Economie mondiale : 1919-1929

publié le 18 sept. 2014 à 08:24 par Jean-Pierre Rissoan   [ mis à jour : 24 août 2016 à 04:42 ]

Mots-clés : Déclin de l’Europe ; Montée en puissance des Etats-Unis et du Japon ; Décentralisation industrielle mondiale ; Naissance de l’U.R.S.S ; Inflation ; "dollar-gap" ; spéculation ; La crise de 1920-21 ; "The prosperity" ; l’"America mania" ; Surproduction ; inégalités de développement.

 

I.

LES CONSÉQUENCES ÉCONOMIQUES DE 1914-1918

A.      AU PLAN DE L’ÉCONOMIE RÉELLE

                Déclin de l’Europe ; Montée en puissance des Etats-Unis et du Japon ; Décentralisation industrielle mondiale ; Naissance de l’U.R.S.S.

B.      AU PLAN DE L’ÉCONOMIE FINANCIÈRE

                Inflation ; "dollar-gap" ; spéculation.

II.

L’APOGÉE DU SYSTÈME LIBÉRAL

A.    LES ANNÉES "FOLLES

                La crise de 1920-21 ; "The prosperity" ; l’"America mania".

B.     LES OMBRES AU TABLEAU

                Surproduction ; inégalités de développement ; spéculation.

 

Cours :

I.

LES CONSÉQUENCES ÉCONOMIQUES DE 1914-1918

    Cette période est dominée par les conséquences de la 1ère Guerre mondiale qui se répercutent sur une très longue période mais qui sont en partie masquées par la "Prospérité" des années 20’.

 

A. AU PLAN DE L’ÉCONOMIE RÉELLE

    C’est d’abord le déclin économique de l’Europe qui frappe l’observateur, Europe dont la production agricole et industrielle a fortement baissé. De plus, la balance commerciale et la balance des paiements des pays belligérants sont devenues déficitaires et le solde se traduit par un déplacement du stock d’or mondial depuis l’Europe vers les Etats-Unis, accessoirement vers le Japon.

    Ces deux pays - surtout les Etats-Unis - sont les bénéficiaires de la guerre : leurs balances sont excédentaires, ils sont créditeurs. Ils ont gagné des clients commerciaux au détriment des pays européens.

    La guerre a également provoqué, ainsi que l’écrivit A. Siegfried, "une décentralisation industrielle mondiale". Il fallait, en effet, suppléer l’Europe défaillante. Mis à part le cas des Etats-Unis et du Japon, c’est le cas en Chine (Shangaï) ; en Inde (Bombay), en Australie et Nlle-Zélande, pour quelques régions urbaines d’Amérique latine (Buenos Aires).

    Enfin, la guerre a provoqué la naissance d’un Etat qui ne se réclame pas du capitalisme mais du socialisme. La création de l’URSS représente un rétrécissement du champ d’action des sociétés capitalistes. Le capitalisme n’est plus seul au monde, il a un concurrent.

 

B. AU PLAN DE L’ÉCONOMIE FINANCIÈRE

    1. La guerre a crée l’inflation pratiquement inconnue au XIX° siècle. Prenons l’exemple de la France : en 1913, dernière année pleine en période de paix, les dépenses budgétaires publiques furent de 5 milliards de francs. Le coût total de la guerre est estimé -pour la France seule - à 200 milliards de francs soit une dépense annuelle moyenne de 35 milliards. Par rapport à 1913, c’est une multiplication par 7 ! Ces dépenses inouïes ont été financées de la manière suivante : impôt : 15% ; dette intérieure : 50% ; dette extérieure : 22% ; avances de la Banque de France au Trésor : 13%. Ces 13% représentent la planche à billets.  En 1913, l’encaisse métallique de la Banque de France représentait l’équivalent de 70% de la valeur nominale des billets de papier en circulation. A la fin de la guerre : 21,5% seulement. De plus, il y a une distorsion entre les moyens de paiement en circulation et les biens matériels offerts ce qui crée une hausse des prix, la valeur de la monnaie baisse.

    Cela est valable pour tous les pays dont certains connaissent ou vont connaître l’hyperinflation (hausse à deux chiffres) par exemple l’Allemagne, les pays d’Europe centrale et orientale (Lituanie, par exemple), Russie.

    2. Pendant la guerre, les monnaies ont été détachées de l’or : elles n’étaient plus définies par un poids d’or précis. Elles varient dès lors, sur le marché des changes, selon un taux de change flottant et les gouvernements interviennent par le jeu des taux d’intérêt (l’augmentation des taux provoque la hausse de la valeur de la monnaie -mais cela freine l’économie -). Inflation et changes flottants favorisent la spéculation à un degré jamais vu au XIX° siècle.

    3. Avant la guerre, les États payaient leur déficit éventuel avec de l’or (Gold Standard) ou plutôt avec de la livre sterling (£) convertible en or. Ce n’est plus possible en 1918 et ensuite. La confiance dans la £ est ébranlée par les dettes de guerre de l’Angleterre et par l’inflation. Il faut reconstruire un système monétaire international. C’est la mission de la conférence de Gênes de 1922.

    A Gênes, on décide que les déficits des balances de paiements des États seront réglés en devises convertibles en or : le dollar ($) ou la £. C’est le Gold Exchange standard (GES). Une banque centrale peut donc avoir dans ses coffres soit de l’or, soit des dollars, soit des livres, soit un mélange des trois.

    En fait, il y a une différence fondamentale avec la situation du XIX° siècle. Alors, l’Angleterre était déficitaire dans sa balance commerciale (sorties de £), ce qui donnait des £ à ses partenaires qui pouvaient rembourser les dettes qu’ils avaient contractées auprès de Londres -car Londres était créancière grâce à ses services : shipping, assurances, banques…- . Après 1918, les États-Unis sont dans une autre position : ils sont  créanciers commercialement et financièrement, d’autant qu’ils commettent l’erreur égoïste d’augmenter, encore, leurs barrières douanières avec le tarif Fordney-Mac Cumber (1922)[1]. C’est dire que leurs partenaires manquent de dollars pour les rembourser : c’est le « dollar-gap ». C’est pourquoi les E.-U. doivent prêter de l’argent à l’Europe s’ils veulent qu’on leur achète leurs marchandises : Autriche, Allemagne, Angleterre. L’historien de l’économie, Jean BOUVIER, écrit : "les E.-U. vendent de tout, même l’argent pour être payés". Tous ces pays se trouveront à la merci d’un éventuel rapatriement des capitaux américains.

    C’est dans ces conditions que démarrent "les années 20" qui connaissent une grisante prospérité.


 

II.

L’APOGÉE DU SYSTÈME LIBÉRAL

A. LES ANNÉES "FOLLES"

    La décennie commence par une crise économique, brutale et brève, qui va influencer les comportements extérieurs.

    La crise de 1920-1921

    Crise mondiale née aux E.-U.. C’est une crise de surproduction en rapport avec le sur-équipement puisque l’Europe a reconstitué, plus ou moins, ses forces productives et qu’il y a par ailleurs sous-consommation à cause du faible pouvoir d’achat des ouvriers et paysans et des populations des pays du sud de la planète.

    Cette crise montre aux élites américaines la fragilité de l’économie de leur pays qui a un besoin absolu d’exporter. Si le marché extérieur se dérobe - et c’est ce que démontre la crise de 20-21 - il faut gonfler le marché intérieur par le développement du crédit, par l’idéologie et la pratique de la "société de consommation", par la publicité. Il faut diffuser l’idée de prospérité pour faire croire à une croissance indéfinie.

    "The Prosperity"

    Ce sont les "roaring twenties", les années rugissantes mais les plus perspicaces observent des ombres sur le tableau. A parler simplement, il s’agit de la phase ascendante d’un cycle Juglar.

    Aux Etats-Unis, la croissance est très importante. Elle repose d’abord sur la vive augmentation des investissements dans les secteurs porteurs de la 2ème révolution industrielle (R.I.) : électricité et pétrole, chimie, automobile. L’abaissement des coûts de production est obtenu grâce à la standardisation des produits qui permet l’extension de la taylorisation. Cela engendre au moins deux phénomènes : 1) la multiplication des O.S. (ouvriers spécialisés dans une seule tâche) -et là on cite traditionnellement le film de Charlie Chaplin - et 2) le renforcement de la concentration horizontale (monopoles) car seules les grosses entreprises peuvent effectuer ces gros investissements et rachètent celles qui ne le peuvent pas. La croissance américaine s’explique aussi -et c’est une conséquence- par l’élargissement du marché intérieur puisque les produits sont moins chers mais le marché est élargi également par les méthodes fordistes -de Ford, constructeur automobile, germanophile et antisémite- qui consistent à intégrer les salariés à la vie de l’entreprise pour leur faire accepter l’intensité du travail par une politique de salaires élevés (mais ne pas exagérer l’extension du phénomène).

C’est le triomphe de la publicité radiodiffusée, des magasins à succursales multiples, de la pratique du crédit (en 1927, 60% des voitures sont achetées à crédit). C’est déjà l’ère de la consommation de masse au sein de laquelle l’automobile joue un rôle moteur (lol. Ndrl) : 1 pour 5 habitants soit le taux d’équipement de l’Europe occidentale en 1970. L’homo sapiens devient homo economicus voire un homo consumens (je consomme donc je suis).

Cet essor de la consommation devient une méthode pour obtenir l’assoupissement des travaileurs ; la “Prosperity” est une période de désyndicalisation, de luttes anti-syndicales des patrons qui multiplient les Jaunes, l’establishment developpe une red scare -une peur des Rouges - (voir par exemple l’affaire Sacco et Venzetti), l’administration  limite les entrées d’immigrants méditerranéens réputés révolutionnaires. Au contraire, le capitalisme US se développe dans une ambiance de "laissez-faire", le président Coolidge parle  -déjà !-  de "déréglementation", le héros américain c’est le businessman. C’est l’apogée du Big Business.

Quel est le caractère politique de cette photo ludique, champêtre, décomplexée ? elle veut signifier qu'en vrai régime libéral, le Président des E.-U. (ici Harding) n'a rien à faire. c'est le laissez-faire.laissez-passer pur et parfait. (sauf aux frontières, où règne le protectionnisme...).


    Et chacun se souvient des propos de Rockefeller qu’il est inutile de présenter "J’estime que le pouvoir de l’argent est un don de Dieu qui doit être développé et utilisé au mieux de ses capacités pour le bien de l’humanité. Ayant reçu ce don, JE CROIS QU’IL EST DE MON DEVOIR DE GAGNER DE L’ARGENT, TOUJOURS PLUS D’ARGENT (…)". God bless him.

     En Allemagne. Après l’effondrement du mark en 1923, le pays -qui a une balance des paiements déficitaires- ne peut redresser la situation qu’avec l’aide des capitaux américains. Le plan Dawes de 1924 y contribue. Les années vingt sont, à Berlin, une période d’"America mania". L’Amérique est à la mode dans tous les domaines. Au plan économique, des investissements croisés concourent à la prospérité : General Motors crée OPEL en Allemagne, General Electric investit dans SIEMENS, l’Allemand SHERRING, biologiste et pharmacien, investit aux Etats-Unis. L’Allemagne augmente ainsi de 40% sa capacité de production et redevient le "chaudière surchauffée" qu’elle était avant 1914 avec son problème structurel d’écoulement de sa production.

 En France. Notre pays connaît également la prospérité. Ce fut une décennie de forte industrialisation : Denis Woronoff, dans son

"histoire de l'industrie de France", par imitation des "Trente Glorieuses", parle des "Six fabuleuses" de 1924 à 1930, avec un croît annuel de la production industrielle de 5%. Les chefs d’entreprise pratiquent le tourisme d’affaires aux E.-U. (cf. Ernest Mercier). La guerre de 14-18 avec ses problèmes de ravitaillement a montré le rôle positif de la technocratie. La productivité augmente pour les mêmes raisons qu’outre-Atlantique : secteur énergétique, acier, aluminium, Schneider, Citroën, Renault, sont des mots-clés. Mais on doit faire appel à l’immigration à cause du désastre de la guerre : en 10 ans, la population immigrée passe de 1,4 à 3 millions de personnes (beaucoup seront renvoyées sans vergogne quand la crise surviendra...). Les élèves des Grandes écoles (Centrale, Polytechnique, ...) optent de plus en plus pour les "affaires". Mais la France reste un pays de petites entreprises au patronat socialement rétrograde (cf. Coty versus Mercier Au bonheur des riches, 1927 : E. Mercier, Foch, le "Redressement français") et, par ailleurs, les investissements américains y sont moindres qu’ailleurs.

 

B. LES OMBRES AU TABLEAU

Elles sont au moins de trois ordres.

    1. Il y a une surproduction générale, en fin de période, qui génère des problèmes d’écoulement. Cela est visible dans la courbe des prix de gros (cf. ci-dessous) aux E.-U. qui baissent, visible aussi dans la constitution de cartels dans l’industrie de l’acier, l’alimentation, et surtout, pétrole en1927. Au sein des cartels les monopoles coalisés se répartissent les marchés, se fixent des quotas de production que chacun s’engage à ne pas dépasser. La croissance repose sur le développement du crédit : à la consommation, à la production, crédit pour l’achat des actions à la Bourse.

    

Les États-Unis utilisent l’arme du protectionnisme, se réservant leur marché intérieur toujours croissant -l’immigration continue-. Le tarif Fordney-Mc Cumber est d’une lourdeur jamais connue en temps de paix. Compte tenu de la taille de l’économie américaine, ce protectionnisme aboutit à une certaine paralysie du commerce international avec deux conséquences : 1) non-redistribution du stock d’or des E.-U. puisque ceux-ci n’ont pas de déficit commercial et 2) encouragement à la fuite des capitaux américains via les filiales à l’étranger créées pour contourner le protectionnisme de représailles des pays étrangers ; cela rend solidaires les pays en cas de crises.

    Ainsi, aux E.-U., en Allemagne, au Japon, la production est toujours supérieure à la consommation. Comment l’expliquer ?

2. la "Prospérity" est marquée/caractérisée par l’inégale répartition des fruits de la croissance (notez-bien qu’il en va toujours de même aujourd’hui) donc les écarts sociaux s’accentuent. Aux États-Unis, toujours figure de proue en la matière, les salaires réels augmentent de 15% pendant la période mais les dividendes (soit la rémunération du capital) augmentent de 100%. Quelques pourcents de la population américaine absorbent le tiers du revenu fédéral.

    Il y a un chômage chronique, particulièrement en Grande-Bretagne qui invente les allocations-chômage, aux E.-U. cela suscite la création de quota d’immigration par nationalité.

    Un peu partout les paysans sont victimes de la "crise des ciseaux" : leurs inputs -produits nécessaires à leur production- augmentent plus vite que les prix des céréales, du lait, viande, etc… Leur pouvoir d’achat baisse. Enfin, répétons-le, le tarif protectionniste américain empêche les pays du Sud qui s’étaient industrialisés durant la guerre de 14-18 de devenir de nouveaux pays industrialisés.

    Autrement dit et pour nous résumer, face à une croissance spectaculaire des capacités de production, on a une croissance limitée des capacités de consommation.

 3. la hausse des profits, bien réelle, provoque une formation de capital fixe excessive par rapport au pouvoir d’achat des consommateurs, il y a sur-accumulation de capital et, à terme, une tendance à la baisse de ces mêmes profits si bien qu’il y a crise de la mise en valeur du capital productif et il devient plus lucratif de spéculer que de produire. La Prospérité en fin de période est caractérisée par la croissance d’une bulle spéculative sans précédent historique. Les banques, les ménages, les entreprises mêmes spéculent, on s’endette pour spéculer ! le cours des actions montent et peu à peu "les valeurs (i.e. les actions) n’ont plus aucun rapport avec le capital réel des entreprises qu’elles représentent".

    D’où la formule célèbre de Schumpeter "la vraie cause de la dépression, c’est …la prospérité" (la prospérité telle qu’elle a été conçue par les capitalistes de l’époque).

 

à suivre : La crise de 1929

[1] Ce tarif protectionniste est d’autant plus tragique qu’il brise l’élan industriel des pays du sud, élan pris durant la guerre (cf. supra).

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