens de l’ère coloniale et révolutionnaire", campagnes qui fournissent aussi "le personnel et la doctrine militaire à laquelle les Américains ont recours dans leurs aventures impériales en Amérique latine et aux Philippines".

Voici comment le Président Mac Kinley[7] expliquait à une délégation de l'Église méthodiste sa décision de "mettre les Philippines sous la protection américaine" et de les y garder :

« J'arpentais les couloirs de la Maison-Blanche tous les soirs jusqu'à minuit, et je n'ai pas honte de vous confier, messieurs, que plus d'une nuit je me suis agenouillé et j'ai prié le Dieu tout-puissant de m'apporter lumière et soutien. C'est ainsi qu'une nuit la solution m'est apparue; je ne sais pas comment, mais c'est venu. 1. On ne pouvait pas rendre les Philippines aux Espagnols : c'eût été lâche et déshonorant. 2. On ne pouvait pas les confier à la France ou à l'Allemagne qui sont nos concurrents en Orient : c'eût été commercialement une faute et nous nous serions discrédités. 3. On ne pouvait les abandonner à leur propre sort (ils sont incapables de se gouverner eux-mêmes) : cela aurait été rapidement l'anarchie et la situation aurait été pire que sous l'autorité espagnole. 4. II ne nous restait donc plus qu'à les prendre et à éduquer les Philippins, à les élever, à les civiliser et à les christianiser. Bref, avec l'aide de Dieu, à faire au mieux pour eux, qui sont nos semblables pour lesquels Christ est également mort. Alors je suis allé me coucher et j'ai dormi. D'un sommeil profond ». (Zinn, p. 358).

    C’était le sommeil du juste. Saint Augustin n’a-t-il pas dit "une guerre voulue par Dieu ne peut être qu’une guerre juste"… ?

    La Ligue anti-impérialiste publia des lettres de soldats faisant leur service aux Philippines. C’est une source documentaire précieuse et peu exploitée. Un capitaine originaire du Kansas écrivait : "La ville de Caloocan était censée abriter dix-sept mille habitants. Le 20° (régiment) du Kansas est passé par là et maintenant il n'y a plus âme qui vive à Caloocan". Un simple soldat du même régiment affirma : "J'ai mis moi-même le feu à plus de cinquante maisons de Philippins après la victoire de Caloocan. Des femmes et des enfants ont été victimes de nos incendies".

    "Tuer du nègre"… voilà bien un héritage de violence. Mais aux États-Unis, l’héritage est lourd : "la guérilla est combattue non seulement par la destruction systématique des récoltes et du bétail, mais aussi par l'enfermement en masse de la population dans des camps de concentration où la faim et la maladie la réduisent". Le général Jacob H. Smith donne l'ordre explicite de transformer l’île de Samar[8] en une "lande désolée" (Howling Wilderness). "I want no prisoners. I wish you to kill and burn, the more you kill and burn the better it will please me. I want all persons killed who are capable of bearing arms in actual hostilities against the United States" (Miller, p.220). Et, selon Smith, tous les hommes de plus de dix ans sont capables de manier le fusil, d’où le terrible "Kill every one over ten". Exploitant les travaux d’un historien américain, Brian McAllister Linn (Texas A&M University), le professeur Losurdo écrit (p.228) "Il ne s'agit pas (de la part de Smith, JPR) d'un geste isolé : il faut faire son profit -confirme le secrétaire à la Guerre lui-même - "des méthodes que nous avons expérimentées avec succès dans l'Ouest au cours de nos campagnes contre les Indiens"". Le génocide indien, autre héritage toujours présent. Quant à la Scorched earth tactics, la technique de la "terre brûlée", elle est bien connue des Américains, les Indiens en savent quelque chose mais les Georgiens aussi (cf. la « marche à la mer » de W.T. ShermanIII. GUERRE DE SÉCESSION : WILLIAM T. SHERMAN). C’est un héritage anglais. Observons que le généralissime américain aux Philippines, Arthur Mac Arthur, est un ancien combattant de la Guerre Civile. Il deviendra gouverneur des Philippines et transmettra l’héritage de violence à son fils Douglas.

    Pour obtenir des renseignements, les militaires américains pratiquèrent la torture (the water cure).

2.      La pénétration plus "fine"

   Afficher l'image d'origine Mais l’impérialisme s’exprime aussi, là où une colonisation militaire n’est guère possible, par les flux invisibles du commerce et de la finance. Mais dire-t-on, les flux de marchandises cela se voit. Certes. Ce qui ne se voit pas c’est le déficit commercial en faveur des États-Unis, l’échange inégal de produits manufacturés et de matières premières agricoles ou industrielles, etc…La politique du président Taft (1909-1913) est surnommée "diplomatie du dollar". Taft cherche à développer les investissements à l’étranger et le commerce international pour augmenter l’influence des États-Unis dans le monde. Mais la politique rooseveltienne du gros bâton n’est pas abandonnée et il n’hésite pas non plus à utiliser la force pour protéger les intérêts américains en Amérique latine. Deux grands espaces sont le champ d’action des commis voyageurs américains : l’Amérique latine et la Chine. Photo ci-dessus : "finesse" de l'intervention américaine en Haïti dans le cadre des banana wars.

Concernant l’Amérique latine.

    map of us and caribbean possessions

http://users.humboldt.edu/ogayle/hist111/empire.html

    Le mot "panaméricanisme" apparaît pour la première fois, semble-t-il, en 1889 à l’occasion de la 1ère Conférence internationale américaine, réunie à Washington. Elle sera suivie par celles de 1901, 1906 et 1910. L’objectif des États-Unis est assez clair, c’est le pâté du cheval et de l’alouette, même s’il y a plusieurs volatiles. C’est que les Américains sont "bourrés de produits invendables", c’est-à-dire, qui dépassent leur capacité d’absorption. Ce mot – qui rejoint l’analyse de Beveridge – est de José Marti, le patriote cubain (1853-1895) mort au champ d’honneur contre les armées espagnoles. Mais ils n’obtiendront pas entièrement satisfaction, certains pays entendant poursuivre leur commerce avec les pays européens. La pénétration américaine s’effectue par les capitaux et la création d’entreprises qui ont pignon sur rue dans les pays tropicaux du continent. Le plus bel exemple est la United fruit Co qui gardera ce nom jusqu’en 1970. Célèbre pour sa white fleet – bâtiments de haute mer frigorifiques peints en blanc pour repousser les rayons du soleil – la United fruit est l’archétype de l’entreprise impérialiste qui fait ce que bon lui semble dans ses bananeraies des pays d’"accueil" et qui, en cas de difficultés, obtient l’appui des marines dont les navires croisent au large, en protecteurs bienveillants. On appelle banana wars les multiples interventions militaires de Washington dans ces pays qu’on ne tardera pas à appeler républiques bananières. Most prominently, the United Fruit Company had significant financial stakes in the production of bananas, tobacco, sugar cane, and various other products throughout the Caribbean, Central America and Northern South America. The US was also advancing its political interests, maintaining a sphere of influence and controlling the Panama Canal (opened 1914) which it had recently built and was important for global trade and projecting naval power (article banana wars, Wiki).

    Cela amène à conclure que la limite est floue entre "méthodes coloniales" et "interventions plus fines" !  

Concernant la Chine.

    Les Américains se sont très tôt intéressés à l’Extrême-Orient (lire les articles sur la Chine et le Japon). La guerre/colonisation des Philippines est une illustration des plus probantes. Leur mainmise sur Guam aussi. Ils s’opposent fermement à la conception japonaise des zones d’influence réservée à chaque pays, variante de la politique du drapeau, et imposent progressivement leur conception de la "porte ouverte" : que le meilleur, où qu’il soit, l’emporte sur ses concurrents. Les USA participent à la guerre des Boxers (1900) lien et en 1905, se posent en médiateur entre le Japon victorieux et la Russie défaite, pour la rédaction du traité de Portsmouth.

     il reste à étudier, maintenant, comment les États-Unis vont passer du Splendid isolement à l'intervention directe en 1917 dans le conflit européen.

    Dure tâche...



[1] Albert J. BEVERIDGE, Discours du Middlesex Club de Boston du 27 avril 1898 (dans Claude G. BOWERS, Beveridge and the Progressive era, New York, 1932, p. 67-70).

[2] Extrait de l’article de Michel Barak (IEP, Alger) in L'Impérialisme ; colloque d'Alger, 21-24 mars 1969, Alger, SNED, 1970.

[3] Idem.

[4] S.C. MILLER, page 162.

[5] Aujourd’hui rétrocédée au Panama.

[6] The Fatal Environment: the myth of the frontier in the age of industrialization, 1800-1890,

[7] Mac Kinley est l’archétype du Républicain favorable aux milieux d’affaires.

[8] Où eut lieu le massacre de quarante soldats américains par les combattants philippins.

Les Etats-Unis d'Amérique de 1865 à 1917 (1ère partie)

publié le 7 juin 2016 à 09:10 par Jean-Pierre Rissoan   [ mis à jour : 30 mai 2017 à 07:28 ]

    A gauche du plan de ce cours, la liste des présidents des États-Unis : en bleu sont les présidents démocrates, en rouge les présidents républicains (source : Wiki). A partir de Lincoln et jusqu'en 1932, l'Union est gouvernée surtout par les Républicains, le parti du Capital, du Business, des Yankees, quoique cette formulation manque un peu de nuances... .


I.   LA FIN DE LA FRONTIÈRE

                           A.  La Frontière

                              1.     Les transcontinentaux

                              2.       Le problème indien résolu...

                            B. L’essor économique impétueux

        II.    L’IMPÉRIALISME AMÉRICAIN

                        A.      Similitudes et spécificité

                                1.       Les causes

                                2.       L’idéologie sans fard

                        B.       La pratique

                            1.       Le type colonial

                            2.       Le pénétration plus "fine"


  


     Le choix des dates d’abord : 1865 c’est la fin de la Guerre de sécession et 1917 marque l’entrée en guerre des EU dans le premier conflit mondial. 1865 est commode mais n’est pas opérant pour évoquer ce passage de l’Union dans une ère nouvelle : le coast to coast grâce à la maitrise de l’espace de l’Atlantique au Pacifique avec les trains transcontinentaux, pas opérant non plus pour évoquer la fin, par le fer et par le sang, du problème indien… Après cette unification de l’espace voulue par les Yankees du nord-est, l’exceptionnel essor économique (1ère partie) se prolonge –comme dans tous les pays de l’époque – par l’impérialisme, comme si l’énergie yankee avait besoin de déborder au-delà des océans (2ème partie).

  

I.       LA FIN DE LA "FRONTIÈRE"

 

    Après la mort dramatique de Lincoln, tous les présidents sont du parti républicain, parti du Big Business du Nord-Est. Loin de se succéder dans le temps, Civil war et guerres indiennes sont contemporaines, la conquête de l’Ouest participe de ce mouvement Danse avec les loups de Kevin Costner (1990).

A.    La "Frontière"

    L’appétit du Nord-Est pour les terres de l’Ouest et du Far West s’est exprimé de façon multiple. Robert C. Winthrop, représentant du Massachusetts, intervint à la tribune du Congrès lors de la querelle qui opposa les États-Unis à l’Angleterre pour la domination du territoire de l’Oregon. Il tint des propos historiques (3 janvier 1846) et posa « the right of our manifest destiny to spread over the whole continent »[1]. Destinée manifeste : le mot n’est pas de lui mais la réalité qu’il recouvre est assumée par la quasi-totalité du peuple américain. Peuple élu, les Américains savent que ce destin est écrit par Dieu. C’est la même armée, ce sont les mêmes hommes qui vont détruire la civilisation indienne et celle des confédérés.

1.      Les transcontinentaux

    Plusieurs arguments montrent l’engouement du Nord-Est pour la conquête de l’Ouest, pour repousser la Frontière, zone plus que ligne, zone de contact entre les pionniers et les Indiens. Dès 1853-54, le gouvernement fédéral avait financé une commission d’études chargée de découvrir et de décrire le terrain jusqu’au Pacifique et de proposer le tracé des itinéraires possibles.

    Dans un autre domaine, toujours westbound néanmoins, un groupe d’hommes d’affaires de Rochester (État de New-York, 1851) créa la New York & Mississippi Valley Printing Telegraph Company. Puis, pour amplifier son action vers l’Ouest et refléter l’intégration technique entre les réseaux oriental et occidental du pays, la compagnie changea de nom et devient la Western Union Telegraph Company (1856). Pendant la guerre contre le Sud, la Western Union réalise la première relation télégraphique coast to coast.

    Mais la grande affaire est évidement le chemin de fer, rail road (RR).

    Sur la carte ne figurent que les grandes lignes ; notez la place névralgique de Chicago, véritable "hub" avant la lettre, d'où partent et où arrivent toutes les grandes lignes. La métropole devient un centre de groupage-redistribution, un centre industriel de fabrication et réparation de matériels ferroviaires, le principal centre de cotation des céréales pour les États-Unis et rapidement pour le monde.

  

 "En 1862, est votée la loi du Homestead. Cette loi vise à faciliter l’accession à la propriété du pionnier, défricheur de l’Ouest, pour une somme de $ 200.  "Tout homme a droit à une portion naturelle du sol. Le droit à posséder la terre est aussi sacré que la vie" déclare Van Buren[2]. "Je suis en faveur du lotissement - homestead, JPR - des terres vides en petites parcelles, de façon à donner à chacun un foyer" annonce Lincoln en signant le texte de loi. Lincoln se trompe : ces terres ne sont pas vides. Van Buren se trompe aussi : pour les Indiens la terre est propriété collective. Mais le rail et les immigrants s’imposeront irrémédiablement. Le Chicago, Milwaukee & St-Paul RR ainsi que le Burlington RR (Illinois) installent des agences de recrutement à la source : en Grande-Bretagne. Le voyage transatlantique des futurs pionniers est pris en charge par les compagnies. A New York, les immigrants sont réceptionnés et dirigés vers Chicago d’où "ils partaient pour leur destination respective" c’est-à-dire le lot de terre que la compagnie de chemin de fer leur rétrocédait moyennant finance alors qu’elle avait reçu la terre gratuitement[3]. "Le Far West est enfant du chemin de fer" écrit C. Fohlen. Mais le chemin de fer est le produit des Nordistes.

    La presse du Nord-Est, comme le New York Tribune, le New York Herald, fait campagne pour la construction du chemin de fer jusqu’au Pacifique. Lincoln avait pour soutien le président de la Wilmington & Baltimore Railway Cie. Ce n’est qu’un exemple. Le "Nord ferroviaire" est derrière le parti Républicain comme un seul homme. Une des premières décisions emblématiques de la présidence Lincoln est la signature du Pacific railway act, le 1er juillet 1862, on est alors en pleine guerre civile et cette décision montre que le Nord-Est a une politique tous azimuts et non pas focalisée sur le seul Sud esclavagiste. Encore plus emblématique est la personnalité du maître d’œuvre : Oakes Aimes. Aimes fut l’actionnaire principal de l’Union Pacific RR[4]. Né dans le Massachusetts, mort dans le Massachusetts, député à la chambre du Massachusetts, Aimes est homme de la Nouvelle-Angleterre. Il a d’abord fait fortune comme chaudronnier et mécanicien. Il fabriquait des pelles, outil cher aux chercheurs d’or dans les rivières de l’Ouest d’où il recevait des commandes incessantes, il fut surnommé "the King of Spades". Puis il fabriqua également des pelles mécaniques pour les industries extractives. Son penchant pour la mise en valeur de l’Ouest est donc tout sauf désintéressé. D’ailleurs, c’est lui qui crée la section du Massachusetts du parti Républicain et il sera élu Représentant au Congrès des États-Unis. Sa mentalité de capitaliste Yankee se révélera lors du scandale du Credit Mobilier par lequel on apprit qu’il avait acheté le soutien de plusieurs Représentants au Capitole (I will place our stock where it will produce the most good to us écrivit-il fort imprudemment à un associé). La chambre fédérale vota contre lui une motion de censure[5]. 

    Autre métallurgiste nordiste, Thaddeus Stevens est plus concentré sur la lutte abolitionniste. D’une famille très pauvre du Vermont, il s’installe en Pennsylvanie, passant de la profession d’avocat à celle de sidérurgiste. Il incarne ces nouvelles catégories sociales qui font du rêve américain une réalité vivante et qui seront les suppôts du parti Républicain. Son action publique mêle les bons sentiments (défense gratuite d’esclaves, refus de licenciements dans une de ses entreprises déficitaires…) et les moins bons (député à la chambre du Massachusetts, il favorise systématiquement ses petits amis lors de la nomination aux postes de dirigeants de la Gettysburg RR Cie, chemins de fer réputés parfaitement inutiles mais qui sont un bon débouché pour ses produits sidérurgiques). Th. Stevens devient Représentant au Congrès des États-Unis. Il s’y distingue par la violence de ses propos contre les Sudistes, devient leader des Radicaux (Républicains hostiles à toute forme de compromis avec les Sudistes), tant et si bien que lors de la campagne de Gettysburg, les Sudistes, par représailles, saccageront ses aciéries.

    Le 10 mai 1869 la jonction s’opère entre le Central Pacific, parti de San Francisco, et l’Union Pacific, parti de Missouri. Puis sont réalisés le Nord Pacific Railway, le Texas Pacific, le Santa Fe Pacific, dans un climat de spéculation effréné. Le peuplement par l’immigration transforme les territoires en États fédérés : Nebraska en 1867, Colorado en 1876. Les Indiens réalisent que l’occupation du territoire devient un filet qui va tous les prendre dans sa nasse. Les querelles entre tribus passent au second plan. 

2.      Le problème indien résolu...

    Le chemin de fer s’installe dans un climat de spéculation inouï, les affairistes s’affairent. Que viennent faire les Indiens ici ? Ils sont indésirables, un obstacle, un caillou dans la chaussure…

    Les Indiens, dès le départ de la conquête de l’Ouest, ont été refoulés, comme par un bulldozer[6].

    Une civilisation du bison

    Sherman (III. GUERRE DE SÉCESSION : WILLIAM T. SHERMAN)- alors général en chef de l’armée des États-Unis - appliqua deux méthodes avec sa brutalité fanatique. D’une part, il parqua les Indiens leur interdisant toute sortie de leur réserve - c’est l’apartheid avant la lettre - et déclara aux troupes et officiers :"All Indians who are not on reservations are hostile and will remain so until killed off". La seconde méthode consiste à couper les Indiens de leur nourriture. Ce qui valait pour la Géorgie vaut bien pour les Indiens. Mais Sherman qui n’avait aucune notion des ethno-écosystèmes détruisit - avec de nombreux complices - toute une civilisation [7].

    Il y a ainsi des populations qui ont bâti leur vie, leur culture à partir d’une ressource. Civilisation du palmier-dattier dans les oasis, civilisation du chameau dans les déserts, civilisation du renne dans le Grand Nord … Pour les Indiens des Grandes Plaines d’Amérique du Nord ce fut le bison. Le bison a une origine légendaire, sa chasse est précédée de danses rituelles. "La mythologie des Indiens assimilait le bison au dieu de la nourriture, de la fécondité, de la puissance et du courage impétueux" [8]. L’animal permettait de satisfaire aux besoins essentiels : se nourrir, se vêtir, se loger. Les Indiens mirent au point une méthode de conservation de la viande, les vêtements et chaussures étaient fabriqués à partir de la peau, ainsi que les célèbres tipis. Les bullboats étaient des bateaux construits à partir de la peau également. "Cornes et sabots fournissaient de la glue, des couteaux, des cuillers et des gobelets", avec les tendons on créait des liens et lacets divers. Bref, le nomadisme des Indiens illustre mieux que tout leur dépendance à l’égard de l’animal et de ses déplacements saisonniers.

    Que peut bien peser cette civilisation préhistorique face à La Civilisation de Sherman capable de mettre au point le Sharps 50, petite merveille technique conçue pour tuer ?

    "One grand sweep of them all".

    La chasse au bison avait pris une allure industrielle, nous l’avons vu ; elle devint une mode aristocratique. Le prince Alexis de Russie fut invité à une chasse sélecte. Sherman eut cette délicatesse: "it would be wise to invite all the sportsmen of England and America for a Grand Buffalo Hunt and make one grand sweep of them all" : un grand coup de balai ! Effectivement, l’éviction eut bien lieu. Voici un extrait d’une lettre du général Sherman, écrite peu de temps avant sa mort au colonel William Cody (Buffalo Bill) :

« Fifth Avenue Hotel, New York. June 29, 1887.

« Autant que je peux l'estimer, il y avait, en 1862, environ neuf millions et demi de bisons dans les plaines entre le Missouri et les montagnes Rocheuses. Tous ont disparu, tués pour leur viande, leur peau et leurs os[9]. À cette même date, il y avait environ 165 000 Pawnies, Sioux, Cheyennes, Kiowas et Apaches, dont l'alimentation annuelle dépendait de ces bisons. Eux aussi sont partis (they, too, are gone) et ont été remplacés par le double ou le triple d'hommes et de femmes de race blanche, qui ont fait de cette terre un jardin et qui peuvent être recensés, taxés et gouvernés selon les lois de la nature et de la civilisation (and who can be counted, taxed and governed by the laws of nature and civilization). Ce changement a été salutaire et s'accomplira jusqu’à la fin... ».

    Sherman savait donc parfaitement ce qu’il faisait[10]. Relevons l’emploi du mot "jardin". C’est biblique. Le peuple élu est arrivé sur la terre promise, d’un désert il a fait un jardin. Sherman est un adepte de l’Ancien Testament. Comme Cromwell, il ne fut que le bras de Dieu. Mais, en fait de jardin, cette partie des États-Unis connut l’une des plus grandes catastrophes écologiques mondiales dans le domaine de l’agriculture : le Dust Bowl[11]. Sherman n’était pas un prophète. Mais la leçon n’a pas été retenue, en 1962 encore, John Ford divulgue la thèse du désert transformé en jardin. Dans son film "L’homme qui tua Liberty Valence", le sénateur Ransom Stoddard revient dans son État de l’Ouest quand a été votée la grande loi sur l’irrigation qu’il a préparée, son épouse lui dit : "Regarde, c’était sauvage autrefois, aujourd’hui, c’est un jardin". Foin des Indiens !

    Ces nouvelles guerres indiennes, au sud des Grandes Plaines, sont connues sous le nom de Red River Wars (1874-1875). Dès 1869, on observait un soulèvement massif. Le Service indien, en 1871, s’efforça de sédentariser les tribus (avec des bisons nomades…). A partir de 1876, après les Red River Wars, on pratiqua (dans l’Oklahoma par exemple), une politique de concentration qui consiste à parquer les Indiens dans des réserves qui leur sont exclusivement dédiées. En 1880, le Congrès des États-Unis amende la constitution : les Indiens ne peuvent avoir de représentation parlementaire. Avec le croît de l’immigration européenne, la quantité de terres vacantes se restreint de plus en plus (lien La porte du paradis de Michael Cimino (1980 - 2012)), on distribue aux pionniers les terres de l’Oklahoma et les Indiens sont concentrés dans l’Arizona (au climat semi-désertique).

    Plus au nord, il y eut aussi la guerre des Black Hills (1876-77, sommet à 2200m, Dakota du Sud, considéré comme sacré, sorte de Mt Olympe des Sioux) marquée par la bataille de Little Bighorn et la mort de Custer. Les Yankees, après avoir reconnu par traité "diplomatique" que les Black Hills étaient propriété des Sioux, les avaient accaparées en 1874 : on y avait découvert de l’or et les pionniers assoiffés accouraient de toutes parts. Mais la Cour suprême avait statué : les Indiens n’étaient pas des sujets de droit ordinaires mais des « pupilles de la nation » au nom d’une jurisprudence de 1831 :

"Il serait peut-être préférable de désigner les tribus indiennes par le vocable de nations indigènes dépendantes, car elles possèdent des terres que nous (les États-Unis) revendiquons sans tenir compte de leur volonté, et nous ne pourrons entrer en possession de ces terres que lorsqu'elles n'en seront plus propriétaires. Les Indiens sont aujourd'hui sous tutelle. Leurs relations avec les États-Unis ressemblent à celles qui existent entre un pupille et son tuteur".

    Les guerres indiennes s'achèveront avec la défaite de Geronimo et de ses Apaches, au Nouveau-Mexique, dix ans plus tard, en 1886, et le massacre de Sioux à Wounded Knee en 1890. Avec elles, s’éteignit une civilisation entière. Sur le mot célèbre de Sheridan « Les seuls bons Indiens que j’ai jamais vus étaient des Indiens morts », on sait qu’il fut modifié en la phrase qui est restée dans l’Histoire : "Un bon Indien est un Indien mort". On ne prête qu’aux riches. Terminons cette triste histoire - "mon livre n’est pas gai", écrit Dee Brown - en ciblant cette conjoncture :

    1886 : inauguration du monument de la statue de la liberté. Reddition de Geronimo.

    1890 : massacre de Wounded Knee, fin des guerres indiennes.

    1896 : premier cimetière pour animaux à New York.

            L’animal idolâtré à New York n’était pas un bison.

    En 1900, la Cour suprême déclare que "l’indien est par naissance un étranger" mais admet certains cas singuliers. A la fin du XIX° on considère qu’il n’y a plus de "question indienne".

 

B.      L’essor économique impétueux

    Au plan politique, depuis 1861 et jusqu’en 1913, les présidents sont tous du parti Républicain qui gouverne 44 ans sur 52. Ils sont, sans exception, du Nord (Ohio, Vermont, New-York). Seul le démocrate Grover Cleveland a réussi à émerger pour deux courts mandats de 4 ans au-dessus de cette marée républicaine. Mais il est du New Jersey et, surtout, il se heurte à l’opposition de la majorité du Congrès demeurée républicaine[12]. Bref, le Big business domine et parle verbe haut aux Anglais, l’expansion impériale des États-Unis commence.

    Les États-Unis deviennent la première puissance économique mondiale à la veille de 1914. Mise en évidence avec un tableau montrant le taux moyen annuel de croissance entre les 10 pays européens les plus industrialisés et les États-Unis :

 

Production

totale

Prod/HAB

Productivité/h/heure

Les « Dix »

+2,4%

+1,4%

+1,8%

Les États-Unis

+4,3%

+2,2%

+2,4%

    Et les USA, en termes de production industrielle mondiale, rattrapent le Royaume-Uni, jusque-là figure de proue de la Révolution industrielle :

 

 

1870

1913

U.K.

31,8%

14%

U.S.A.

23,5%

35,8%

    (Attention ! l’industrie britannique n’a pas baissé en chiffres absolus, c’est sa part relative dans la production mondiale qui a baissé…).

Quelques éléments explicatifs.

    L’immigration européenne s’amplifie et peuple l’Union. Les États-Unis reçoivent 25 millions d’habitants supplémentaires, grâce notamment à deux vagues d’ampleur plus grande que les autres : vers 1885 et première décennie du XX° siècle. Le solde migratoire (SM) est évidemment très positif mais l’accroissement naturel (différence entre naissances et décès) reste plus important que ce solde migratoire (AN + SM = solde démographique). Le marché intérieur croît chaque année, la force de travail également.

    Les États-Unis ont une agriculture de "pays neuf" avec de vastes espaces à exploiter et une main-d’œuvre relativement rare (cela étant valable pour les Grandes plaines de l’Ouest), en conséquence, le besoin crée sa réponse : une mécanisation précoce et une spécialisation régionale : les belts (ceintures). Lire la carte dans La porte du paradis de Michael Cimino (1980 - 2012). Grâce aux chemins de fer, le Nord-Est organise l’espace agricole à partir de lui. Dans le film "à l’est d’Eden" dont l’action se déroule juste avant l’entrée en guerre des USA en 1917, le fermier tente d’expédier des salades vers le Nord-Est à partir de la Californie grâce à des wagons frigorifiques. Ces derniers apparaissent en 1877 et permettent le développement du ranching : les troupeaux peuvent être exploités pour leur viande et pas seulement pour leur peaux. Les États-Unis créent et développent leurs industries agro-alimentaires en fin de période, mais les débuts d’une agriculture d’exportation apparaît dès après 1870 facilitée par le progrès des transports maritimes. Lire l'analyse du film de Michael Cimino.

    L’industrie prend la première place ; tout y concourt : richesse du sol et du sous-sol (1er puits de pétrole en 1859 en Pennsylvanie) et création de la Standard Oil of Ohio (excellent article dans Wiki) en 1870 par Rockefeller ; protectionnisme (généralisé après la victoire des Nordistes sur le Sud libre-échangiste, accentué par le tarif Mac Kinley voté en 1890, puis 1894, 1897, 1909, 1913) [13] ; concentration capitaliste avec autofinancement ; début en fin de période de la standardisation et de la taylorisation (chez Ford, en 1912) ; surtout recherche effrénée du produit nouveau avec prix de monopole et les Américains sont un peuple protestant donnant une priorité à l’enseignement, peuple d’inventeurs qui cherchent la réussite signe d’une vie élue par Dieu. Le peuple américain est en effet très religieux, il vient d'Angleterre qui a expédié sa religion. Richard Baxter (1615-1691) fut pasteur et chapelain de l’armée parlementaire de Cromwell. Il déclara :

 « si Dieu vous montre un moyen légitime de gagner plus que par tout autre moyen, si vous refusez d’y avoir recours et si vous choisissez le moyen le moins profitable, vous allez contre votre vocation et vous refuser d’être le serviteur de Dieu, d’accepter ses dons et d’en user selon sa volonté. Votre devoir consiste à vous enrichir conformément aux exigences de Dieu, et non à celles de la chair et du péché ».

A la question de savoir si l’on a le droit de se reposer quand on est riche, il répondait :

« non : l’homme riche est d’autant plus tenu de travailler ; plus on reçoit de preuves de la bienveillance divine, plus on doit travailler, sinon pour avoir de quoi satisfaire des besoins, du moins pour obéir à Dieu et travailler au bien-(être) général comme font ceux qui sont encore pauvres ».

    Ces propos de Baxter ne resteront pas lettre morte. En 1905, John Rockefeller, roi du pétrole, dira : « J’estime que le pouvoir de l’argent est un don de Dieu qui doit être développé et utilisé au mieux de ses capacités pour le bien de l’humanité. Ayant reçu ce don, JE CROIS QU’IL EST DE MON DEVOIR DE GAGNER DE L’ARGENT, TOUJOURS PLUS D’ARGENT (…) »…

    Autre facteur : le triomphe d’un capitalisme débridé caractérisé par une concentration précoce très poussée. C’est l’époque des rois : "roi de l’acier" (Carnegie), "roi du pétrole" (Rockefeller), "roi de la banque" (Morgan), et bien d’autres…(cf. supra the King of Spades...).  Dès 1890, se fait sentir la nécessité d’une loi anti-trusts, votée mais pas respectée…

    L'américain Cl. Bowers, biographe de Beveridge, un de ceux qu'on a pu considérer comme un des prophètes de l'impérialisme américain, précise "Les années 1898 à 1924 ont vu la montée de l'impérialisme, l'organisation des puissants consortiums financiers et industriels, le développement des trusts... ".

    C’est ce que nous allons voir maintenant. Les États-Unis d'Amérique : l'expansion (1865-1917) 2ème partie



[1] B. VINCENT, la destinée manifeste. « Le droit par notre destinée manifeste à dominer le continent tout  entier ». Quelle conception du droit : c'est le droit divin... !

[2] Les Indiens ont vécu des siècles en ignorant le droit de propriété de la terre : déficit conceptuel pour les Anglais, on s’en doute… Ni la terre, ni l’air, ni l’eau n’ont de propriétaire pour les Indiens.

[3] « 40 millions d’hectares (furent) octroyés par le Congrès et le président à différentes compagnies ferroviaires sans qu’elles aient à débourser le moindre dollar », H. ZINN, page 276.

[4] C’est la compagnie qui construisit la voie ferrée transcontinentale à partir de l’Est, à la rencontre de la CENTRAL PACIFIC qui partait quant à elle de Californie.

[5] En 1883, la chambre des députés du Massachusetts demanda sa réhabilitation. Le gouverneur de l’État était…Oliver Aimes, son fils.

[6] Grosse différence avec l’impérialisme espagnol qui superposa une trame de villes sur la population indigène. Ville à partir desquelles il assura sa domination.Les pionniers étasuniens, eux, repoussent devant eux les Indiens.

[7] Les ordres étaient exécutés avec une discipline digne de l’armée de Cromwell. « La dernière bataille se déroula au lieu-dit Palo Duro Canyon. Cernant le camp de l’ennemi, les troupes de McKenzie firent feu sur les Indiens qu’ils dominaient depuis les hauteurs. La fusillade dura toute la journée. McKenzie pouvait s’introduire dans le camp et disperser les chevaux des Indiens, une stratégie déjà utilisée par Custer à la bataille de Washita. Sans ses chevaux, l’Indien des Plaines perd sa capacité de combattre, de chasser, il perd son statut social. L’armée de McKenzie dirigea les mille chevaux dans le canyon, à quelques miles au sud du lieu de la bataille et là, les soldats les massacrèrent ». Bon site : http://redriverhistorian.com/redriverwar.html.

[8] RIEUPEYROUT, page 382.

[9] Les os de bison étaient utilisés par des compagnies industrielles pour la fabrication d’engrais.

[10] Son compère Sheridan était absolument sur la même longueur d’ondes  (1875) : «Les chasseurs feront l'année prochaine plus pour régler l'irritante question indienne que l'armée n'a pu faire durant les trente dernières années, ils détruisent l'intendance des Indiens. (...). Envoyez-leur de la poudre et du plomb, (...) qu'ils tuent, dépouillent et vendent jusqu'à extermination complète des bisons. Alors nos prairies seront recouvertes de bétail tacheté et du joyeux cow-boy qui suit le chasseur comme un second éclaireur d'une civilisation (sic) en marche». Cité par RIEUPEYROUT, page 396.

[11] Le "bassin de la poussière" est une vaste région dans les grandes plaines des États-Unis (Kansas, Oklahoma, Texas) où une érosion éolienne très puissante détruisit les sols à partir de 1935. Les causes de cette érosion en milieu sec sont largement anthropiques (excès de la monoculture mécanisée et persistance des jachères nues). Le "Dust-Bowl" a été la référence dramatique et le point de départ pour une politique de conservation des sols".  Pierre GEORGE, dictionnaire de la géographie, PUF.

[12] Le Congrès reste inflexible sur la question essentielle : protectionnisme douanier de l’industrie américaine. Cleveland détient le record d’utilisation de la procédure du veto - qu’il opposait à la majorité républicaine du Congrès - (SOPPELSA).

[13] « L'âge d'or du protectionnisme américain », Jean Heffer, Histoire, économie et société Année 2003, Volume 22 Numéro 1 pp. 7-22. Fait partie d'un numéro thématique : La politique économique extérieure des États-Unis au XXe siècle.


La Chine avant 1911 : la géopolitique et les hommes (1ère partie)

publié le 23 janv. 2015 à 15:22 par Jean-Pierre Rissoan   [ mis à jour : 24 janv. 2015 à 00:58 ]

L’empire : la géopolitique et les hommes (1ère partie)

L’empire du Milieu

    Les limites

    L’administration

Les hommes

    Les paysans

    Le propriétaire foncier

    Le bourgeois des villes

 Avec la dynastie Ming, la Chine est réellement concentrée sur les 18 provinces de l'ethnie HAN.

L’EMPIRE DU MILIEU

    Les limites

    La carte suivante donne une idée de la démesure de l’empire chinois traditionnel. La Chine stricto sensu peuplée par les Han, c’est la Chine des 18 provinces. Avec Pékin pour capitale lorsqu’elle est unifiée. Parce que cette Chine n’échappe pas à la difficulté posée par l’opposition entre la Chine du Nord, organisée autour de Pékin-Beijing et la Chine du sud dont la capitale était Nanjing. Chine du nord : froid sibérien l’hiver, été trop sec si la mousson ne "monte" pas assez haut, Chine du millet et du blé. Chine du sud : Chine tropicale, Chine du riz avec au moins deux récoltes par an, Chine du tigre et du paysan car les rizières n’occupent que les fonds de vallée plats et le reste, versants collinéens ou montagnards, est le domaine du fauve qui n’hésite pas à descendre dans les villages s’il a faim. Tenir unifiées ces deux Chine c’est le grand défi des empereurs.

 

   La dynastie mandchoue a repoussé les frontières de l'empire : au-delà de la Mandchourie (où les Russes arrivent, près du fleuve Amour), poussée forte vers la Mongolie, également vers l'ouest, au-delà de la porte de Dzoungarie : le lac Balkach fait office de frontière, au sud-ouest, poussée vers le plateau du Tibet et jusqu'à l’Himalaya. La Corée, l'Annam, le Siam et la Birmanie sont théoriquement des vassaux de l'empereur.


    Autour les Provinces extérieures, non Han, à savoir la Mandchourie, la Mongolie (sans distinction entre Mongolie extérieure et intérieure), le Turkestan chinois (Xinjiang actuel), le Tibet. Encore plus périphériques, la Corée, le Népal, la Haute Birmanie, le Siam (Thaïlande actuelle) l’Annam se reconnaissaient officiellement vassaux de l’empire du Milieu.

    Tout cela est gigantesque et se mesure en milliers de kilomètres et en millions de kilomètres carrés. Et pourtant la vie locale reste essentielle. Il faut 50 jours pour transporter une balle de coton entre la Chine du nord (vallée de la Weï) et le Bassin rouge (sur le Yang-tse). Encore en 1930, une enquête effectuée dans le bas Yang-tse au sein d’une sous-préfecture indique que, dans 133 villages, 61 utilisent surtout le transport à dos d’homme, 20 la brouette, 69 les animaux de trait, 25 la voie d’eau, 2 un camion… 8% seulement de la production quittent la sous-préfecture dans ces conditions (A. Roux).

    L’administration

    Depuis 1644, la dynastie mandchoue règne sur cet ensemble. Il lui faudra cependant attendre 1683 pour mettre à genoux toutes les forces hostiles à cette nouvelle dynastie qui n’est pas chinoise aux yeux des Han. Même s’il y a un seul empereur, autocrate, de facto la gestion est très décentralisée. La Chine stricto sensu est divisée en 18 provinces qui sont chacune presque comparables à la France. Le gouverneur est un personnage très important. Carte des 18 provinces datant de 1906 dans la seconde partie : La Chine humiliée : les traités inégaux (1839 - 1864)

    Chaque province possède un xunfu (traduit par Gouverneur), un contrôleur politique sous l'autorité de l'empereur et un tidu (traduit par Capitaine général) un gouverneur militaire. De plus, il y a un zongdu, un inspecteur général militaire ou gouverneur général, pour deux ou trois provinces. La province est divisée en district avec ce qu’on peut appeler un préfet et, échelon inférieur, l’arrondissement avec sous-préfet. On verra plus bas qui fait l’ordre ou le désordre au niveau du canton et du village.

    Une des plaies du régime est la corruption de ces fonctionnaires.

"L'anniversaire du gouverneur approche. Apprenant qu'il est né l'année de la souris, l'un de ses subordonnés fait une collecte d'or et lui offre en cadeau un modèle en métal précieux de cet animal. Le gouverneur le prend avec joie, et ajoute : "Savez-vous que l'anniversaire de ma femme est pour bientôt ? Elle est née l'année de la vache" ... "[1].

LES HOMMES

    La population se compte déjà en centaines de millions. Il y eut deux innovations majeures dans l’agriculture chinoise. Introduction du riz à maturation précoce au XII° siècle, variété qui permet les deux récoltes annuelles voire cinq sur deux ans dans les régions les plus méridionales les plus chaudes et plus humides. Au XVIII° siècle, en lien avec la découverte de l’Amérique et les liaisons trans-Pacifiques, l’introduction de la patate douce, du maïs, de l’arachide. Augmentation de la nourriture disponible qui permit par deux fois un bond démographique. Au début du XIX° siècle, les 400 millions d’habitants sont dépassés.

    Les acteurs de la vie de l’empire sont au nombre de trois : les paysans, massivement majoritaires, le propriétaire foncier, représentant de la classe possédante/dominante et le bourgeois des villes, levain dont le rôle va croissant. Mais un quatrième élément s’insinue…

    LES PAYSANS

    Selon A. Roux, quatre traits fondamentaux caractérisent cette masse rurale : surpopulation, bas niveau des forces productives, injustice des rapports sociaux et longue tradition de jacqueries. La densité rurale moyenne de 7 ruraux à l’hectare varie de 3/ha dans la Chine du blé à 13/ha dans la Chine du sud, Chine du riz. On a souvent dit que la riziculture était une "agriculture savante mais pas scientifique". Savante parce qu’elle exige une maîtrise de l’eau d’irrigation, le semis -où le grain devient épi durant un mois pendant lequel le reste de la rizière achève sa maturation-, si bien que quatorze mois tiennent en douze[2], le repiquage... la moyenne de la superficie de la parcelle est de 0,25ha, soit un carré de 50m de côté…

    Vers 1910, les rapports sociaux à la campagne voient s’opposer 10% de notables et paysans riches qui possèdent 53% des terres à 90% de paysans sans terre ou (très) petits propriétaires. La rente foncière versée par les paysans fermiers aux bailleurs oscille autour de 50%. Si bien que l’usure pratiquée par le propriétaire est le fléau humain de ce tableau du malvivre du paysan chinois. La dette est un fléau mortel. Elle provoque exode rural et vagabondage. Pour parachever le tout, il faut évoquer les impôts qu’ils soient officiels ou prélevés par les seigneurs de la guerre. La corruption des fonctionnaires n’arrange rien.

    Dans ces conditions, les mouvements de colère sont nombreux, spontanés, sauvages. Ils sont parfois plus politiques, comme l’insurrection Taïping que j’évoquerai plus loin. Les sociétés secrètes sont les cadres traditionnels de cette colère paysanne. Ce sont des anti-sociétés, structurées, ayant leur justice, leur fiscalité, leurs bourreaux. Elles recourant volontiers à la magie, aux médiums, aux superstitions populaires. Elles font le commerce de tout ce qui est illégitime : opium, sel, armes, femmes, esclaves. Mais en même temps elles luttent contre la dynastie Mandchoue, réputée étrangère, et lancent des mots d’ordre simples comme "frappez les riches, aidez les pauvres". Beaucoup de dirigeants du futur parti communiste en sont issus. Tout ce qui précède doit beaucoup à Alain Roux.

    LE PROPRIÉTAIRE FONCIER

    C’est le notable de village, le lettré-propriétaire foncier. Avec une exploitation de 5ha, soit 20 fois la parcelle d’une famille, le notable fait figure de grand propriétaire. Il a deux ouvriers agricoles afin de s’éviter un quelconque travail manuel, toujours dégradant dans la Chine des mandarins aux ongles longs. 5ha, c’est suffisant pour avoir un surplus de céréales qui lui permet de spéculer. Il est aussi, de père en fils, prêteur et l’usure est une autre précieuse rentrée d’argent (il prête à 50% -sic-). A. Roux cite le cas d’un notable devenu maire de son village, gérant de la société bouddhiste qui est aussi responsable de la société confucéenne du district : là, "les notables de 35 villages y célèbrent a l'envi, les vertus des relations traditionnelles de soumission du sujet devant le souverain, de l'épouse devant l'époux, du fils devant le père, du cadet devant l’ainé". On baigne dans le pur traditionalisme. Si le notable a réussi quelque concours, il bénéficie d’un prestige qui le fait choisir comme arbitre par les paysans en conflit.  

    LE BOURGEOIS DES VILLES

    Elle est encore peu nombreuse mais progresse d’année en année. A. Roux : "ce n’est guère que dans les grands ports, objets d’un traité -cf. infra, JPR- nés de la pénétration européenne que l’on découvre de véritables capitalistes chinois". Beaucoup sont les représentants de sociétés étrangères, directeurs de filiales, fondés de pouvoir... ce sont les compradores dont le sort est lié à l’étranger. Plus rares sont les industriels, les notables ruraux peuvent se grouper pour investir dans le chemin de fer… La carence des transports (cf. supra) fait qu’il n’y a pas de marché chinois unifié. Donc pas de négociants d’envergure, de classe marchande.

  

    Ville de Lia Lang au début du XX° siècle. Mis à part les fils télégraphiques, la modernité n'est pas insolente... On remarquera la porte, toujours monumentale.


         Mais c’est sans doute la classe qui souffre le plus de l’autoritarisme mandchou, de l’archaïsme manifeste du pays, de l’humiliation des traités inégaux. "Elle se prend à rêver de 1789".

    Quant aux effectifs du prolétariat, il est à l’avenant : bien maigre.   

    Voilà un tableau rapidement brossé mais "un personnage essentiel manque à notre tableau : l'étranger, ou, si l'on préfère, l'impérialisme". "La Chine est non seulement un pays à l'économie archaïque et à la société semi-féodale où les rapports de production capitalistes ont du mal à se développer, c'est aussi ce que Sun Yat-sen appelle une "sous-colonie", un monde dominé et exploité par les grandes puissances impérialistes. Celles-ci ont conquis dans le pays des concessions, telle celle de Shanghai, qui échappent complètement à l'autorité chinoise : les puissances étrangères y entretiennent des garnisons, y ont leurs tribunaux, leur police, leurs consuls tout-puissants. Sur les grandes voies fluviales des canonnières protègent les intérêts britanniques, allemands, russes, japonais, français, américains. Les chemins de fer de Mandchourie sont contrôlés soit par les Russes, soit par les Japonais. A Pékin, les tours de la cathédrale de Pei-tang symboliquement - et discourtoisement - dominent le Palais impérial, tandis que près de la muraille sud de la ville tartare, on entend les sonneries militaires des garnisons étrangères dont les casernes occupent les locaux de la vénérable académie Hanlin".

    Notons que cet aspect essentiel est évolutif. Il naît avec la première guerre de l’opium (1839-1842) et s’approfondira jusqu’à la révolte des Boxers (1900).

 ci-contre les évolutions subies par la Chine jusqu'en 1911, légende sur l'autre moitié de la carte (source : Ency. Universalis).

 





























Ce travail doit beaucoup à Alain ROUX, sinologue de grande réputation, et à son travail "les révolutions chinoises" présenté dans la collection L’Humanité en marche. 

A suivre : La Chine humiliée : les traités inégaux (1839 - 1864)

http://parisbeijing.over-blog.com/article-5500541.html (pour les portes de Pékin).

 

http://www.drben.net/ChinaReport/Beijing/MapsofBeijing/Doncheng_District/Legations_Quarter/Beijing_Former_Legations_Quarter-Map-1900AD-War1.html les légations AVANT les 55 jours

 



[1] Cette anecdote, très célèbre, montre que la corruption est un phénomène ancestral en Chine, et nullement liée au régime actuel. Constatons que celui-ci n’a pas su, encore, la réduire.

[2] Du grain à l’épi mûr, il faut 7 mois. Le semis permet de faire se juxtaposer pendant un mois les deux récoltes. Mais, revers de la médaille, il exige l’éreintant repiquage où toute la famille est mobilisée. Mais les deux récoltes annuelles sont assurées. Sauf catastrophe, évidemment (du type typhons, break dans la Mousson…). 



La Chine humiliée : les traités inégaux (1839 - 1864) 2ème partie

publié le 22 janv. 2015 à 03:47 par Jean-Pierre Rissoan   [ mis à jour : 16 nov. 2016 à 03:14 ]

    Cet article est la suite de :   La Chine avant 1911 : la géopolitique et les hommes (1ère partie)

    La Chine a officiellement, diplomatiquement, toujours été indépendante. Mais les possibilités qu’elle offre en termes de marché intérieur ou en termes de gîtes de matières premières, de sources d’énergie attirent vite les convoitises, surtout, en vertu de la loi non écrite de l’inégal développement du capitalisme (Lénine), les pays Européens, dont l’Angleterre first, se fixent comme des sangsues sur la bête immense qui semble amorphe et figée.

    Jonques chinoises en bois et navires à vapeur anglais : fossé technique entre l'Orient et l'Occident. Ce dernier profite de sa force. (1ère guerre de l'opium) http://fr.wikipedia.org/wiki/Dynastie_Qing#mediaviewer/File:Destroying_Chinese_war_junks,_by_E._Duncan_%281843%29.jpg


L’IMPÉRIALISME DE L’OCCIDENT


    L’intrusion violente des pays capitalistes occidentaux -auxquels se joindront rapidement Américains et Japonais - ne provoquent que de lentes réactions dans un pays dont l’idéologie officielle, le confucianisme, appelle à la soumission. Un de mes professeurs nous disait "Imaginez un empire romain qui aurait perduré jusqu’en 1914"… La simple survie de cet empire est une preuve de sa capacité à durer, l’arrivée des étrangers finira comme finit une inondation du Fleuve jaune… Ce n’est qu’en fin de siècle que certains Chinois se disent déterminés à se moderniser mais ils se heurtent à l’opposition de l’Impératrice elle-même. Après les deux guerres dites "de l’opium", la Chine est aux mains des impérialistes occidentaux.

 

LES DEUX GUERRES DE L’OPIUM :

la fin de l'isolement (1840-1885)

    La britannique Compagnie des Indes exportait en Chine de grandes quantités d’opium qu’elle produisait d’abondance en Inde (Bengale, Bihâr). En 1839, la cour impériale à Pékin interdit l’usage de l’opium - qui est un poison[1] - pour des raisons de santé publique et c’est le début d’un différent important qui se termine en guerre appelée guerre de l’opium (1840-1842) provoquée par Palmerston, Premier ministre de Sa Majesté. 

 

La première : Ouverture forcée aux nations occidentales

    Depuis la fin des guerres napoléoniennes, le renouveau des activités commerciales européennes en Extrême-Orient (Singapour est fondée en 1819) se traduisait par une pression constante en direction de la Chine. Les firmes étrangères acheteuses de thé et de soie supportaient avec impatience les restrictions imposées au XVIII°siècle par le gouvernement mandchou. Seul Canton était ouvert aux marchands européens, et encore ceux-ci devaient-ils passer par l'intermédiaire d'une société commerciale chinoise, le Co-hong, qui fixait à son gré les prix et les contingents. Par ailleurs, l'économie chinoise se suffisait à elle- même ; pour équilibrer le volume croissant de leurs achats autrement qu'en exportant en Chine du métal-argent, les Occidentaux s'étaient mis à pratiquer sur une grande échelle dans les provinces du Sud la contrebande de l'opium, denrée produite à bon compte par les sujets de la Compagnie britannique des Indes orientales.

    En bref, l'Angleterre perd de l'argent en important des quantités massives de thé depuis la Chine. La solution, selon elle, est que la Chine achète à son tour des produits à l'Angleterre. Cela équilibrera le commerce entre les deux pays. mais peut-on comparer le thé et l'opium ? pour les Anglais, oui. L'essentiel est l'équilibre des échanges.

    Les incidents se multiplièrent à Canton, vers 1830-1835, entre marchands anglais et fonctionnaires chinois. En 1839, Lin Zexu [Lin Tsô-siu], envoyé extraordinaire de l'empereur, fit saisir toutes les caisses d'opium se trouvant dans la ville, pour les brûler au cours d'une cérémonie expiatoire à caractère religieux -geste qui lui vaut une place d'honneur dans le "panthéon" du nationalisme chinois moderne, (d’après E.U.)-. L'Angleterre riposta en engageant en Chine du Sud et vers les bouches du Yangzi une série d'opérations militaires - "première guerre de l'opium"- qui aboutirent en 1842 à la défaite chinoise. La Chine vaincue et ulcérée doit signer le traité de Nankin.

    Par ce traité, la Chine impériale s’oblige à ouvrir cinq ports maritimes au libre commerce avec l’étranger : outre Canton, déjà ouvert, ce sont Shanghai, Amoy (Xiamen), Fou-Tchéou (Fuzhou) et Ning Po (Ningbo). Elle accepte de supprimer le système du Co-hong, de limiter à 5% ses tarifs douaniers, de payer de lourdes indemnités annuelles et enfin de céder à l'Angleterre l'île de Hong Kong. En outre, les résidents étrangers en Chine ne relevaient plus de la juridiction ordinaire chinoise, mais de tribunaux présidés par leurs consuls -privilège de l'"exterritorialité"-. De même ils étaient autorisés à résider dans les ports ouverts, ce qui fut le point de départ de la création des "concessions", ces quartiers résidentiels des ports étaient soustraits à l'autorité régulière chinoise et administrés par les communautés marchandes étrangères sous le contrôle des consuls. Enfin, privilège obtenu l'année suivante par la France, la Chine acceptait de tolérer l'activité des missionnaires, interdite depuis le XVIII°siècle et des églises, écoles, hôpitaux et cimetières purent être établis dans les cinq ports (traité de Huangpu ou de Whampoa, 1844, qui donne à la France le bénéfice de la nation la plus favorisée -comme l'Angleterre).

(NB. voici une information transmise par un correspondant, en rapport avec le scandale qui vient d'éclater concernant la banque HSBC 

Faut-il incriminer la banque ? Sa culture ? Sa taille ? La régulation ? Dans un monde où les scandales bancaires se multiplient – explosant depuis la crise de 2009, révélatrice des excès – le cas d’HSBC frappe. Par l’histoire singulière de cette institution, tout d’abord, créée dans des conditions sulfureuses, dans le Hongkong de la fin des années 1860. L’empire britannique vient alors de remporter la guerre de l’opium qui l’oppose à la Chine depuis vingt ans. Il force les ports chinois à participer à son lucratif trafic d’opium. L’idée de créer une banque pour financer ce commerce germe dans la tête d’un écossais spécialisé dans l’importation de cette drogue produite aux Indes. HKSC, l’ancêtre de HSBC, est né.
    Pour Thomas Sutherland, le fondateur de l’établissement, c’est le jackpot. Et pour la banque, le début d’une odyssée financière. Après s’être émancipée de la région Asie-Pacifique dans les années 1970, elle s’impose comme l’un des plus gros conglomérats financiers mondiaux, grâce au rachat de concurrents aux États-Unis et au Royaume-Uni. Le siège d’HSBC est transféré de Hongkong à Londres en 1993, avant la rétrocession de la cité- État à la Chine. Fin de la parenthèse).

    On n'insistera jamais assez sur le caractère amoral, ignoble de ce trafic IMPOSE par les Anglais impérialistes. Marx le dénonça, mais qui le sait ? Voici ce qu’il en dit dans un article du New York Dealy Tribune, daté du 20 septembre 1858, début de la seconde guerre chinoise comme il dit, guerre qui l’oblige à parler de la première.

"Je ne parlerai pas davantage de la moralité de ce commerce de l’opium, décrit par Montgomery Martin [2], lui-même Anglais, dans les termes suivants : "Why, the slave trade was merciful compared with the opium trade. We did not destroy the bodies of the Africans, for it was our immediate interest to keep them alive; we did not debase their natures, corrupt their minds, nor destroy their souls. But the opium seller slays the body after he has corrupted, degraded and annihilated the moral being of unhappy sinners, while, every hour is bringing new victims to a Moloch which knows no satiety, and where the English murderer and Chinese suicide vie with each other in offerings at his shrine." "[3]

La France n'est pas innocente, avec Jules Ferry elle assume parfaitement ce viol qui apporte, soi-disant  la civilisation : "Provocatrice, la civilisation, qui cherche à ouvrir des terres qui appartiennent à la barbarie ? Provocatrices, la France et l'Angleterre, quand, en 1860, elles imposaient à la Chine l'ouverture d'un certain nombre de ports et, par conséquent, une communication directe avec la civilisation ? " (Séance à la chambre des députés du 10 décembre 1881) - cité dans "le livre noir du colonialisme" par P. Brocheux).

La seconde : le sac du Palais d’été

    

ci-contre un élément survivant du Palais d'été.

La seconde guerre de l'opium dura de 1856 à 1860 et opposa la Chine à la France et au Royaume-Uni (soutenus par les États-Unis et la Russie).

    Le commerce dans les ports "ouverts" ne progresse pas aussi vite qu'on l'espérait, tandis que les mandarins locaux se retranchent derrière les ordres impériaux pour laisser traîner en longueur les affaires qui surgissent dans les ports du Sud ; en effet, conformément à la tradition chinoise, les relations avec les "barbares" étaient de la compétence, non du gouvernement central, mais des fonctionnaires locaux, et les Occidentaux s'accommodaient mal de cette situation peu conforme à leurs habitudes. Avec la "seconde guerre de l'opium", l'Angleterre prend à nouveau l'offensive, en 1856, appuyée cette fois par la France. Les alliés opèrent d'abord autour de Canton, dont le vice-roi poursuivait la politique intransigeante de Lin Zexu (cf. supra), puis en Chine centrale et enfin en direction de la capitale.

     C’est ici que se place un épisode pitoyable qui pèse sur les épaules de l’Occident chrétien.

    Des persécutions exercées contre les Européens servirent de-prétexte à l'expédition que la France entreprit en Chine, de concert avec l’Angleterre de 1858 à 1860. A la suite de violences commises contre des commerçants anglais et du massacre après tortures, d'un missionnaire français, le Père ChapdeIaine, les gouvernements impérialistes rendirent responsables malgré leur impuissance (ces faits et gestes sont dus aux Taï-ping), les autorités de Pékin et recoururent de nouveau à la force pour appuyer les négociations de leurs diplomates.

    Après avoir occupé Canton, les alliés transportèrent leurs opérations dans le golfe du Pe Tchi-Li et s'emparèrent de forts sur Peï-Ho, fleuve qui arrose Pékin à l’amont, puis Tien-tsin à l’aval avant de se jeter dans le golfe, mer bordière de la Mer Jaune. Des chinois vinrent signer un traité à Tien-tsin en juin 1858 ; mais, comme la ratification se faisait attendre, des plénipotentiaires français et anglais voulurent aller la chercher à Pékin. Ils se heurtèrent à des défenses chinoises sur le Peï-Ho et durent reculer. Après avoir reçu des renforts d'Europe, les alliés réoccupèrent Takou, fort sur le fleuve, puis Tien-tsin, et le général français Cousin-Montauban battit l'armée mandchoue, le 21 septembre 1860, au pont de Palikao. La route de Pékin était ouverte, d’autant plus que l’empereur avait quitté sa capitale. Les Européens, pour se venger de massacres de prisonniers, pillèrent les richesses du Palais d’été et l’incendièrent. Alors fut signé le traité de Pékin (octobre 1860).

    Cette orgie sacrilège qui rappelle la IV° croisade chrétienne à Constantinople, a vu se lever, déjà, des intellectuels dignes de ce nom. Parmi eux, le plus grand du XIX° siècle français : Victor Hugo. Voici ce que cet homme du Panthéon pense de cette catastrophe culturelle :

AU CAPITAINE BUTLER, Hauteville-House, 25 novembre 1861.

(…). Puisque vous voulez connaître mon avis, le voici :

Il y avait, dans un coin du monde, une merveille du monde ; cette merveille s’appelait le Palais d’été. L’art a deux principes, l’Idée, qui produit l’art européen, et la Chimère, qui produit l’art oriental. Le Palais d’été était à l’art chimérique ce que le Parthénon est à l’art idéal. Tout ce que peut enfanter l’imagination d’un peuple presque extra-humain était là. Ce n’était pas, comme le Parthénon, une œuvre rare et unique ; c’était une sorte d’énorme modèle de la chimère, si la chimère peut avoir un modèle. Imaginez on ne sait quelle construction inexprimable, quelque chose comme un édifice lunaire, et vous aurez le Palais d’été. Bâtissez un songe avec du marbre, du jade, du bronze, de la porcelaine, charpentez-le en bois de cèdre, couvrez-le de pierreries, drapez-le de soie, faites-le ici sanctuaire, là harem, là citadelle, mettez-y des dieux, mettez-y des monstres, vernissez-le, émaillez-le, dorez-le, fardez-le, faites construire par des architectes qui soient des poètes les mille et un rêves des mille et une nuits, ajoutez des jardins, des bassins, des jaillissements d’eau et d’écume, des cygnes, des ibis, des paons, supposez en un mot une sorte d’éblouissante caverne de la fantaisie humaine ayant une figure de temple et de palais, c’était là ce monument. Il avait fallu, pour le créer, le long travail de deux générations. Cet édifice, qui avait l’énormité d’une ville, avait été bâti par les siècles, pour qui ? pour les peuples. Car ce que fait le temps appartient à l’homme. Les artistes, les poètes, les philosophes, connaissaient le Palais d’été ; Voltaire en parle. On disait : le Parthénon en Grèce, les Pyramides en Égypte, le Colisée à Rome, Notre-Dame à Paris, le Palais d’été en Orient. Si on ne le voyait pas, on le rêvait. C’était une sorte d’effrayant chef-d’œuvre inconnu entrevu au loin dans on ne sait quel crépuscule comme une silhouette de la civilisation d’Asie sur l’horizon de la civilisation d’Europe.

Cette merveille a disparu.

Un jour, deux bandits sont entrés dans le Palais d’été. L’un a pillé, l’autre a incendié. La victoire peut être une voleuse, à ce qu’il paraît. Une dévastation en grand du Palais d’été s’est faite de compte à demi entre les deux vainqueurs. On voit mêlé à tout cela le nom d’Elgin, qui a la propriété fatale de rappeler le Parthénon. Ce qu’on avait fait au Parthénon, on l’a fait au Palais d’été, plus complètement et mieux, de manière à ne rien laisser. Tous les trésors de toutes nos cathédrales réunies n’égaleraient pas ce formidable et splendide musée de l’Orient. Il n’y avait pas seulement là des chefs-d’œuvre d’art, il y avait un entassement d’orfèvreries. Grand exploit, bonne aubaine. L’un des deux vainqueurs a empli ses poches, ce que voyant, l’autre a empli ses coffres ; et l’on est revenu en Europe, bras dessus, bras dessous, en riant. Telle est l’histoire des deux bandits. Nous Européens, nous sommes les civilisés, et pour nous les Chinois sont les barbares. Voilà ce que la civilisation a fait à la barbarie.


Devant l’histoire, l’un des deux bandits s’appellera la France, l’autre s’appellera l’Angleterre. Mais je proteste, et je vous remercie de m’en donner l’occasion ; les crimes de ceux qui mènent ne sont pas la faute de ceux qui sont menés ; les gouvernements sont quelquefois des bandits, les peuples jamais.

L’empire français a empoché la moitié de cette victoire, et il étale aujourd’hui, avec une sorte de naïveté de propriétaire, le splendide bric-à-brac du Palais d’été. J’espère qu’un jour viendra où la France, délivrée et nettoyée, renverra ce butin à la Chine spoliée.

En attendant, il y a un vol et deux voleurs, je le constate. Telle est, monsieur, la quantité d’approbation que je donne à l’expédition de Chine.

VICTOR HUGO.

source de la photo : http://fr.wikipedia.org/wiki/Ancien_palais_d%27%C3%A9t%C3%A9#mediaviewer/File:Stone_Arch_Bridge_in_Yuanmingyuan.jpg

 

    Il fallut donc que les portes de Pékin fussent forcées et cette "cathédrale de l'Asie" (Victor Hugo) soit pillée en 1860 pour que soit ratifié un traité. Onze nouveaux ports sont ouverts au commerce occidental. Les missionnaires sont autorisés à résider dans l'intérieur du pays. La Chine accepte d'entretenir avec les pays occidentaux des relations diplomatiques proprement dites ; elle renonce au terme de "barbare" dans les documents diplomatiques, laisse s'installer à Pékin des légations occidentales et crée un ministère des Affaires étrangères et, écrit le docte J.-B. Duroselle, "met fin ainsi au mythe selon lequel l’empereur de Chine était le souverain du monde entier".

    De son côté, la Russie a fait ratifier par le gouvernement mandchou l'occupation de vastes territoires chinois au nord et à l'est de la Mandchourie. Ce sont (cf. carte) le territoire de l’Amour (1858), la Province maritime (1860). Les Russes créent Vladivostok.

 Voir la carte indiquant les ports "ouverts" dans la 1ère partie : La Chine avant 1911 : la géopolitique et les hommes (1ère partie)

    Le système des "traités inégaux" est désormais en place et va dominer pendant près d'un siècle les relations internationales de la Chine. Leur principal caractère est d'aboutir à une diminution de la souveraineté chinoise dans plusieurs domaines essentiels, telle l'administration avec les "concessions" ou la justice avec 1'"exterritorialité". De même, les flottilles militaires étrangères ont, depuis le traité de Tianjin, le droit de remonter les eaux intérieures chinoises, disposant ainsi d'un moyen de pression très efficace : c’est la "politique de la canonnière". La diminution de souveraineté est non moins nette en matière financière : les droits de douane sont limités à 5% et, à partir de 1859, ils sont collectés pour le compte de Pékin, par une administration spéciale, les Douanes impériales de Chine dont le personnel dirigeant est entièrement étranger (anglais notamment) et son chef -poste occupé de 1863 à 1907 par le célèbre Robert Hart - dispose d'une autorité de fait très étendue.

    L'effet des guerres de l'opium ne s'est pas seulement fait sentir à long terme, par le jeu de tous les privilèges obtenus par l'Occident. Dans l'immédiat, la rapidité avec laquelle avaient cédé les autorités mandchoues a sévèrement amoindri leur prestige politique.

 

 

UNE CONSÉQUENCE DES GUERRES :

LA RÉVOLUTION TAÏ-PING

 

    Une des conséquences les plus importantes est la révolution dite de Taï-ping qui dura de 1850 à 1864. Il s’agit bien davantage d’une révolution que d’une révolte car il y eut création d’un nouvel État, avec Nanjing comme capitale. Il y eut les bases d’une autre civilisation. Les Américains envisagèrent de reconnaître cet État.

    Je cite wiki : Vers le milieu du XIX°siècle, dans un contexte très difficile, les révoltes se multiplient, ce pour plusieurs raisons. D'abord, depuis le XVIII siècle, la Chine connaît un essor démographique ; vers 1850, elle compte plus de 410 millions d'habitants. Parallèlement, les surfaces cultivées ne peuvent guère augmenter, ce qui conduit à une pauvreté croissante, et aggrave les famines. De plus, en 1842, le Royaume-Uni a imposé des sanctions financières très lourdes à la Chine après la première guerre de l'opium, ce qui conduit le gouvernement chinois à accroître la pression fiscale, et la ponction annuelle d'argent-métal, liée au commerce de l'opium, est énorme, et chaque année grandissante. Cela entraîne le renchérissement de l'argent (argent-métal [4], JPR), avec lequel sont payés impôts et loyers, ce qui génère de facto une forte augmentation du coût de la vie.

    La grande originalité de cet ixième soulèvement rural de Chine est son caractère socialiste ou collectiviste. Wiki : Le fondateur du mouvement, Hong Xiuquan (1814-1864), qui avait lu des brochures religieuses remises par des missionnaires, se disait frère cadet de Jésus-Christ. Il promulgua une réforme agraire après la prise de Nankin en 1853, dans laquelle il instituait de profondes réformes sociales telles que l'égalité des sexes, accompagnées toutefois d'une stricte séparation entre les hommes et les femmes. Cette réforme s'accompagnait de mesures révolutionnaires : la propriété foncière privée était abolie ; nourriture, vêtements et autres biens de consommation courante étaient mis en commun dans des entrepôts publics, et distribués à la population selon leurs besoins par leurs chefs militaires ; l'opium, le tabac et l'alcool étaient désormais interdits. L'historiographie communiste chinoise considère que le mouvement Taiping préfigure la révolution communiste par ses aspects sociaux et ses concepts égalitaires (non sans raison, JPR. On notera d’ailleurs que la base socio-géographique du PCC au départ de la Longue Marche se trouve sur les terres de la Taï-ping 15 octobre 1934, CHINE : la Longue Marche commence..).

    Cet aspect essentiel est arrivé aux oreilles de K. Marx qui en parle ainsi :

                            Marx[5] : Et voici, pour conclure, une autre curiosité caractéristique rapportée de Chine par le missionnaire allemand bien connu Karl Friedrich August Gützlaff (1803-1851)[6]. La surpopulation lente, mais régulière de ce pays avait rendu depuis longtemps les conditions sociales très pénibles pour la grande majorité de la nation. Vinrent ensuite les Anglais qui s'assurèrent par la force la liberté de commerce dans cinq ports. Des milliers de bâtiments anglais et américains se rendirent en Chine et en peu de temps le pays fut submergé de produits britanniques et américains bon marché. L industrie chinoise fondée sur le travail manuel, succomba à la concurrence de la machine. L’inébranlable Empire du Milieu éprouva une crise sociale. Les impôts n’entraient plus, 1’Etat se trouvait au bord de la faillite, la population s’appauvrissait en masse et se révoltait ; elle désavouait, maltraitait et tuait les mandarins de l'empereur et les bonzes. Le pays courait à sa perte, il était même sous la menace d'une révolution violente. Pis que cela. Parmi la plèbe insurgée, il y avait des gens qui signalaient la misère des uns et la richesse des autres, qui exigeaient et qui exigent encore (Marx écrit en 1858, l'insurrection Taïping s'achève en 1864) une nouvelle répartition des biens, voire la suppression totale de la propriété privée. Lorsque M. Gützlaff fut revenu, après vingt ans d'absence, au milieu des hommes civilisés et des Européens, il entendit parler du socialisme et demanda ce que c'était. Quand on le lui, dit il s'écria, épouvanté : "Je ne puis donc jamais échapper à cette doctrine funeste ? C’est précisément là ce que prêchent depuis quelque temps beaucoup de gens de la populace en Chine !". (Il s’agit évidement des hommes de Hong Xiuquan (JPR))

                    Mettons que le socialisme chinois ressemble autant au socialisme européen que la philosophie chinoise à la philosophie hégélienne. Il n’en est pas moins réjouissant que l'Empire le plus ancien et le plus solide du monde ait été amené en huit ans, par les balles de coton des bourgeois anglais, au seuil d'un bouleversement social qui doit avoir, en tout cas, des résultats très importants pour la civilisation. Lorsque dans leur fuite prochaine en Asie, nos réactionnaires d'Europe seront enfin parvenus à la Muraille de Chine, aux portes qui donnent accès à la citadelle de la réaction et du conservatisme par excellence, qui sait s’ils n’y liront pas "RÉPUBLIQUE CHINOISE ! LIBERTÉ, ÉGALITÉ, FRATERNITÉ !" (en français dans le texte). Fin de citation.

 

    De tout cela, il résulte, en ces années 1860’, le fait que les États étrangers -Angleterre, France, États-Unis, Russie … - avaient tout intérêt à ce que l’administration mandchoue qui a ratifié ces traités inégaux demeure en place. Ils aideront donc Pékin à détruire l’insurrection Taï-ping (1864). Ainsi donc, la dynastie mandchoue qui était sur le point d’être renversée, en fut consolidée pour un demi-siècle (J.Isaac).

    Chaise à porteur pour l'étranger, anciennement "barbare", le statut de l'Empire du milieu, mandataire du Ciel, a bien changé. Non sans ressentiment.

[1] Jules Isaac est le seul à préciser cet aspect essentiel dans son manuel scolaire. Dans son célèbre, Le Lotus bleu, Hergé fait dire au vénérable Wan Jen-Ghié : "vous êtes ici au QG des Fils du Dragon, société secrète dont le but est la lutte contre l’opium qui fait, vous le savez d’énormes ravages dans ce pays". Mais son chef-d’œuvre, dessiné en 1934, ne parle que des Japonais, les Britanniques sont exclus de cette dénonciation quant à la drogue.

[2] Ministre des finances de Hong-Kong, il démissionna (1845) suite à un différent avec le gouverneur qui voulait augmenter les revenus tirés du commerce de l’opium.

[3] "Pourquoi la traite des esclaves fut-elle plus clémente que le commerce de l’opium ? Nous n'avons pas détruit les corps des Africains, parce qu’il était dans notre propre intérêt de les maintenir en bonne santé ; nous n'avons pas rabaissé leurs natures, n'avons pas corrompu leurs esprits, ni n'avons détruit leurs âmes. Mais le vendeur d'opium, lui, massacre le corps après qu'il a corrompu, dégradé et annihilé l’être moral des malheureux pécheurs, et chaque heure amène de nouvelles victimes à un Moloch qui ne connaît aucune satiété, le meurtrier anglais et le suicidé chinois luttent l’un contre l’autre pour les offrandes à son tombeau". (traduction JPR). http://www.marxists.org/archive/marx/works/1858/09/20.htm

[4] La Chine, fort bien pourvu en argent-métal l’utilisa comme monnaie en lieu et place de l’or.

[5] Extrait d’un article paru dans La nouvelle gazette rhénane, n°2, 1850. Cité par Jean Kanapa.

[6] Hong Xiuquan (cf. supra) découvrit le texte de la Bible dans la traduction en chinois qu’en avait faite Gützlaff.

Le Japon, de 1868 à 1914

publié le 5 nov. 2014 à 01:25 par Jean-Pierre Rissoan   [ mis à jour : 9 mars 2017 à 10:16 ]






        Le Fuji-yama vu du village Oniya, fin du XIX° siècle. (source : TDC, N°127, 1974).
Paysage harmonieux, « dont la finesse, la constante mesure et la grâce ne se retrouvent nulle part ailleurs au même degré », qui séduit tous les voyageurs et qui donne aux Japonais le sens inné de l'art, le goût du beau, l'amour de la nature.
L. Genet, HATIER T., 1945.

PLAN

I.                    L’ÈRE DE MEIJI

A.      L’ ÉTAPE HISTORIQUE DE 1868

B.      LES PROBLÈMES ÉCONOMIQUES ET DÉMOGRAPHIQUES

II.                  L’IMPÉRIALISME JAPONAIS

A.      L’IDÉOLOGIE NATIONALE

B.      LE JAPON ET L ASIE

 Le Japon, 1868 - 1914

    Tout le monde sait que le Japon s’ouvre, contraint et forcé, en 1868 à la civilisation technicienne et à certains aspects de la civilisation occidentale et cela sans rien abandonner de ses croyances ancestrales. Chacun sait également que sa victoire contre la Russie tsariste, en 1905, a été un coup de tonnerre à résonance mondiale signant ce que Guillaume II, Kaiser allemand, a appelé "le péril jaune". La fulgurante progression économique et démographique du Japon lui pose les problèmes classiques des pays capitalistes développés de l’époque : recherche de débouchés commerciaux, de ressources sûres en matières premières, de territoires qui seraient des exutoires pour sa population, trop nombreuse selon certains (1ère partie). Tout cela dans le cadre de l’idéologie nationaliste et impérialiste du moment. Cependant, l’impérialisme japonais en Asie se heurte vite à l’américain, Washington parlant de "contre-feu" ce qui ne laisse pas d’agacer les Japonais (2ème partie).

 

I.

L’ÈRE MEIJI

 

  

     Il n’est pas inutile de rappeler ce qui s’est passé depuis le XVII° siècle à 1868. Voici le fin de l‘article de J.P. Duteil sur le christianisme au Japon qui élargit son sujet :

    "La fermeture du pays et la sclérose générale des institutions (lien :KAGEMUSHA de Kurosawa, 1980 ) dépassent largement le cadre du christianisme. Sous Tokugawa Yoshimune (1684-1751), le code militaire bushidô a évolué vers un système de règles morales mêlant le respect de la hiérarchie, la politesse, la discipline du zen et les vertus civiques du confucianisme (autant d’éléments traditionalistes, JPR). Toutefois, même le confucianisme peut receler des dangers pour le gouvernement du shôgun, car sa logique exige la restauration du prestige impérial que les Tokugawa ont occulté (le shogunat Tokugawa est une dynastie de shoguns qui dirigèrent le Japon de 1603 à 1867, JPR). Par ailleurs, la situation économique devient préoccupante : le recensement de 1726 fait apparaître une population importante, de vingt-six à trente millions d'habitants, vivant pauvrement sur un archipel qui ne dispose que de rares et étroites plaines cultivables. Les impôts et l'endettement laissent les paysans sans ressources : les famines à partir de 1720, les révoltes ou ikki à partir de 1750, le développement de l'infanticide qu'interdisent plusieurs décrets en 1767 ruinent la population paysanne. Ces difficultés amènent de nombreux Japonais à mettre en cause la politique d'isolement, à laquelle s'accroche le Bakufu [1].

    Au début du XIXe siècle, de nombreux chefs de clans souhaitent la restauration de l'autorité impériale et l'abandon du système dualiste, empereur cloîtré et shôgun, qui caractérise le régime des Tokugawa et qui maintient le Japon à l'écart du développement scientifique et technologique. À partir de 1825, ce courant favorable à l'ouverture se trouve soutenu par la pression des puissances occidentales qui réclament l'aide aux navires naufragés, des dépôts de combustible dans les ports japonais et la possibilité pour leurs nationaux, commerçants ou missionnaires, d'exercer librement leurs activités dans l'archipel. En 1853, le "commodore"[2] Perry oblige le gouvernement shôgunal à accepter une convention au sujet des naufragés ; en 1856, l'envoyé américain Townsend Harris obtient la signature d'une série de traités ouvrant progressivement le Japon aux relations politiques, culturelles et commerciales avec le Japon. Cela signifie l'autorisation pour les Japonais de professer le christianisme : mais cette liberté n'est effective qu'après une campagne xénophobe, entre 1859 et 1862, provoquant les représailles militaires des Occidentaux. Face aux marines anglaises et américaines, l'impuissance du régime des Tokugawa  apparaît évidente et amène Yoshinobu, le dernier shôgun, à remettre le 9 novembre 1867 tous ses pouvoirs à Mutsu Hito, l'empereur Meiji, alors âgé de quinze ans".

 ci-dessus : le Japon en Chine (1930)    

 

A.    L ’ÉTAPE HISTORIQUE DE 1868, "Pays riche et armée forte"

    Après l’issue victorieuse, pour lui, de la guerre de Boshin (cf. article Wiki), l’empereur Mutsuhito fait entrer son pays dans l’ère Meiji, l’ère des Lumières. Expression malheureuse selon moi car les Lumières (françaises) évoquent la rupture avec le traditionalisme et le passage à la réflexion révolutionnaire, alors que ce n’est pas le cas au Japon : l’ère Meiji ce serait plutôt "que tout change pour que rien ne change"… C’est le passage du féodalisme au capitalisme, une modernisation politique et économique après les humiliations américaines et européennes. Au Japon, le sursaut nationaliste des samouraïs a évité au pays le colonialisme à la différence de la Chine (en fait, la Chine a gardé son empereur, mais elle a dû abandonner plusieurs attributs de souveraineté). C’est contraint et forcé par les Anglo-saxons que le Japon s’est industrialisé : le slogan de l’ère Meiji c’est "Pays riche et armée forte". L’objectif étant de pouvoir rivaliser à armes égales avec les Occidentaux.

    Le Japon connaît ce qu’on a appelé en Allemagne "une révolution par le haut" : l’empereur impose une constitution dans laquelle le pouvoir impérial reste fort car l’idée que l’empereur est dieu-vivant n’est pas abandonnée [3]. De surcroît, le pouvoir est exercé par Mutsuhito qui est autoritaire et actif. Cette constitution octroyée est inspirée du modèle prussien. L’empereur est tout puissant, le régime n’est pas parlementaire, c'est-à-dire que les ministres relèvent de l’empereur et non pas des chambres qui sont nommée (sénat) ou élue en partie (députés) au suffrage censitaire. Le féodalisme est aboli. L’État impérial prend l’initiative industrielle et cède ensuite les usines aux nobles et aux négociants : les grands groupes se constituent : les zaibatsu.

"La plupart des entreprises industrielles vendues par le gouvernement japonais à partir de 1875 sont tombées entre les mains d'un petit nombre de personnes et il s'est constitué rapidement de grandes sociétés aux activités multiples mais de structure familiale. En 1893, l’État mit en vigueur un code commercial qui renforça encore la position des plus puissants. Les entreprises appartenant à un même groupe deviennent des sociétés anonymes avec, chacune, son capital propre et son Conseil d'administration mais qui dépendent toutes d'une société-mère dont le Président est le chef de la famille - La société-mère détient la majorité des actions de ses filiales ou tout au moins une part suffisante pour en conserver le contrôle ; il se constitue donc des espèces de "holding" et en 1930, l’État prendra des mesures pour favoriser la concentration industrielle, ce qui va encore renforcer la puissance des Zaibatsu - (le nom de Zaibatsu signifie littéralement "aristocratie de fortune"). Quatre grands "Zaibatsu" dominent alors la vie économique du Japon : Mitsui, Mitsubishi, Yasuda et Sumitomo ; les deux premiers ont un poids particulièrement grand et dominent toute l'activité industrielle et commerciale du Japon.

a) Mitsui. La famille Mitsui est une vieille famille de guerriers nobles qui s'intéressent à partir du XIV° siècle au commerce de l'alcool de riz (saké) et des soieries. Au XVII° siècle, les Mitsui deviennent banquiers de la Cour et ils pousseront le Mikado à faire sa révolution du Meiji et à ouvrir le pays aux influences étrangères. Ils profiteront largement de la situation nouvelle, rachèteront à bon compte à l’État des mines (argent, charbon) et des usines textiles (soie, coton), se lanceront dans l'industrie lourde après 1890 et joueront un rôle capital dans les entreprises "coloniales" du Japon, la Corée à partir de 1910, la Mandchourie à partir de 1932. Très dynamique, Mitsui absorbe de nombreuses entreprises (papeteries, chimie, colorants...) et en 1934, on calculait que ce zaibatsu possédait 1/200° de toute la richesse japonaise et en contrôlait le quarantième !...

b) Mitsubishi. Un samouraï, Yataro Iwasaki, fonde en 1870 une maison de commerce à Nagasaki, trafique avec les étrangers, se lance dans la construction navale en rachetant des Chantiers à l’État puis dans l'industrie minière. Comme pour Mitsui, les activités vont se diversifier de plus en plus, avec l'industrie chimique, l'aéronautique. Son rôle est essentiel dans la constitution de la puissante flotte japonaise, militaire et commerciale.[4] ".

    La société japonaise est très inégalitaire avec, au sommet, la classe dirigeante (ancienne noblesse et industriels/financiers) qui crée très vite un complexe militaro-industriel, c’est-à-dire une union familiale et financière entre les industriels de l’acier, des constructions mécaniques et les officiers de la hiérarchie militaire. Chefs de guerre et capitaine d’industrie appartiennent aux mêmes familles et, en bas, des paysans sur-fiscalisés (il y a transfert de la richesse produite par les paysans vers l’industrie en mal de financement) et des ouvriers miséreux et dociles.  

La condition ouvrière au Japon avant 1914

"On retrouve au Japon les mêmes abus qu'autrefois, les mêmes qu'en Europe au commencement du XIX° siècle, et encore aggravés : journées de 12, 13, 14 et 15 heures ; salaires dérisoires malgré les augmentations successives, puisque seuls les maçons et les couvreurs en tuiles arrivent à gagner un yen (2,50 francs) par jour et qu'on a calculé que l'ouvrier le plus économe pouvait à peine économiser deux francs par mois ; travail de nuit pour les femmes et pour les enfants, et pour des enfants de 10 ans ! Une immoralité profonde, et tous les ravages de la phtisie et de la tuberculose. La loi promulguée en 1911, qui fixe à 12 heures la journée ouvrière et qui défend d'embaucher des enfants au-dessous de 12 ans, cette loi qui détermine la responsabilité des patrons, a rencontré une telle hostilité chez les chefs d'industrie et une telle indifférence chez les ouvriers qu'on a décrété que ses principales dispositions, et les plus humaines, ne seraient applicables que 15 ans après sa mise en vigueur".

ANDRÉ BELLESSORT, Le nouveau Japon, Paris, 1918.

La librairie académique Perrin, éditeur, Paris, VII°.

 

B.     LES PROBLÈMES ÉCONOMIQUES ET DÉMOGRAPHIQUES

    Il y a d’abord le problème démographique. La notion de surpeuplement est une notion relative. Relative aux ressources disponibles. A la fin de notre période (1910), le Japon compte 50 millions d’habitants soit 150 hab./km2. L’agriculture ne subvient pas aux besoins : le pays doit importer une partie notable de sa nourriture. Dans ces conditions, pour trouver l’argent (devises, or) nécessaire pour payer ces/ses achats, l’empire du soleil levant doit vendre son travail, travail de transformation (industrie) et de vente (commerce extérieur).

    Cela amène presque mécaniquement la recherche de matières premières et sources d’énergie (charbon, pétrole, coton, minerai de fer…) dont le Japon est plus ou moins dépourvu. Recherche, inséparablement, de débouchés commerciaux et même d’exutoire au trop-plein démographique.

De tous les grands États, le Japon est le plus rapproché de la Chine. Le seul qui, par la nature des choses, ait son orientation politique entièrement dirigée vers ce pays. Le Japon pays de pauvre agriculture ne trouve pas dans son propre territoire les énormes ressources qui lui sont nécessaires s'il veut continuer à jouer le rôle d'un grand Etat. C'est donc à l'industrie et au commerce qu'il doit demander de combler le déficit. Il n'y a pour lui qu'un client possible et indispensable, c'est la Chine, c'est le marché chinois. Le Japon est pour ainsi dire contraint et voué à une politique d'agression et de conquête... Le Japon a d'immenses visées d’avenir. D'un côté, un État puissant, formidablement armé et pauvre ; de l'autre, un État immense, plein de richesses et dépourvu de forces militaires sérieuses.

Paul Claudel, Sous le signe du dragon, La Table ronde, 1909 [5].

    Le capitalisme japonais débouche donc sur l’impérialisme, d’autant plus que le Japon a conservé les mêmes structures mentales ; de ce point de vue le Meiji n’est pas du tout une révolution.

Au dix-huitième siècle un auteur japonais écrivait : "La déesse du Soleil, en remettant à son petit- fils [le premier mikado], les trois joyaux sacrés (Un miroir, un glaive et une pierre précieuse, tous trois conservés au temple d’Isé), l'a proclamé souverain à perpétuité du Japon. Aussi longtemps que les cieux et la terre subsisteront, ses descendants continueront à gouverner les îles japonaises". Au début du dix-neuvième siècle, un autre s'exprimait ainsi : "Notre pays, seul né des dieux, seule patrie de la déesse du Soleil, seul gouverné par ses descendants, notre pays sera toujours supérieur aux autres pays, leur guide et leur chef : les Japonais sont loyaux et droits, dédaigneux des vains systèmes et des erreurs où se plaisent les autres peuples". Au début du vingtième siècle, on lisait dans le Manuel des sous-officiers de l'armée japonaise : "On devra s'appliquer à démontrer aux hommes que le Japon est supérieur à toutes les autres nations du monde".

cité par J. Isaac, 1960.

La misère du peuple japonais reste très grande à la fin de notre période. C’est lui qui a payé la modernisation du Japon.

Qui dira les horreurs du quartier de Shitaya à Tokyo? Il y a là deux mille maisons où la misère se fait épouvante... Des foules entières n'y subsistent qu’''à la journée'' ; des rues entières comme le Shin Ami Cho, qui compte trois cent cinquante maisons, sont peuplées de gens si pauvres qu'ils ne possèdent même pas la couverture dont ils s'enveloppent quand ils dorment. Moyennant un demi-sou, ils louent, chaque nuit, une sorte de harde faite de chiffons cousus ensemble. Il y a là beaucoup d'artisans, des bateliers, des marchands ambulants, des raccommodeurs de menus objets, tous ceux que le chômage forcé a réduits à un complet état de destitution, de dégradation physique et morale. C'est ici le quartier infernal des mangeurs de choses immondes. Ceux qui le hantent s'alimentent d'entrailles et de têtes de poissons, ils grignotent du riz corrompu, des fruits pourris et des détritus de viande.

Ludovic Naudeau, Le Japon moderne, Flammarion 1909.

II

L’IMPÉRIALISME JAPONAIS

 

    Le Japon trouve dans son passé un argumentaire idéologique pour justifier ses agressions mais sa rapide expansion en Asie se heurte au "contre-feu" américain.

    A. L’IDÉOLOGIE NATIONALE

    Deux aspects peuvent être dégagés et soulignés : la militarisation de la société et le maintien des structures morales/mentales traditionnelles.

1. au plan militaire

    "Pays riche et armée forte" fut le slogan adopté par le gouvernement de Meiji. Les élites japonaises ne veulent pas subir le sort de la Chine livrée à l’impérialisme occidental. L’Empereur, les Samurai - ceux de l’ouest de l’archipel - modernisent l’Etat. Guerriers professionnels, ils s’intéressent à la technique militaire européenne et par là à l’industrie : il n’y a pas d’armée moderne sans sidérurgie et constructions mécaniques. De ce point de vue l’Allemagne et son armée servent de modèles.

    "L’armée du Meiji fut d’abord une armée de guerre civile" écrit J. Mutel. Qu’est-ce à dire ? Cette armée nouveau modèle qui intègre le service militaire obligatoire doit s’imposer et imposer l’ordre nouveau à deux types d’opposants : les paysans qui, écrasés d’impôts, voient partir leur fils pour un service dont ils ne voient pas l’utilité et les Samouraï nostalgiques de l’ordre ancien. C’est ainsi qu’en 1877, les derniers Samouraï au sabre sont battus à plate couture (le film "le dernier samouraï" est une adaptation libre des évènements de la rébellion de Satsuma en 1877) ; durant les années 80’, les multiples émeutes paysannes sont écrasées.

    Le but de l’armée consiste aussi à répandre le nationalisme dans le peuple et à assurer la puissance internationale du Japon. L’école - devenue obligatoire au niveau du primaire - et la presse y contribuent également. 

Rescrit impérial sur le sujet de l'éducation (1872)

 La science est nécessaire pour tous, pour le perfectionnement moral et matériel et pour l'amélioration des conditions d'existence, l'ignorance étant la mère de toutes les misères qui désolent la société... Depuis quelques années des écoles existent, néanmoins l'erreur a persisté dans le peuple, qui ne se rend pas compte de l'importance et de la nécessité de s'instruire, faussement convaincu que l'instruction est l'apanage des hautes classes. Il n'y a pas encore de paysans, ni d'artisans, ni de marchands qui envoient à l'école leurs fils, encore moins leurs filles... Notre dessein, désormais, est que l'instruction ne soit plus restreinte à quelques-uns, mais qu'elle soit répandue de telle manière qu'il n'y ait plus un seul village avec une famille ignorante, une seule famille avec un membre ignorant. Le savoir, désormais, ne doit plus être considéré comme la propriété des classes supérieures, mais comme l’héritage commun dont doivent recevoir une part égale nobles et samouraï, paysans et artisans, hommes et femmes…

    Soucieux d’obéir à leur empereur, les Japonais n’eurent plus qu’un désir : s’instruire. Une "fièvre scolaire" s’empara de tous les villages et quartiers des villes (Louis Frédéric).

    2. au plan de la morale traditionnelle

A Nos sujets (1890)

Que Nos sujets fassent preuve de piété filiale à l'égard de leur père et de leur mère et d'affection à l'égard de leurs frères et sœurs ; que l’harmonie règne entre mari et femme, et la confiance entre compagnons ; qu’ils soient respectueux et modestes, qu’ils manifestent amour et estime à tous, qu’ils se consacrent à l’acquisition des Sciences et à l'exercice des Arts, qu’ils épanouissent les facultés de leur entendement, qu'ils parachèvent leur talent et leur vertu, et par là qu'ils augmentent le bien commun et concourent au progrès des choses d’ici-bas ; que toujours ils honorent la constitution et obéissent aux lois et que si les circonstances l’exigent, ils se sacrifient à l’Etat avec loyauté et courage, qu’ ainsi, ils servent la prospérité de notre Trône, qui est éternel comme le Ciel et la Terre. De la sorte, ils n’agiront pas seulement comme de fidèles et loyaux sujets mais ils illustreront brillamment les traditions léguées par leurs ancêtres.

Cité par J MUTEL. Le Japon, la fin du shôgunat et le Japon de Meiji, 1853-1912, Hatier, 1970.

    Citation magnifique au plan pédagogique qui mêle parfaitement l’idéologie traditionaliste la plus détestable au souci de l’acquisition des sciences et au développement des facultés de l’entendement de chacun. On croirait du Fichte (Discours à la nation allemande).

    Le Japon importe la technique occidentale -Pierre Loti parle de l’incurable singerie de ce pays [6]- mais maintient les traditions médiévales pour mieux rester japonais, ce que Loti n’a pas vu. Parmi celles-ci, l’idée que l’empereur est Kami, c’est-à-dire dieu et que ceux qui meurent pour lui deviennent à leur tour Kami que l’on vient adorer au sanctuaire shinto de Yasukuni -sanctuaire créé sous l’ère Meiji- ; l’idée aussi que le Japon, fils du soleil, est une terre divine destinée à gouverneur le monde (cf. supra les citations de J. Isaac), le rôle des soldats japonais est dès lors d’accomplir cette destinée, ce sont les hommes de la mort certaine (cf. la critique du film FURYO de Nagisa OSHIMA (1983) Merry Christmas, Mr Lawrence !) ; autre tradition maintenue : l’exaltation de l’offensive et du moral des troupes jusqu’à l’irrationnel ; le soldat japonais ne se laisse pas faire prisonnier, il doit mourir au combat ; enfin, la tactique des attaques de saturation - comme à la bataille de Nagashino (1575) - est conservée. Le Kamikaze de 1944-45 est de cette lignée, on a bien compris. Le racisme s’ensuit puisque les étrangers n’appartiennent pas au Japon divin par naissance (J. Mutel). L’armée japonaise utilise des civils chinois pour l’entrainement au tir.

    Les Japonais ne comprennent pas pourquoi on les arrête dans leur expansion impérialiste (après leur victoire contre la Chine en 1895, après leur victoire contre la Russie en 1905, même après 1914-1918 avec la conférence de Washington, 1922, sur la limitation des armements navals). Ils croient non pas à une volonté d’équilibre diplomatique de la part des Occidentaux mais à la manifestation d’un mépris à leur égard. Ils se sentent humiliés or, le Japon est "appelé à diriger le monde", ces humiliations provoquent donc une formidable amertume et volonté de revanche. De plus, conquérir la Chine est un objectif propre, irréprochable : il s’agit de la libérer du joug occidental et de lui rendre son authenticité. Les Occidentaux persécutent le Japon en l’empêchant de réaliser cette mission divine.

B. LE JAPON ET L’ASIE

1894 : guerre sino-japonaise, traité de Shimonoseki, intervention russe pour modérer les ambitions japonaises, gain : Formose (Taïwan), protectorat sur la Corée.

1905 : guerre russo-japonaise, première victoire d’un peuple "de couleur" sur une nation européenne, Guillaume II parle de "péril jaune", intervention américaine pour modérer les ambitions japonaises, traité de Portsmouth, gain : Liao Toung, Port Arthur.

1910 : annexion de la Corée.

L’idéologie impérialiste se développe : 

"Hier encore, on admettait que la question d'Extrême-Orient devait être résolue par les seuls Européens et les Américains. Désormais nous savons qu'elle sera résolue, les Européens et les Américains se tenant au second plan, par le Japon ! La paix du monde exige que, par l'union de tous les Orientaux sous l'influence transformatrice du Japon, se constitue en Extrême-Orient un grand Empire capable d'empêcher l'extension de l'Amérique et de l'Europe. Si les étrangers veulent considérer la Chine, comme l'Inde ou l'Égypte, s'ils perdent le respect, nous les précipiterons dans les catastrophes".

Article d'un journal japonais, avril 1905. Cité par R. GROUSSET, Le réveil de l’Asie, Plon.

    Le Japon mêle colonialisme et impérialisme invisible (pour la définition de ces termes lien : l'impérialisme avant 1914 : le moteur de l'expansion (2ème partie)).

"Le Japon lance sur ses voisins le flot de ses émigrants comme si sa population était trop à l'étroit sur un sol exigu. Il avait jeté son dévolu sur les îles Hawaï, où ses nationaux sont 61.000 ; mais grande fut sa déconvenue quand cette proie lui fut ravie. Ils ont mis brutalement la main sur le gouvernement, sur les finances, sur toutes les ressources de la Corée ; ils traitent la Mandchourie comme un champ de colonisation. En Chine, leur activité est insatiable. Ils s'infiltrent partout, comme administrateurs, commerçants, ingénieurs, instructeurs militaires, etc. ; partout ils écoulent leurs produits et répandent leurs idées. Avec la superbe assurance d'un peuple jeune, fier de sa gloire de parvenu, le Japon attend tout de la force : son armée et sa marine ont révélé leur nombre et leur valeur ; l'accord avec l'Angleterre lui a donné l'hégémonie maritime de l'Extrême-Orient. Il regarde maintenant vers d'autres horizons et c'est la suprématie du Pacifique qu'il entrevoit".

M. Fallex & A. Mairey, Les principales puissances du monde, manuel de géographie des classes terminales. Ed. Delagrave de 1912.

 

    Le contre-feu américain

    En 1898, les États-Unis annexent les Philippines et Hawaï convoités par le Japon. en 1905, ils dictent quasiment le traité de Portsmouth pour limiter les progrès territoriaux du Japon. Les États-Unis s’opposent à tout privilège du Japon en Chine, ils opposent le principe de "la porte ouverte" à la politique nippone des zones d’influence. Dans ce dernier cas, le pays concerné a monopole sur sa zone d’influence. La guerre du Pacifique se profile. 

    En 1914, le Japon se mit du côté des Alliés et - sans avoir aucunement l’intention d’envoyer des soldats en Europe - fit main basse sur les positions allemandes en Chine et dans le Pacifique (cf. excellent article wiki Japon durant la Première Guerre mondiale). En 1919, à Versailles, les Alliés confirment la domination japonaise sur le Shandong en lieu et place des Allemands ce qui heurta profondément les Chinois eux-aussi entrés en guerre du coté allié ayant envoyé 200.000 coolies en Europe. Chine : La révolution du 4 mai 1919

 

BIBLIOGRAPHIE

Louis FREDERIC, "La vie quotidienne au Japon au début de l’ère moderne, 1868-1912", Hachette, 1984.

Jacques MUTEL, "Le Japon, nation guerrière ?", revue L’HISTOIRE, n° 28, 1980.

Michel VIE, "L’entrée du Japon dans l’ère Meiji", Le Monde, 3-4 janvier 1993.

J. MUTEL. Le Japon, la fin du shôgunat et le Japon de Meiji, 1853-1912, Hatier, 1970.

 

 



[1] Le bakufu ou Shogunat Tokugawa (1603-1867) est composé de différents organes qui le dirigent : le tairō ou grand ancien, le conseil des rōjū ou conseil des anciens, le conseil des wakadoshiyori ou conseil des jeunes anciens (sic), le ōmetsuke ou censorat, les machi-bugyō ou gouverneurs civils. Il a aussi mis sur pied une unité militaire d'élite, le Denshūtai, qui a combattu durant la guerre de Boshin (1868-1869). Wiki.

[2] Grade intermédiaire entre capitaine de vaisseau et contre-amiral dans les marines anglo-saxonnes.

[3] Une nouvelle constitution avec élections au suffrage universel des représentants sera imposée par le général américain Mac Arthur en 1945. C’est dire que l’expérience démocratique des Japonais est nulle.

[4] Considérés comme responsables de la politique expansionniste et belliqueuse du Japon, les zaibatsu sont démantelés par les autorités américaines en 1945, leurs biens sont mis en vente, les regroupements de sociétés et les cumuls de postes directoriaux sont interdits. La diète japonaise vote en 1947 une loi "anti-trust" copiée sur la loi américaine. La victoire communiste en Chine et la guerre de Corée amènent les Américains à réviser leur politique ; (les ex-criminels de guerre deviennent des alliés, JPR) dès 1950, certaines mesures restrictives sont levées, en 1951 les cartels de sociétés exportatrices sont autorisés, en 1952, les fusions sont de nouveau permises et les anciens noms des zaibatsu d'avant guerre peuvent réapparaitre. Texte et note du géographe Huetz de Lemps.Sur ce point -qui dépasse notre sujet limité à 1914 - lire l'article du Monde de 9/10 août 1987 "de la prison au pouvoir", g. LE POIDS DE L'ASIE DANS LES RELATIONS INTERNATIONALES (1945-1960')

[5] En 1909, Paul Claudel, diplomate de formation, est consul de France en Chine.

[6] Officier de marine, Loti fit deux séjours au Japon, il fut même marié à une Japonaise.

XIX° siècle, le train : railway mania, impérialisme et guerre mondiale

publié le 25 févr. 2014 à 08:59 par Jean-Pierre Rissoan   [ mis à jour : 27 juil. 2015 à 02:22 ]

    J’ai montré, par ailleurs, XIX° siècle, le train : son impact économique et géographique le rôle économique et géographique du train, figure de proue de la révolution industrielle, en prenant l’exemple de la France. Progressivement, c’est le monde entier qui est pris de cette fièvre de construction ferroviaire. La construction de voies ferrées est essentielle à l’impérialisme, dans les colonies ou dans les pays sous-influence, car les métropoles ont besoin de sources d’énergies et de matières premières : il faut donc acheminer ces ressources dans un port d’embarquement où elles sont expédiées vers l’Europe ou le Japon. La voie ferrée est le complément indispensable au transport maritime. Il n’y aurait pas eu de révolution industrielle sans le chemin de fer (et inversement).  

    Cet aspect des choses est d’une telle importance que les programmes officiels pour l’enseignement secondaire, arrêtés en 1902 par l’inspection générale, comportaient, outre l’étude des grandes puissances du monde : "Les grandes voies de communication. Routes maritimes et terrestres. Chemins de fer. Grandes lignes de navigation. Télégraphes". Je vais donc exploiter le manuel pour classe terminales des lycées des éditions Hachette, publié en 1914 juste avant la crise de Juin-Juillet 1914.

    Nous allons voir que les nouvelles constructions se chiffrent en centaines de milliers de kilomètres à l’échelle mondiale. C’est un pactole. Qui en profite ? À ce niveau, le retard allemand se fait sentir, retard non pas dans la sidérurgie et les constructions mécaniques (locomotives), bien au contraire, mais retard dans l’expansion coloniale. C’est l’Allemagne qui produit ce qui est nécessaire aux réseaux ferrés, mais ce sont l’Angleterre et la France qui les financent et les installent. Contradiction qui est aux sources de la guerre.

 I.

LES RÉSEAUX EN 1914

 

        La carte ci-dessous, extraite du manuel évoqué précédemment, nous sert de base de travail.


    A. DESCRIPTION

    On peut très sommairement distinguer les réseaux maillés et les réseaux linéaires (formule un peu oxymorale, comme dit l’autre). L’Europe est extrêmement maillée avec une densité de 3200 mètres de voies sur une surface de 100 km2. On trouve aussi un réseau à mailles serrées dans le Nord-Est des États-Unis et quelques autres grandes régions du monde (Le Cap, Buenos Aires, Sydney-Melbourne). Pour des raisons stratégiques, les Anglais ont construit un réseau qui couvre toute l’Inde.

  


         Les réseaux linéaires sont de deux types. Il y a d’abord les transcontinentaux. Certains sont à l’origine d’authentiques épopées, comme le Transsibérien, les voies coast to coast -du Pacifique à l’Atlantique- aux États-Unis et au Canada. On voit aussi le transandin (Buenos Aires-Valparaiso), etc… Il y a ensuite les pénétrantes coloniales. Le réseau australien est intéressant. Cette carte élaborée en 1914 montre bien le développement de la côte est avec un réseau maillé entre Melbourne et Sydney. Au nord de cette région économiquement centrale, on lit les voies d’exploitation qui aboutissent aux ports exportateurs de Brisbane et Townsville. Ce schéma est encore plus caricatural en Australie occidentale : les mines et régions d’agriculture commerciale sont branchées sur les ports de Perth et de Geraldton.

   


    La carte des chemins de fer en Afrique australe permet les mêmes conclusions.


    En Afrique-du-sud, le réseau est maillé, particulièrement dans les colonies d’Orange et du Transvaal, mais tous les ports sont bien desservis, comme il se doit. Partout ailleurs, l’exploitation coloniale marque la géographie des transports : les voies ferrées sont grossièrement perpendiculaires à la côte (recherche de l’orthodromie) et cela aussi bien chez les Allemands que chez les Portugais (cf. l'Angola, colonie portugaise). Le Congo est exploité commercialement là où il est navigable, ailleurs ses rapides périlleux sont contournés par des voies ferrées : il y a donc succession de tronçons fluviaux et ferroviaires avec autant de transbordement : solution couteuse rendue viable par l’asservissement des travailleurs africains.  

   







    B. DYNAMIQUE

    Ce tableau sommaire est l’aboutissement d’une période de fièvre dans la construction. Lénine écrit : "Les statistiques des chemins de fer [1] offrent des données d'une précision remarquable sur les différents rythmes de développement du capitalisme et du capital financier dans l'ensemble de l'économie mondiale. Voici les changements intervenus, au cours des dernières dizaines d'années du développement impérialiste, dans le réseau ferroviaire" :

Chemins de fer construits de 1890 à 1913 (en milliers de kilomètres)

 

1890

 

1913

 

+

 

1.Europe

224

 

346

 

+122

 

2.États-Unis d'Amérique

268

 

411

 

+143

 

3.Ensemble des colonies

82

 

210

 

+128

 

4.États indépendants ou semi-indépendants d'Asie et d'Amérique

5. sous-total 3+4

43



125    

137



347



+94



+222

Total (1+2+3+4)

617

 

1 104

 

 +487

 

 

    En 23 ans, ont donc été construits presque un demi million de kilomètres de voies (487.000 exactement). 46% de ce kilométrage relèvent de l’impérialisme (colonies et États d’Asie et d’Amérique, ensembles 3 et 4 dans le tableau ci-dessus) soit 222.000 km.


II.

LE HIATUS ENTRE CAPACITÉS DE PRODUCTION ET

ESPACE COLONIAL

 

    A. LE HIATUS

    Lénine décèle avec sagacité la contradiction entre, d’une part,

"le développement des voies ferrées (qui) a donc été le plus rapide dans les colonies et les États indépendants (ou semi-indépendants) d'Asie et d'Amérique. On sait qu'ici le capital financier de quatre ou cinq grands États capitalistes règne et commande en maître. 200 000 kilomètres de nouvelles voies ferrées dans les colonies et les autres pays d'Asie et d'Amérique représentent plus de 40 milliards de marks de capitaux nouvellement investis à des conditions particulièrement avantageuses avec des garanties spéciales de revenus, des commandes lucratives aux aciéries, etc., etc. "

et, d’autre part,

"la part exceptionnellement élevée (qui), lors du partage de ce "butin", tombe aux mains de pays qui ne tiennent pas toujours la première place pour le rythme du développement des forces productives".

 

    La longueur totale des voies ferrées dans les pays les plus importants, considérés avec leurs colonies, était (en milliers de kilomètres):

 

1890

1913

 

États-Unis

268

413

+145

Empire britannique

107

208

+101

Russie

32

78

+46

Allemagne

43

68

+25

France

41

63

+22

Total pour les 5

491

830

+339

 

    Ces cinq puissances sont donc directement responsables de la construction de 339.000 km sur les 487.000 signalés précédemment. Le reste relève de la concurrence, comme dans l’empire ottoman, par exemple, voir carte Les guerres balkaniques 1912-1913 On aura relevé la modestie du chiffre allemand : 25.000 km construits dans les territoires qui ressortent de l’autorité du Reich soit quatre fois moins que l’Angleterre. Mais l’Allemagne, à la différence de l’Angleterre est en pleine expansion.

 

B. L’EXPANSION ALLEMANDE

"Grâce à ses colonies, l'Angleterre a augmenté "son" réseau ferré de 100 000 kilomètres, soit quatre fois plus que l'Allemagne. Or, il est de notoriété publique que le développement des forces productives, et notamment de la production de la houille et du fer, a été pendant cette période incomparablement plus rapide en Allemagne qu'en Angleterre et, à plus forte raison, qu'en France et en Russie.

En 1892, l'Allemagne produisait 4,9 millions de tonnes de fonte contre 6,8 en Angleterre ;

en 1912, elle en produisait déjà 17,6 contre 9 millions, c'est-à-dire qu'elle avait une formidable supériorité sur l'Angleterre [2] !

Faut-il se demander s'il y avait, sur le terrain du capitalisme (souligné par Lénine), un moyen autre que la guerre de remédier à la disproportion entre, d'une part, le développement des forces productives et l'accumulation des capitaux, et, d'autre part, le partage des colonies et des "zones d'influence" par le capital financier ? " [3].

 

        C’est cette situation que ne supportent plus les Bernhardi et autres O.R. Tannenberg et qui explique la Weltpolitik du kaiser Guillaume II.



[1] Statistisches Jahrbuch für das Deutsche Reich, 1915, Archiv für Eisenbahnwesen, 1892. Pour l'année 1890, nous avons dû nous contenter d'approximations en ce qui concerne la répartition des chemins de fer entre les colonies des différents pays (note de Lénine).

[2] Voir également Edgar CRAMMOND : "The Economic Relations of the British and German Empires", dans le Journal of the Royal Statistical Society, juillet 1914, pp. 777 et suivantes. (Note de Lénine).

[3] V.I. LÉNINE, L’impérialisme, stade suprême du capitalisme, 1917, chapitre VII. En ligne : http://www.marxists.org/francais/lenin/works/1916/vlimperi/vlimp.htm#topp

l'impérialisme avant 1914 : le moteur de l'expansion (2ème partie)

publié le 6 févr. 2014 à 08:27 par Jean-Pierre Rissoan   [ mis à jour : 12 juin 2017 à 08:11 ]

   lien de la 1ère partie : L'impérialisme avant 1914 : quelques données (1ère partie)         

PLAN GÉNÉRAL de cette partie 

I. UNE NOUVELLE PHASE DU CAPITALISME

A. CINQ CRITÈRES D'ANALYSE

B. LE MOTEUR : L'EXPORTATION DE CAPITAUX

1. L’abondance d’argent

2. Le mécanisme économique de l'impérialisme :

II. LE PARTAGE DU MONDE

A. LE COLONIALISME

B. LES ZONES D'INFLUENCE


L’IMPÉRIALISME avant 1914 : le moteur de l’expansion

    Après le capitalisme de libre concurrence, s’établit le capitalisme de monopole. Selon les historiens, cette mue s’effectue après 1860 ou après les années 1870’. Cette mutation provoque une accélération brutale du phénomène impérialiste (dont la colonisation n’est qu’un aspect) surtout lors de la phase A d’un nouveau Kondratiev (entre 1893 et 1913).

    L’évolution du capitalisme aboutit à l'impérialisme dont le moteur est l’exportation de capitaux. En 1914, le monde est "fini" en ce sens qu’il n’y a plus rien à se partager entre les grandes puissances sauf à prendre la part du voisin mais on est alors dans un casus belli.

 

I. UNE NOUVELLE PHASE DU CAPITALISME

 

A. CINQ CRITÈRES D'ANALYSE

Tous les pays qui ont connu la révolution industrielle (R.I.) dans le cadre du système capitalisme aboutissent à ce stade de développement qui peut être défini par cinq caractères fondamentaux.

  1. La concentration financière des entreprises et la formation de monopoles.

Ex. : aux États-Unis, l’U.S. Steel résulte de la fusion des aciers Carnegie et Morgan et produit, en 1914, 65% de la production américaine. En Angleterre, dans le secteur bancaire, apparaissent les "Big Five": Midlands, Westminster, Barclay's, Lloyds, National City Bank. En Allemagne, la Deutsche Bank par le jeu des "participations" (achat d’actions) contrôle 30 banques qui, à leur tour, en contrôlent d’autres, etc… et, au total, la Deutsche Bank c’est… 87 banques (30+48+9).

la "Deutsche Bank" participe:
Dépendance au 1° degré
Dépendance au 2° degré
Dépendance au 3° degré
constamment

à 17 banques

dont 9 participent à 34 autres

dont 4 participent à 7 autres

pour un temps indéterminé

à 5 banques

 

 

de temps à autre

à 8 banques

dont 5 participent à 14 autres

dont 2 participent à 2 autres

Total

à 30 banques

dont 14 participent à 48 autres

dont 6 participent à 9 autres

 

  1.  L'apparition du capital financier.

C'est le fait que les banques et les industries s'interpénètrent. Ex. : la banque Rothschild est propriétaire des Chemins de fer du Nord. En Allemagne, la Deutsche Bank siège aux conseils d’administration de 221 sociétés (en 1903) dont 128 de la métallurgie. Inversement, des industries créent leur propre banque. Le mot est créé par Rudolf HILFERDING qui publie Das Finanzkapital, en 1910, Lénine le reprend à son compte.

Exemple français : Henri Germain, président-fondateur du Crédit Lyonnais, banquier, est au conseil d’administration des Forges de Châtillon-Commentry (Allier), du Gaz de Marseille, du Nord-Espagne (chemin de fer), des Chemins de fer de l’État autrichien, des Houillères de Montrambert (Loire), etc…

  1. L'exportation des capitaux devient plus intéressante que l'exportation des marchandises

La banque de Paris et des Pays-Bas investit des capitaux dans les chemins de fer argentins et c'est la société Five-Lille dont elle est actionnaire qui fournit les rails et les locomotives. Je reviendrai (infra) sur ce point. Les taux d’intérêt -rémunération du capitaliste- sont plus faibles en Europe qu’outre-mer : pénurie d’argent aux colonies, trop-plein en Europe : la solution est vite trouvée. Non pas que la misère ait disparu en Europe, mais ce n’est pas ce qui préoccupe le capitaliste qui lorgne sur le profit maximum. Cependant, certains argumentent en justifiant l’expansion impérialiste comme issue à la crise sociale qui menace l’Europe (Cecil Rhodes, général Bernhardi…).

  1. Formation d'unions internationales d'entreprises se partageant les marchés.

Ainsi, les compagnies ferroviaires françaises, britanniques, allemandes et italiennes s'entendent pour équiper la Turquie en chemins de fer. Carte dans un autre article : Les guerres balkaniques 1912-1913

Restons sur cet exemple des chemins de fer. Les entreprises de différents pays (R.-U., Allemagne, Belgique) créent un cartel afin de ne pas se concurrencer sur leur marché intérieur et pour se partager le marché extérieur. En 1904, le cartel est reconstitué après avoir disparu en 1886. Le partage consensuel donne 53,5% de parts de marché à l’Angleterre,  28,8% à l’Allemagne, 17,7% à la Belgique. Puis les entreprises françaises rejoignent ce cartel, etc… Mais ces accords sont essentiellement précaires car une entreprise ou les entreprises de tout un pays peuvent améliorer leur compétitivité plus vite que les autres et s’estimer dès lors lésées par ces accords de cartel. Elle ou elles deviennent un élément perturbateur.  

  1. L'achèvement du partage territorial du globe par les grandes puissances.

Il y eut la conférence de Berlin pour organiser le partage de l’Afrique, en 1884-85. A cette date, il y avait encore quelque chose à se partager entre Européens. Au XX° siècle, c’est terminé. Berlin, février 1885, les puissances colonisatrices se partagent l’Afrique Les accords se font contre les autres. Ainsi, l'accord du 8 avril 1904, dit "entente cordiale" : la France promet de ne pas entraver l'action de la Grande-Bretagne en Égypte. La G.B. reconnaît qu'il appartient à la France de veiller à la tranquillité du Maroc. Or, dès 1903, la banque PARIBAS investissait au Maroc, en 1906 les représentants de la banque participent ès-qualités à la conférence d'Algésiras. La banque d’État du Maroc est créée à cette occasion et son président n'est autre que le vice-président de PARIBAS (contraction de "Paris et des Pays-Bas"). Cet accord vise à contrer l’Allemagne.

Jean Bouvier qui a particulièrement étudié cette aire géographique parle de la situation en Méditerranée, avant 1914 : "c’est la poussée allemande qui, en Méditerranée, surtout en Méditerranée orientale, apparaît au début du XX° siècle, comme l’élément perturbateur essentiel". Il est clair de cette perturbation très orageuse concerne l’ensemble de la planète. Encore une fois, je me permets de vous renvoyer à l’analyse du général d’armée Von Bernhardi. "Notre avenir" par le général**** von Bernhardi (1912), préfacé par Clemenceau (1915)

 

B. LE MOTEUR : L'EXPORTATION DE CAPITAUX

    L’exportation de capital s’effectue sous deux formes principales : l’investissement extérieur et le crédit public au dehors. Le crédit consiste à prêter de l’argent soit à un État (on achète ses bons du Trésor qui sont des reconnaissances de dette), soit à une collectivité territoriale, comme une ville qui veut installer un réseau d’eau potable, etc... L’investissement est le fait d’industriels qui créent un nouvel établissement dans un pays étranger ou de capitalistes qui achètent une partie des actions émises par une société étrangère.

    1. L’abondance d’argent :

    Le tableau ci-dessous est fourni par Jean Bouvier qui parle de "la pression exercée par la centralisation des capitaux, base de leur exportation". Il y a "centralisation" car les banques, non seulement développent un réseau capillaire qui atteindra le moindre village, mais participent au capital de nombreuses autres banques comme nous l’avons vu pour la Deutsche Bank. Au total, le conseil d’administration des grandes banques gèrent des sommes colossales.

Tableau

    Concernant ce tableau, si l’on prend l’année 1865 pour base 100 (493,1 => 100), on a pour les autres années, respectivement : 256 ; 382, 570 ; 1132 en 1905 et l’indice 1791 pour 1913. Tout cela en francs-or Germinal non soumis à l’inflation. Autrement dit, en 1913, les ressources des 8 grandes banques françaises sont dix-huit fois supérieures à ce qu’elles furent en 1865. En croissance moyenne annuelle, on a +15,6%/an entre 1865 et 1875 ; +12,6%/an pour la décennie suivante (on est entré dans une phase B), +18,8%/an entre 1885 et 1895. Ensuite, il y a envolée des ressources avec l’arrivée d’une phase A Kondratiev : +56,2%/an entre 1895 et 1905 et + 82,4%/an pour chacune des huit années entre 1905 et 1913. Quelle belle époque ! Notez bien qu’il s’agit d’un phénomène mondial.

NB. Les "ressources des banques" sont constituées de leurs fonds propres, des dépôts à vue de la clientèle, des obligations et autres titres financiers souscrits par les investisseurs-clients de la banque.

Cette abondance d’argent explique que les taux d’intérêt soient faibles : l’offre est supérieure à la demande en France, le taux de profit y est donc médiocre. Alors que dans les pays neufs où tout est à construire, quelle aubaine ! Les placements de capitaux sur le marché national sont de moins en moins rentables. D'ailleurs, le prix de l'argent évolue de la manière suivante (taux d'escompte de la Banque de France) : entre 4 et 8% entre 1850 et 1870 mais 2% entre 1895 et 1900.

 

    L'exemple du Crédit Lyonnais

 

capital

dépôts

sièges

1863

5 millions

10 millions

Deux (Lyon, Marseille).

1881

100

382 millions

100 sièges

1914

 

1085 millions

 

 

En février 1875, le P.-D.G. du Crédit Lyonnais déclare : "nous sommes écrasés sous le poids de l'argent, nous ne savons qu'en faire…" alors que la misère du Germinal de Zola est visible partout. Le directeur du C.L. écrit : "l'obligation de faire des profits s'impose à nous impérieusement. C'est une loi inévitable pour nous que de tirer le maximum de revenus de nos capitaux".

Dans ces conditions et suivant cette logique, l'exportation des capitaux est la seule issue possible dans le cadre d’une politique de recherche du profit maximum.

    2. Le mécanisme économique de l'impérialisme :

Paul Leroy-Beaulieu (1843-1916), universitaire, futur professeur à Sciences-Po Paris et au Collège de France, mentor de Jules Ferry, théorise cette pratique.

"II n'est pas naturel que les civilisés occidentaux voient, faute d'emploi rémunérateur, le taux d'intérêt des capitaux tomber chaque jour davantage, qu'ils laissent la moitié du monde, peut-être, à des petits groupes d'hommes ignorants, impuissants. Il est donc utile que dans une contrée où la capitalisation est plus rapide que partout ailleurs, une partie de l'épargne annuelle soit transportée dans des terres nouvelles où elle rend des services plus intenses et où elle crée une nouvelle demande pour les produits manufacturés de la métropole en lui offrant comme contrepartie des produits bruts qui pourrait lui manquer".

P. LEROY-BEAULIEU. De la colonisation chez les peuples modernes, 1874.  

Ceci est bien vu par les observateurs et hommes du terrain. Ainsi, Motte, industriel du Nord, député, déclare le 11 XII 1899 :

"Je constate que lorsque on crée des usines à l'étranger on vivifie la mère-patrie. J'ai remarqué que tout établissement créé avec des capitaux français met en marche du matériel français : on continue à s'approvisionner au sein même du pays d'où sont partis les capitaux. Les achats sont pratiqués en France, réglés dans les banques françaises, assurés par des compagnies françaises, transportés dans les ports français et sur des wagons français".

L'objectif des grandes puissances est donc de se procurer le plus possible de ces "terres nouvelles" : c'est le colonialisme.

II. LE PARTAGE DU MONDE

 

 lire aussi :   Les États-Unis d'Amérique : l'expansion (1865-1917) 2ème partie

     Cet argent, on l’a bien compris, ne sera pas investi en Angleterre pour détruire les slums, ou en France pour les taudis, ou partout pour réduire la misère des ouvriers, non, cela ne rapporterait rien ou pas assez.

"Tant que le capitalisme reste le capitalisme, l'excédent de capitaux est consacré, non pas à élever le niveau de vie des masses dans un pays donné, car il en résulterait une diminution des profits pour les capitalistes, mais à augmenter ces profits par l'exportation de capitaux à l'étranger, dans les pays sous-développés. (Dans ces derniers pays) Les profits (y) sont habituellement élevés, car les capitaux y sont peu nombreux, le prix de la terre relativement bas, les salaires de même, les matières premières à bon marché". (Lénine, chapitre IV)

Capitaux placés à l'étranger (en milliards de francs) [1]

Années
Par l'Angleterre
Par la France
Par l'Allemagne

1862

3,6

-

-

1872

15

10 (1869)

-

1882

22

15 (1886)

?

1893

42

20 (1896)

?

1902

62

27-37

12,5

1914

75-100

60

44

Ce tableau montre l’avance de l’Angleterre, le rattrapage -relatif- par la France, l’irruption volcanique de l’Allemagne dans la compétition, au XX° siècle. Là encore, on voit l’importance historique de la période 1893-1913, phase A d’un Kondratiev. L’Allemagne fait vraiment figure ici d’"élément perturbateur" comme disent aussi bien Lénine que le professeur Bouvier.

    Le colonialisme, c'est l'impérialisme direct dit parfois impérialisme "du drapeau", mais il existe aussi une forme plus discrète : l'impérialisme invisible dans les zones d'influence.

 

A. LE COLONIALISME

L'exemple le plus net de partage du monde est fourni par la conférence de Berlin en 1884-85. Belges, Anglais, Allemands, Français, Portugais se disputent alors l'Afrique. La conférence élabore une sorte de droit international africain et délimite le champ d'action de chacun des pays. Dès lors, l'activité coloniale redouble en Afrique mais selon des règles définies et acceptées ce qui éloigne pour un temps les risques de guerre entre puissances coloniales.

 

POSSESSIONS COLONIALES

 

Angleterre
France
Allemagne

date

Superficie
(en millions de miles carrés)

Population
(en millions)

Superficie
(en millions de miles carrés)

Population
(en millions)

Superficie
(en millions de miles carrés)

Population
(en millions)

1815-1830

?

126,4

0,02

0,5

-

-

1860

2,5

145,1

0,2

3,4

-

-

1880

7,7

267,9

0,7

7,5

-

-

1899

9,3

309,0

3,7

56,4

1,0

14,7

 

Au total, la médiocrité de l’empire allemand est un fait avéré et cela suscite dans ce pays une colère inimaginable. En 1911, Otto Richard Tannenberg publie un livre dont le titre dit bien son souhait qui est le vœu de (presque tous) : Groß-Deutschland (La plus grande Allemagne). On y peut lire ceci :

"L'Angleterre, avec 42 millions d'habitants, gouverne un empire colonial de 374 millions de sujets. La mère patrie n'est donc que la 10ème partie de tout l'empire. La France possède une partie de la surface de la terre, de la grandeur de l'Europe tout entière. L'Amérique du Nord poursuit un développement illimité et peut porter sa population à 825 millions d'habitants avant d'en arriver à la densité de population de l’Allemagne. La Russie possède au nord et au centre de l'Asie un empire équivalent à une fois et demie l'Europe. Si l'on se rappelle tous ces faits et si l'on considère ensuite la situation du peuple allemand qui voit le tiers de sa population vivre en dehors des limites de l'Empire sous une domination étrangère ; si l'on songe en outre que tout notre empire colonial ne s'élève qu'à 2,5 millions de kilomètres carrés avec 12 millions d'habitants, un Allemand ne peut qu'être saisi de rage que les choses soient ce qu'elles sont...

Si nous nous rappelons en outre que, de tous les peuples de la terre, c'est le peuple allemand qui a la plus haute culture générale et que son armée de terre est, au dire de chacun, la meilleure et la première du monde, cette maudite infériorité de notre puissance coloniale devient pour nous toujours plus énigmatique. Enfin, si nous mentionnons le fait que la nation allemande a atteint maintenant au bien-être général du peuple français et anglais, et que nous occupons le 2ème rang pour l'importance de notre exportation commerciale, la place où nous sommes relégués dans le monde deviendra toujours plus incompréhensible... ".

O.R. Tannenberg, Groß-Deutschland (La plus grande Allemagne) 1911.

Je vous rappelle que le général Von Bernhardi dit à peu près la même chose. "Notre avenir" par le général**** von Bernhardi (1912), préfacé par Clemenceau (1915)

 

B. LES ZONES D'INFLUENCE

Une zone d'influence est un pays ou un groupe de pays indépendants dont l'économie et parfois la diplomatie est sous l'influence d'une puissance industrielle. "L'Amérique du Sud et, notamment l'Argentine, écrit Schulze-Gaevernitz  dans son ouvrage sur l'impérialisme britannique (1906), est dans une telle dépendance financière vis-à-vis de Londres qu'on pourrait presque l'appeler une colonie commerciale de l'Angleterre" (cité par Lénine, chapitre VI ; Schulze-Gaevernitz est un économiste, universitaire à Leipzig).

En Chine, l'impératrice n'a qu'un pouvoir fictif, les Européens y contrôlent les douanes depuis 1861, les ports de commerce depuis 1896, la poste depuis 1901. Cela ne va pas sans de vives réactions nationalistes comme la révolte des Boxers en 1900.

Se rappeler du rôle des Lyonnais en Chine à cette époque.

La Turquie est une zone d'influence allemande. Russes et Anglais se mettent d'accord pour leur influence respective en Iran. Etc…

Continents entre lesquels sont répartis approximativement les capitaux exportés (aux environs de 1910) en milliards de marks

 

Par l'Angleterre
Par la France
Par l'Allemagne
Total

Europe

4

23

18

45

Amérique

37

4

10

51

Asie, Afrique, Australie

29

9

7

44

Total

70

35

35

140

    On voit que l’Angleterre dédaigne l’Europe. Son univers c’est l’empire où le soleil ne se couche jamais. La France, au contraire, investit énormément en Europe, notamment en Russie. L’Allemagne est très présente sur le Vieux continent mais de plus en plus sur le continent américain. En fait, elle aspire à être présente partout, elle vient titiller l’Angleterre sur tous les continents. 

 

CONCLUSION

        Les grandes puissances ne cessent de se disputer de nouvelles colonies ou zones. Les risques de guerre se multiplient. Pour cela il faut développer les idées militaristes et il faut justifier l'expansion : c'est le rôle du nationalisme et du racisme. Idéologies de mort.Lire également :  XIX° siècle, le train : railway mania, impérialisme et guerre mondiale

 

-                  L’époque contemporaine, tome II, "La paix armée et la Grande guerre, 1871-1919" par P. Renouvin, Genet et al., collection CLIO, aux PUF, 1960, 680 pages.

-                  Jean BOUVIER, intervention au colloque organisé à Alger par l‘université d’Alger, 21-24 mars 1969 sur "l'impérialisme", actes publié par SNED éditeur, Alger, 1970, 256 pages.

-                  V.I. LÉNINE, L’impérialisme, stade suprême du capitalisme, 1917. en ligne : http://www.marxists.org/francais/lenin/works/1916/vlimperi/vlimp.htm#topp

 

 

 

 



[1] Sources : HOBSON : Imperialism, Londres, 1902. p. 58; RIESSER : ouvr. cité, pp. 395 et 464; P. ARNDT dans Welwirtschaft-liches Archiv, tome 7, 1916, p. 35; NEYMARCK dans le Bulletin; HILFERDING : Le capital financier, p. 492; Lloyd GEORGE : Discours prononcé le 4 mai 1915 à la chambre des Communes. Daily Telegraph du 5 mai 1915; B. HARMS : Probleme der Weltwirtschaft, Iéna, 1912, p. 235 et autres; Dr. Siegmund SCHILDER : Entwicklungstendenzen der Weltwirtschaft. Berlin, 1912, tome 1, p. 150; George PAISH : "Great Britain's Capital Investments etc." dans le Journal of the Royal Statistical Society, vol. LXXIV. 1910-11, pp. 167 et suivantes; Georges DIOURITCH : L'expansion des banques allemandes à l'étranger, ses rapports avec le développement économique de l'Allemagne, Paris, 1909, p. 84.



L'impérialisme avant 1914 : quelques données (1ère partie)

publié le 5 févr. 2014 à 03:08 par Jean-Pierre Rissoan   [ mis à jour : 4 sept. 2016 à 01:28 ]


    Le document ci-dessous n'est pas parfait (sur la carte de 1815, les colonies espagnoles d’Amérique latine n’apparaissent pas) mais il a le grand avantage de montrer qu'entre la fin des guerres napoléoniennes et la guerre de  1914-1918, il s'est passé beaucoup de choses dans le Monde !  A dire vrai, en 1914, le partage du Monde est terminé, il n'y a plus de terres à conquérir : si les choses doivent évoluer ce ne peut être que par la substitution d'une métropole à une autre : par exemple, que l'Allemagne se substitue à la Belgique pour la domination du Congo-Zaïre : voir les propos du général Bernhardi "Notre avenir" par le général**** von Bernhardi (1912), préfacé par Clemenceau (1915).
    Ces deux cartes sont complétées par l'énumération, métropole après métropole, des colonies dépendantes. Puis, je démontrerai qu'en 1914, le monde est complètement dominé et que, si l'on reste dans une logique colonialiste, la seule solution à l'expansion est la prise des colonies des autres.
    



LES DOMAINES COLONIAUX EN 1914

 

    Les domaines coloniaux, en 1914, étaient, dans leurs grandes lignes, constitués ainsi qu'il suit (d’après le volume de la collection CLIO, aux PUF, intitulé L’époque contemporaine, tome II, "La paix armée et la Grande guerre, 1871-1919" par Renouvin, Genet et al., 1960) :

    Pour l'Angleterre :

    L'Égypte et le Soudan anglo-égyptien, la Somalie anglaise, Chypre, l'Afrique occidentale anglaise (Gambie, Sierra Leone, Gold-Coast (Ghana), Nigeria), l'Union sud- africaine, l'Afrique orientale anglaise, l'île Maurice, les Seychelles et les Amirantes dans l'océan Indien, l'Inde ; avec des points d'appui ou des zones de protection sur les côtes de l'Arabie, en Perse, dans le Béloutchistan et l'Afghanistan, dans le Pamir et le Tibet, en Birmanie, la Malaisie britannique, le nord-ouest de Bornéo, des concessions sur les côtes de Chine ; l'Australie et la Nouvelle-Zélande, un lot important d'archipels dans le Pacifique occidental et central, une partie des Antilles, le Honduras et la Guyane britanniques, le Canada et Terre-Neuve ;

    Pour la France :

    L'Algérie, la Tunisie et le Maroc, la plus grande partie du Sahara, l'Afrique occidentale et l'Afrique équatoriale françaises, la côte des Somalis, Obock et Djibouti, Madagascar, les Comores et l'île de la Réunion, les cinq villes de l'Inde (cf. supra la carte de 1815), l'Indochine, des concessions en Chine, des archipels dans le Pacifique oriental, la Guadeloupe et la Martinique avec quelques îlots antillais, la Guyane française, Saint-Pierre-et-Miquelon ;

    Pour la Belgique : le Congo ;

    Pour la Hollande : les îles de la Sonde (Indes néerlandaises, futures Indonésie), Curaçao et quelques îlots voisins, la Guyane hollandaise ; L'EMPIRE NEERLANDAIS, 1ère partie : en Indonésie

    Pour la Russie : la Transcaucasie, une partie de l'Arménie, la Sibérie, le Turkestan russe, la province de l'Amour ;

    Pour l'Allemagne : le Togo et le Cameroun, le Sud-Ouest africain allemand, l'Afrique orientale allemande, de fortes positions dans le Pacifique (Polynésie) ; Génocide du II° Reich, d'Anne Poiret

    Pour l'Italie : la Tripolitaine, la Somalie italienne et l'Érythrée ;

    Pour le Portugal : l'Angola et deux îles dans le golfe de Guinée (Sao Tome et Principe), le Mozambique, des stations dan l'Inde et l'Insulinde ;

    Pour l'Espagne : le nord du Maroc, le Rio de Oro (Sahara dit "espagnol"), deux îles dans le golfe de Guinée ;

    Pour les États-Unis : les Hawaï, les Philippines, l'île de Guam, Porto-Rico, Cuba ;  Les Etats-Unis d'Amérique : l'expansion (1865-1917) 2ème partieLes Etats-Unis et le droit de la guerre (Les Gi américains urinent sur le cadavre de leurs ennemis…)

    Pour le Japon : Formose (Taïwan), la moitié de Sakhaline, les îles Sourcilles, la Corée. Le Japon, de 1868 à 1914

     En dehors de l'Europe, des États-Unis, des États de l’Amérique latine et du Japon, il ne subsistait d'autres États indépendants que la République de Liberia et l’Éthiopie en Afrique, la Chine et le Siam en Asie orientale, la Turquie et la Perse en Asie occidentale, la République Dominicaine et la République de Haïti dans l'île de Saint-Domingue.

 

UN MONDE "PLEIN"

    En 1914, tout ce qui pouvait être conquis l’a été. Le Royaume-Uni avait cependant une nette avance sur les puissances concurrentes. C’est ce que montre le tableau suivant [1] (superficie en millions de miles carrés, population en millions d’habitants) :

 

Possessions coloniales

 

Angleterre
France
Allemagne

Date

Superficie

Population

Superficie

Population

Superficie

Population

1815-1830

?

126,4

0,02

0,5

-

-

1860

2,5

145,1

0,2

3,4

-

-

1880

7,7

267,9

0,7

7,5

-

-

1899

9,3

309,0

3,7

56,4

1,0

14,7

    Pour l'Angleterre, la période d'accentuation prodigieuse des conquêtes coloniales se situe entre 1860 et 1890, et elle est très intense encore dans les vingt dernières années du XIXe siècle. Pour la France et l'Allemagne, c'est surtout ces vingt années qui comptent.

    Les pays colonisés appartiennent aux grandes régions suivantes [2] :

 

Pourcentage des territoires appartenant aux puissances colonisatrices européennes (plus les États-Unis)

 

1876
1900
Différence

Afrique

10,8%

90,4%

+79,6%

Polynésie

56,8%

98,9%

+42,1%

Asie

51,5%

56,6%

+5,1%

Australie

100%

100%

-

Amérique

27,5%

27,2%

-0,3%

    Dans son livre : L'extension territoriale des colonies européennes, le géographe autrichien A. Supan donne un rapide résumé de cette extension pour la fin du XIXe siècle :"Le trait caractéristique de cette période, conclut-il, c'est donc le partage de l'Afrique et de la Polynésie". Les chiffres relativement faibles concernant l’Amérique s’expliquent par le fait que l’Amérique latine a gagné son indépendance dans les années 1820-1823. Ces 27% correspondent pour l’essentiel à l’immense Canada britannique plus quelques îles de la mer des Antilles et les Guyanes. En Asie, la Chine (9 millions de km2) n’est pas une colonie au sens stricte. Non plus que la Perse (Iran) et la Turquie ou le Siam (Thaïlande). Dans ces pays, l’impérialisme prend la forme invisible des flux financiers (crédits publics et investissements directs) [3]. Mais, par ailleurs, on voit bien qu’"il n’y a plus de place", pour parler familièrement.  

    Lénine conclut de la manière suivante : "Pour donner un tableau aussi précis que possible du partage territorial du monde et des changements survenus à cet égard pendant ces dernières dizaines d'années, nous profiterons des données fournies par Supan, dans l'ouvrage déjà cité, sur les possessions coloniales de toutes les puissances du monde. Supan considère les années 1876 et 1900. Nous prendrons comme termes de comparaison l'année 1876, fort heureusement choisie, car c'est vers cette époque que l'on peut, somme toute, considérer comme achevé le développement du capitalisme pré-monopoliste en Europe occidentale, et l'année 1914, en remplaçant les chiffres de Supan par ceux, plus récents, des Tableaux de géographie et de statistique de Hübner (1916). Supan n'étudie que les colonies; nous croyons utile, pour que le tableau du partage du monde soit complet, d'y ajouter aussi des renseignements sommaires sur les pays non coloniaux et sur les pays semi-coloniaux, parmi lesquels nous rangeons la Perse, la Chine et la Turquie. (…).

Voici les résultats que nous obtenons" :

 

Possessions coloniales des grandes puissances
(en millions de kilomètres carrés et en millions d'habitants)

Pays
Colonies
Métropoles
Total

 

1876
1914
1914
1914

 

km2

hab.

km2

hab.

km2

hab.

km2

hab.

Angleterre

22,5

251,9

33,5

393,5

0,3

46,5

33,8

440,0

Russie

17,0

15,9

17,4

33,2

5,4

136,2

22,8

69,4

France

0,9

6,0

10,6

55,5

0,5

39,6

11,1

95,1

Allemagne

-

-

2,9

12,3

0,5

64,9

3,4

77,2

Etats-Unis

-

-

0,3

9,7

9,4

97,0

9,7

106,7

Japon

-

-

0,3

19,2

0,4

53,0

0,7

72,2

Total pour les 6 grandes puissances

40,4

273,8

65,0

523,4

16,5

437,2

81,5

960,6

Colonies des autres puissances (Belgique, Hollande, etc.)

 

 

 

 

 

 

9,9

45,3

Semi-colonies (Perse, Chine, Turquie)

 

 

 

 

 

 

14,5

361,2

Autres pays

 

 

 

 

 

 

28,0

289,9

Ensemble du globe

 

 

 

 

 

 

133,9

1657,0

    Ce tableau nous montre clairement qu'au seuil du XXe siècle, le partage du monde était "terminé". En 2014, la superficie des terres émergées est donnée pour 149 millions de km2. Lénine-Hübner donnent 133,9 (soit 134). Les 15 millions manquants correspondent à peu près exclusivement à l’Antarctique qui, au début du XX° siècle n’était qu’abordé, point traversé, encore moins mesuré.

    Un pays comme l’Allemagne qui est en pleine expansion (la "chaudière surchauffée") ne peut que poursuivre son investissement dans l’empire ottoman ou en Chine ou alors convoiter les possessions des autres : le Congo de la Belgique (cf. Bernhardi"Notre avenir" par le général**** von Bernhardi (1912), préfacé par Clemenceau (1915)) ou l’empire français.

****

 plan de la 2ème partie :

PLAN GÉNÉRAL

I. UNE NOUVELLE PHASE DU CAPITALISME

A. CINQ CRITÈRES D'ANALYSE

B. LE MOTEUR : L'EXPORTATION DE CAPITAUX

1. L’abondance d’argent

2. Le mécanisme économique de l'impérialisme :

II. LE PARTAGE DU MONDE

A. LE COLONIALISME

B. LES ZONES D'INFLUENCE




[1] Établi par Lénine dans son livre « Impérialisme, stade suprême du capitalisme » d’après les travaux de l’Américain Morris, Henry C. MORRIS : The History of colonization, New-York, 1900, vol. II, p. 88; vol. I, p. 419; vol. II, p. 304.

[2] Établi par Lénine à partir des travaux du géographe Supan, A. SUPAN : Die territorial Entwicklung der euro-päischen Kolonien, 1906, p. 254. Supan était de la notoriété d’un De Martonne à son époque.

[3] Exception faite des concessions accordées par l’empereur de Chine aux étrangers.

    pour les tableaux, je remercie http://www.marxists.org/francais/lenin/works/1916/vlimperi/vlimp6.htm


Autriche-Hongrie avant 1914 : aux sources du fascisme...

publié le 18 déc. 2013 à 12:48 par Jean-Pierre Rissoan   [ mis à jour : 27 avr. 2016 à 09:30 ]

    Sous le II° Reich allemand, non seulement l’idéologie dominante était celle du nationalisme et du militarisme mais l’antisémitisme avait pignon sur rue puisque, aux élections législatives du Reichstag, un parti se présentait officiellement, la loi le lui permettait, sous l’appellation "Antisemiten Parteien" qu’il est inutile de traduire. Le socialisme en Allemagne de 1890 à 1914 (carte 1912). C’est dire que le terrain était préparé à recevoir l’idéologie nazie, bien avant la révolution bolchevique d’octobre 1917. Qu’en est-il en Autriche-Hongrie ?

    Je vais me consacrer ici aux Autrichiens de langue allemande. Réservant le cas hongrois pour une date ultérieure… L’Autriche est une terre fertile pour la mauvaise herbe fasciste. Marine LePen y va au bal, les urnes sont bourrées de bulletins bruns, etc… Cela vient de loin et n’est pas, non plus qu’ailleurs, la conséquence de la révolution bolchevique comme tentent de nous le faire croire les révisionnistes à la Furet ou à la Nolte.

    Une base essentielle a été constituée par l’implantation aux racines profondes du catholicisme, revanchard à l’égard de ces déicides que sont les Juifs pour ces croyants. De plus, la Réforme protestante a été plus qu’ailleurs combattue par la Contre-Réforme catholique. Tout n’est pas négatif : il reste de cette période des chefs-d’œuvre de l’art baroque, art de propagande certes, mais enfin on sait que l’œuvre d’art n’est pas réductible aux intentions de son auteur. Au XIX° siècle, l’Autriche connaît l’expansion du capitalisme, avec sa cohorte de misères ouvrières et de luxe insolent des nantis, avec ces crises qui éliminent les "canards boiteux" au profit des grandes entreprises. Ces nantis sont souvent des Juifs, très minoritaires malgré tout mais leur nombre suffit pour soulever des vagues d’antisémitisme. En fin de siècle, les pogroms anti-juifs dans l’empire russe provoquent une concentration d’exilés à Vienne où la population israélite dépasse les 10% du total. Et pourtant, ces Juifs étaient parfaitement intégrés.  

"Ces juifs-là firent de la Vienne des années 1900 le creuset de toutes les angoisses d'une classe patricienne habitée par la certitude de son déclin. Convaincus d'être à l'avant-garde d'un rêve non encore réalisé - celle d'une Europe où se dissoudraient les nationalités -, ils firent briller de mille feux les facettes de leur identité introuvable. D'où la recherche permanente d'un futur dont la réalité se projetterait dans le passé : rationalité scientifique et restauration des grands mythes grecs chez Sigmund Freud (psychanalyse), quête d'une terre promise ancestrale capable de rénover l'identité juive chez Nathan Birnbaum et Theodor Herzl (sionisme politique et sionisme culturel) ; fantasme d'une "Vienne rouge" antilibérale chez Victor Adler et Otto Bauer (socialisme) ; adoption d'un idéal de destruction et de reconstruction satirique de la langue allemande chez Karl Kraus ; nostalgie d'une fusion des Lumières françaises et de l'Aufklärung allemande chez Stefan Zweig ; affirmation d'une esthétique romanesque juive et autrichienne chez Arthur Schnitzler ; et enfin élaboration d'un nouveau formalisme musical avec Gustav Mahler et Arnold Schoenberg. Tous ces juifs qui n'étaient plus juifs recherchaient dans les mots, dans l'art, dans la littérature, la face cachée d'une utopie capable de succéder à l'agonie d'un monde dont ils se savaient les principaux acteurs" [1].

    Jean Bérenger (Sorbonne) dans son livre déjà cité par ailleurs, "histoire de l’empire des Habsbourg" nous offre la synthèse suivante (c’est moi qui souligne) :

"Les partis désormais traditionnels, issus de la Révolution de 1848, les libéraux et les conservateurs, auxquels il faut ajouter les partis nationaux en Cisleithanie et le Parti de l'indépendance en Hongrie, devront désormais compter avec un parti social-démocrate qui traduit les aspirations du mouvement, mais aussi, en Autriche, avec un parti chrétien-social et un mouvement pangermaniste grand-allemand qui remet en question l'existence même de la monarchie pour incorporer les Allemands d'Autriche et de Bohême dans un État national à direction prussienne".

    Le terreau au fascisme de l’entre-deux-guerres futur se trouve dans ces trois partis : le parti conservateur, le parti chrétien-social et le mouvement pangermaniste autrichien.

- le parti conservateur

    Il est constitué par l’aristocratie nobiliaire et pas ses "gens", entendez les paysans, les régisseurs des propriétés, et par la hiérarchie catholique gardienne des traditions, bref, tout ce qui prolonge l’Ancien régime et qui peut alimenter la contre-révolution faisant barrage à tout ce que la Révolution française a pu apporter de diabolique. Il n’y eut pas de 1789 en Autriche… Ce parti est intimement lié à la pratique du suffrage censitaire et n’a aucune influence dans la classe ouvrière qui émerge. Le parti conservateur reste influent dans les régions alpines de l’Autriche où la population, fortement encadrée par l’Église, ne va pas rester à l’écart de l’industrialisation mais va, au contraire développer ce que les géographes appellent des "districts industriels" : soit une industrialisation de PME-PMI locales avec main-d’œuvre locale et financement local et ouverte sur l’exportation. Cela est toujours vrai aujourd’hui. Et ces régions sont des bastions du vote populiste, c’est-à-dire de droite.

    Le parti conservateur fut entendu sous le ministère (1879-1893) du comte Taaffe. Avec le contrôle des évêques sur l’enseignement ou l’établissement de corporations pour certaines professions. L’État prit en compte le malaise social créé par le capitalisme incontrôlé. Création d’un corps d’inspecteur du travail, loi sur les accidents du travail, loi sur les assurances -maladie… Ainsi la Droite conservatrice apparaît-elle comme critique du libéralisme et capable de "faire du social". Cette analyse vaut encore mieux avec le parti chrétien-social.

- le parti chrétien-social

    Comme son nom l’indique, ce parti reste fidèle au catholicisme et son appellation "social" vient de sa prise en compte des méfaits du capitalisme de libre-entreprise avec sa célèbre main invisible du marché, tant vantée par les Libéraux, mais que les ouvriers ont du mal à percevoir. Ils voient surtout le chômage et la misère. Cette situation fait les beaux jours de démagogues qui exploitent la vieille opposition entre le populo grosso et le populo minuto - qui est bien réelle - mais ils y ajoutent l’antisémitisme ; le "peuple gras", selon eux, est constitué par les Juifs. "La grande bourgeoise de la Ringstrasse [2] était souvent d’origine juive" (Bérenger). Et voilà pourquoi votre fille est muette. Et le capitalisme reste bien en place. Un homme émerge à cette époque, il s’agit de Karl Lueger (1844-1910) dont la politique n’est pas sans rappeler celle d’Abraham Kuyper XIX° siècle : "réveil" fondamentaliste aux Pays-Bas et création de l’Anti-Revolutionnaire Partij. Ce Kuyper, intégriste fondamentaliste, anti-révolutionnaire patenté, qui laissera l’esclavage perdurer, et qui, sans vergogne, porte sa haine sur les grands bourgeois libéraux et veut défendre les "petites gens", en néerlandais les Kleine luyden. Pour le germanophone K. Lueger, le petit se dit kleiner Mann. En France, le catholique Albert de Mun veut aussi défendre le petit avec ses" cercles ouvriers"… C’est un phénomène général dans cette Europe de la seconde partie du XIX° siècle.

    En 1888, K. Lueger transforma un club politique de chrétiens antilibéraux en parti de masse, "travaillant" les victimes de la crise économique - la période 1873-1896 est une phase B d’un Kondratieff - ou les artisans dépassés par la révolution industrielle. Mais c’est surtout un jeune ouvrier sellier, Léopold Kunschak qui élargit l’influence du parti de Lueger sur la classe ouvrière. Tout cela baignant dans l’antisémitisme le plus répugnant, au demeurant, Lueger est un grand admirateur de Drumont. Lueger, grâce à cette diffusion parmi les masses réussit à devenir bourgmestre de Vienne (1897). Il coupe l’herbe sous le pied à la social-démocratie en donnant à la ville la gestion des tramways, du gaz et de l’électricité, accompagnant l’essor de la ville durant la phase A qui suit.

- le mouvement pangermaniste autrichien.

    Le pangermanisme wilhelminien est bien connu. Qu’en est-il en Autriche ?

    1er cas : Dans la Monarchie danubienne, le pangermanisme atteignit d'abord une petite minorité d'Allemands d'Autriche qui, après 1866, refusèrent d'être séparés des Allemands du Reich et envisagèrent l'annexion de l'Autriche allemande au Reich, même au prix de la destruction de leur propre patrie.

    2ème cas : Les pangermanistes autrichiens qui auraient voulu regrouper les États d'Allemagne du Sud et l'Autriche dans un grand État jouissant des mêmes droits que la Prusse. Il y a là une connotation religieuse fondamentale quoique non dite : il s’agit de regrouper les Germains de confession catholique aux côtés des Germains rassemblés par la Prusse luthérienne.

   

D’où un 3ème cas représenté par un sinistre personnage : Georg Ritter von Schönerer. Georg Schönerer est un admirateur farouche de Bismarck, l’homme aux chiens énormes et partisan "du fer et du sang". D’ailleurs sa biographie (en anglais) nous dit qu’il avait préparé ses obsèques de sorte qu’il fût enterré aux côtés de la tombe de Bismarck. Irrationalisme très germanique. Il fut choqué par le Kulturkampf que mena son héros contre les Catholiques allemands et c’est pourquoi il lança à Vienne un mouvement "Los-von-Rom-Bewegung" qui peut se traduire par "Rome : on laisse tomber" appelant les Autrichiens catholiques à abandonner ni plus ni moins la religion du Vatican pour rejoindre le luthérianisme prussien, façon décisive, selon lui, de fonder l’unité définitive des Allemands. Ce mépris de la religion qui est objectivée en gadget pour satisfaire l’unité de la race annonce le paganisme hitlérien.  

    

légende de la caricature :
Schönerer was imprisoned for his raid on a newspaper office. While doing so, he allegedly was drunk, hence this caricature


    Bérenger nous dit que "Les pangermanistes répudiaient en fait les valeurs traditionnelles et avaient une vision apocalyptique d'un paradis germanique, d'où serait bannie la «corruption moderne», ils répudiaient toutes les valeurs du XlX° siècle, le parlementarisme, le libéralisme, le socialisme, les libertés, l'égalité civique. Ils trouvèrent une audience dans les milieux populaires. Le mouvement pangermaniste se situait hors des cadres politiques classiques, il prônait l'action directe, la violence, la force étant le seul argument qu'il employait. En ce sens il annonçait les méthodes politiques du XXe siècle". En France, Déroulède puis Maurras utiliseront aussi la manière forte. Georg Ritter von Schönerer, leader incontesté du mouvement, fut condamné et emprisonné pour avoir pénétré avec effraction dans les locaux d’un journal qui s’opposait à ses idées et pour avoir agressé les journalistes. Méthodes typiquement fascisantes avant la lettre.

    Ces faits et gestes, ces "théories" ont influencé Hitler -qui vivait à Vienne lorsque Schönerer commettait ses forfaits- et aussi Alfred Rosenberg, le doctrinaire du parti nazi. Schönerer est cité dans Mein Kampf, c’est tout dire [3]. "La filiation est claire tant dans les méthodes (violence, action directe) que dans les buts (réunion de tous les germanophones dans un seul État, écrasement de la démocratie libérale)" écrit Bérenger.

Prolongement : L’entre-deux-guerres

    Qui a étudié l’histoire de l’Anschluss, le rattachement interdit par le traité de Versailles de l’Autriche à l’Allemagne, a rencontré cette opposition dramatique entre les Austro-fascistes et les Nazis autrichiens. LES R.I. DE 1936 à 1939. C. "LES GRANDES MANOEUVRES" Schuschnigg le timide -c’est une image- contre Seyss-Inquart le fanatique inspiré par Hitler… Il est aisé à la lecture de ce qui précède d’établir la filiation. L’Austro-fascisme de Schuschnigg, précédé par Dollfuss -lui-même assassiné- est dans la continuité du parti Chrétien-social d’avant 1914. Son fondement reste le catholicisme et le lien avec Rome. Il est patriotique autrichien et le régime est proche ce que Paxton appelle un régime clérico-militariste. Le Nazisme autrichien est un legs nauséeux laissé derrière lui par le pangermanisme de Schönerer.    

 

Sur Lueger et l’admiration que lui porte Hitler lire l’article http://fr.wikipedia.org/wiki/Karl_Lueger

 

 Cf. aussi : Autriche-Hongrie en 1914 (1ère partie) : description et construction historique



[2] Le 20 décembre 1857, l'empereur d'Autriche François-Joseph signe le décret décidant du démantèlement des remparts qui enferment la ville de Vienne. Il crée ensuite un boulevard annulaire longé de bâtiments publics et de maisons de rapport, le Ring. (Wiki).

La chute de la maison Habsbourg (François Fejtö)

publié le 5 sept. 2013 à 07:32 par Jean-Pierre Rissoan   [ mis à jour : 21 juin 2017 à 02:35 ]

   

    A l’attention des nombreux lecteurs intéressés par l‘histoire de l’empire austro-hongrois, je sors de mes archives cet article du Monde qui est un compte rendu d’ouvrage, celui de François Fejtö[1]. Comme le signale la fiche de cet universitaire, encyclopédie Wiki, à laquelle je vous renvoie, il s’agit d’un "tableau géopolitique et nostalgique de l'Autriche-Hongrie de sa jeunesse" (Fejtö est né en 1909). Il est essentiel de savoir que cet article date de 1988, c’est-à-dire d’avant la chute du Mur - et visiblement, Fejtö ne s’y attendait pas ! - et ce livre est un plaidoyer pour la réunification de l’Europe -alors coupée en deux par le rideau de fer - et, par conséquent, l’auteur insiste sur les éléments d’unité de l’empire. A l’encontre de la thèse de la « prison des peuples », il montre que personne ou presque ne souhaitait la rupture, l’éclatement, - qui, il est vrai, a fait beaucoup de mal, durant l’entre-deux-guerres -, il montre aussi la responsabilité des Alliés dans ce démembrement.

    Rétrospectivement, Fejtö donne raison à l’archiduc François-Ferdinand qui souhaitait, une fois devenu empereur, créer des États-Unis d’Autriche-Hongrie. Sarajevo a brisé ce rêve en juin 1914.   

    J.-P. R.

 

 

    La culture de l'Europe centrale, vestige d'un empire défunt et vecteur de sa mémoire, resurgit aujourd'hui avec une force qui surprend, comme pour alimenter la mauvaise conscience de ses fossoyeurs. Dans son dernier ouvrage, l'historien François Fejtö analyse les motivations réelles qui poussèrent, en 1918, les Alliés à rayer de la carte l'Autriche-Hongrie, pays aux formes de gouvernement imparfaites mais, pour paraphraser Churchill, beaucoup moins détestables que celles d'autres États nationaux de l'époque, la Turquie et la Russie notamment.

    Si nous ne partageons pas les thèses de Fejtö relatives au caractère annexionniste de la Roumanie et de la Tchécoslovaquie, force nous est de constater que la destruction de l' "Empire du milieu" a porté à l'unité européenne un coup fatal dont encore aujourd'hui nous n'avons pas fini de mesurer les conséquences (écrit avant la chute du mur de Berlin, JPR).

    En 1917, les États-Unis s'engagent dans la guerre à côté des Alliés alors que Charles 1er de Habsbourg, empereur d'Autriche et roi de Hongrie, multiplie ses efforts pour conclure une paix séparée. Le président Wilson et ses conseillers avaient élaboré un plan qui, tenant compte des tensions qui menaçaient de faire éclater l'Autriche-Hongrie, prévoyait sa fédéralisation. Mais, très vite, le 3 novembre 1918, après l’effondrement du front italien, l'Autriche-Hongrie doit demander l’armistice sans conditions.

    Les pressions des dirigeants français et britannique, Clemenceau et Lloyd George, inspirés par les conceptions indépendantistes, de Benes et de Masaryk (deux futurs dirigeants de la nouvelle république tchécoslovaque créée par Versailles, JPR), infléchissent les intentions du président américain qui rêve surtout d'une puissante Société des nations. Malgré l'opposition des sociaux-démocrates autrichiens et hongrois au démantèlement du pays, malgré l'action de la diplomatie austro-hongroise dans ce sens, en dépit de l'appel de Lénine, de Sverdlov et de Kamenev qui invitaient tous les peuples de l'ancienne monarchie à une "union fraternelle contre la bourgeoisie", la Mitteleuropa des Habsbourg cessa d'exister, en tant qu’État multinational, en novembre 1918.

Un cordon sanitaire autour de la Russie

    Selon Fejtö, les puissances occidentales, la France surtout, obéissaient à des objectifs idéologiques, il fallait morceler cette Europe, plurinationale des Habsbourg, la « républicaniser» au terme d'une victoire que personne ne pouvait contester.

    Mais ne nous méprenons pas : bien que François Fejtö le mentionne à peine, les puissances alliées, en démembrant l'Autriche-Hongrie, étaient également poussées par des intérêts stratégiques à court terme. En favorisant la création d'un groupe d’États qu'elles souhaitaient démocratiques et indépendants, elles imaginaient établir au centre de l'Europe une sorte de cordon sanitaire autour de la Russie communiste et, en même temps, faire face à l'éventuelle renaissance du militarisme allemand. Hélas, l'Histoire en a décidé autrement.

    La montée du nazisme, le laxisme de l'Occident dans les années 30, ont sonné le glas de ces pays trop petits et trop faibles pour s'opposer seuls à la folie meurtrière de la soldatesque d'Hitler et aux manigances des nazillons locaux ( https://sites.google.com/site/jeanpierrerissoan/le-coin-du-bachotage/les-relations-internationales/h-entre-deux-guerres/lesride1936a1939clesgrandesmanoeuvres ). Après le second grand carnage, ils furent tous, à l'exception de l'Autriche et de la Yougoslavie, incorporés dans le bloc mis en place par Staline, l'autre utopiste assassin (sic, pour LeMonde, Hitler égale Staline, ne l’oubliez pas, JPR). L'importance des minorités nationales vivant en Pologne, en Tchécoslovaquie, en Roumanie et en Yougoslavie conférait à ces États un caractère multinational générateur, à long terme, de ces conflits ethniques ravageurs auxquels nous assistons actuellement en Yougoslavie et en Roumanie.

    Ainsi, selon la réflexion pertinente de Fejtö, il ne s'agissait pas d'un éclatement naturel consécutif à l'affaiblissement économique de l'Empire austro-hongrois et aux conflits entre les peuples qui le composaient, comme l'affirment encore de nombreux historiens. Ce sont les vainqueurs de la Grande Guerre qui l'ont, en quelque sorte, "suicidé". NB. : c'est , ici, la reprise de la thèse de Jean BERANGER dans son livre "Histoire de l'empire des Habsbourg", Fayard, 1990. Note de moi-même, JPR.

    L'auteur montre, preuves à l'appui, que la monarchie bicéphale participait pleinement au miracle économique européen de la fin du siècle dernier; et, dans les années 1900-1913, le produit brut par habitant passait de 0,5 % à 1,4 %, plaçant l'Autriche- Hongrie au niveau de l'Allemagne, de la Suède et du Danemark. Certes, à l'époque du réveil national, des affrontements opposaient les ethnies qui vivaient sous la domination des Habsbourg mais, violents ou feutrés, ils étaient dus surtout à la distribution inégale des richesses entre le nord-ouest industrialisé de la monarchie (Bohème-Moravie, Teschen, JPR) et le sud-est sous-développé et frustré.

Scènes de ménage

    Une "prison des peuples", l’Empire des Habsbourg ? Plutôt une grande famille qui, sans songer au divorce, se trouvait déchirée par des scènes de ménage dont les petits faisaient les frais. Paternaliste, l'Autriche de François-Joseph, prisonnière d'un système bureaucratique sclérosé, tentait d imposer sa volonté aux Tchèques, aux Croates et aux Polonais sous le regard goguenard du grand frère hongrois qui distribuait des taloches (sic) à ses cadets slovènes, slovaques et roumains alors que les Ruthènes, Ukrainiens, Macédoniens, Serbes et Bosniaques, trépignaient en attendant d'être conviés au repas.

    Personne, sauf peut-être les Roumains de Transylvanie et les Italiens du Trentin, ne songeait à quitter définitivement cette maison, mais déjà à la fin du siècle dernier ces peuples souhaitaient vivre, maîtres d'eux-mêmes, au sein d'un grand État fédéral (c’était également l’idée de l’archiduc François-Ferdinand assassiné à Sarajevo en juin 1914, JPR). Malheureusement, au lieu d'être attentifs à ces revendications autonomistes et de mettre en place une politique sociale pour corriger les inégalités, les champions de l’État bureaucratique et centralisé concentraient leurs énergies contre les particularismes nationaux, ce qui exacerbait les passions et radicalisait les positions d'un Benes ou d'un Masaryk dont les idées indépendantistes provoquent la colère de Fejtö.

    Selon un préjugé communément répandu, l'extraordinaire bouillonnement intellectuel de l'Empire, avant la Grande Guerre, avait reflété son déclin. Fejtö démontre avec beaucoup de justesse que la musique d'un Berg, d'un Mahler, d'un Richard Strauss, les œuvres de Musil, Schnitzler, Hofmannsthal, Zweig et Kafka bien sûr, la pensée des Wittgenstein, Popper et Freud, n'illustraient pas une "culture crépusculaire" mais plutôt les affres d'une société en pleine mutation aussi bien à Prague qu'a Vienne, Budapest, Cracovie et Zagreb.

    L'auteur rappelle également ces architectes et ces peintres qui ont donné à l'Europe son style qui demeure celui d'une identité métanationale (c-a-d au-dessus, au-delà, des nations concrètes, JPR) durable. A cette époque. Vienne, cosmopolite, impériale, cléricale et libérale à la fois, préfigurait un avenir incertain où l'individu ne serait plus jugé en fonction de sa religion, de son engagement politique et de sa nationalité mais seulement selon sa valeur.

    S'inspirant de sources souvent inédites, François Fejtö démolit ainsi allègrement quelques mythes relatifs à "l’éclatement" de cette Mittel europa dont la nostalgie harcèle toujours l'âme de ses anciens habitants et de leurs descendants éparpillés dans le monde entier.

    EDGAR REICHMANN.

 voir aussi ; La fin des Habsbourg ? « Colonel Redl », film de István Szabó



[1] * REQUIEM POUR UN EMPIRE DÉFUNT, Histoire de !a destruction de l'Autriche-Hongrie, de François Fejtö. Lieu commun, 440 pages. (Réédité en 1993, JPR).

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