4°partie : LA RECONSTRUCTION MORALE : NUREMBERG

publié le 4 juil. 2011 à 06:10 par Jean-Pierre Rissoan   [ mis à jour : 5 oct. 2016 à 06:42 ]

    N.B. : Mon article est ici fort sommaire. Ce thème est généralement bien traité dans les divers manuels. Cependant, pour faire face à une forte demande (lol) je publie l'article d'un Historien Christian DELAGE : "Nuremberg : un modèle pour la justice pénale internationale" paru en 2015, pis un autre paru en Octobre 2016, Nuremberg, un progrès pour la conscience humaine, de Nicolas DERVERS-DREYFUS;


A.    Quelques aspects du bilan

    L'ampleur des pertes humaines et matérielles, le caractère nouveau donné à la guerre par les pays fascistes, ont profondément heurté les consciences. En 1945, on découvre avec stupeur la réalité de la terreur nazie.

    La seconde guerre mondiale représente une hécatombe sans précédent. Ce qui frappe, c'est l'importance du nombre de civils parmi les victimes. Les bombardements aériens qui frappent aveuglément n'expliquent pas tout : R.U., Japon - très bombardés - ont eu peu de morts civils. Cette importance est liée en réalité aux massacres et déportations systématiques perpétrées par les nazis dans les pays occupés.  Les chiffres élevés de Pologne et d'URSS, s'expliquent par le génocide, c'est-à-dire la destruction méthodique, systématique, de la population. 

le tableau suivant n'évoque que les pertes militaires :

/media/breve/s176/id17537/original.71916.jpg

    Cette hécatombe démographique a de profondes répercussions sur la pyramide des âges, dans les pays de l'ex-URSS en particulier (déséquilibre entre les sexes, phénomène des classes creuses…).

    Le coût matériel frappe surtout certains pays : URSS 

    Le coût moral est difficile à évaluer. L'Europe, terre des droits de l'Homme, est aussi celle de la plus inhumaine des idéologies. L'angoisse atomique ajoute au désarroi mais elle n'a pas à être jugée à Nuremberg.

    Les Alliés veulent faire le procès d'une idéologie destructrice.

B.     Le procès de Nuremberg

    A Yalta, les Alliés décident de "dénazifier" l'Allemagne. De fait, 600.000 Allemands seront privés de leurs droits civiques, cependant, de nombreux responsables nazis réfugiés en Espagne ou en Amérique latine, parfois cachés par certains services secrets américains échappent aux recherches.

    L'accord interalliés de 1945 crée un tribunal souverain pour juger les criminels. Le procès s'ouvre symboliquement à Nuremberg le 20 octobre 1945 (photo 2/79). 21 accusés doivent répondre de l'accusation de "crime contre la paix", de "crimes de guerre" et de "crimes contre l'humanité", notion nouvelle et essentielle qui peut être définie comme "la persécution des adversaires politiques et des minorités raciales et religieuses, l'extermination de collectivités ethniques" (livre, 1/84).

  

 Après 315 jours de débat, le procès a tenté de dresser le bilan des atrocités. Nuremberg a été un moment dans l'histoire de l'élaboration d'une morale des D.D.H.. Avec cette reconstruction morale, l'objectif des Alliés a été, à l'initiative de Roosevelt, "d'assurer la paix du monde" par une autre reconstruction, politique celle-là, l' O.N.U.. C'est pourquoi, Nuremberg trouve son prolongement logique dans la déclaration universelle des D.D.H. votée par l'A.G. de l' O.N.U., à Paris, en 1948.

    Ce procès sera suivi du procès EICHMANN, à Jérusalem en 1962, du procès BARBIE, à Lyon, en 1987, qui visent aussi à rappeler aux nouvelles générations la réalité des crimes nazies. Cette réalité est actuellement niée par un courant appelé "négationniste", qui agit dans le cadre d'une renaissance de l'extrême-droite antisémite et pro-fasciste.

    Aussi bien, cette "reconstruction" ne doit pas être considérée comme achevée mais elle est à entreprendre à chaque génération.

ci-dessus : la militante communiste, Marie-Claude Vaillant-Couturier, déportée, témoignant au procès de Nuremberg.

les regarder dans les yeux :

« Je pensais en les regardant : regardez-moi car, à travers mes yeux, ce sont des centaines de milliers d’yeux qui vous regardent, par ma voix ce sont des centaines de milliers de voix qui vous accusent. Une des hantises de tous les déportés dans les camps était l’idée que nous puissions tous disparaître sans laisser de trace et que les crimes qui s’y commettaient puissent demeurer ignorés du monde extérieur. Le travail accompli parle Tribunal militaire international a non seulement aidé à les révéler au monde, mais à ce qu’ils demeurent dans l’histoire de façon indélébile. » Allocution d’ouverture de Marie-Claude Vaillant-Couturier au colloque organisé par la FNDIRP, quarante ans après Nuremberg, le 24 octobre 1986 au Sénat.

BIBLIOGRAPHIE :

François BEDARIDA, "le nazisme et le génocide, histoire et enjeux", chez F.NATHAN, disponible sur simple demande à "DPE, 69 rue Barrault, 75013 PARIS". 

Wolfram WETTE, "Les crimes de la Wehrmacht", éditions PERRIN, 2009, 390 pages.

Gilbert BADIA (sous la direction de), « Histoire de l’Allemagne contemporaine », éditions MESSIDOR, 1987.

Nuremberg : un modèle pour la justice pénale internationale

Christian Delage, Historien
Vendredi, 20 Novembre, 2015
Humanite.fr

    Le 20 novembre 1945, un tribunal d’un nouveau genre s’ouvre à Nuremberg. Les principaux dignitaires nazis y sont accusés. Le but n’est pas d’y tenir une justice des vainqueurs mais de punir les crimes commis. La qualification de crime contre l’humanité naît de cette volonté.

    Pour les Alliés, la décision était claire, et elle fut prise en pleine guerre : l’Allemagne devra capituler et les nazis seront jugés. Le 20 novembre 1945, un tribunal d’un nouveau genre s’ouvre à Nuremberg, la ville des réunions du parti nazi. Militaire, mais surtout international. Devant les juges des principales puissances alliées (États-Unis, Royaume-Uni, France, URSS), se tiennent les plus hauts dignitaires nazis qui ont pu être arrêtés. Les audiences vont durer de longs mois, de novembre 1945 à octobre 1946. Sur 22 prévenus, 12 seront condamnés à mort, dont un par contumace, 7 à des peines de prison, 3 acquittés. Les Alliés ouvrent également des tribunaux militaires sur les lieux où des crimes ont été commis, tandis que les nations libérées tiennent des procès pénaux dans leurs cours ordinaires.

    La construction juridique mise en œuvre pour appréhender et juger la politique criminelle nazie comprend les crimes contre la paix, les crimes de guerre et les crimes contre l’humanité, tous rapportés au crime de conspiration. Cette notion associe deux types de comportement : l’intention de commettre un acte illégal et l’accord entre les parties sur le plan ainsi concerté. Ainsi cette charge pénale se distingue-t-elle de la commission des autres crimes, qui en sont le prolongement, mais qui génèrent une incrimination spécifique.

    Contrairement à une idée reçue, il ne s’agit pas d’une justice de vainqueurs, dans la mesure où les crimes commis pas les nazis sont d’une ampleur et d’une violence inédites, qui pose d’ailleurs la question de l’écart, inévitable, entre la très haute responsabilité des personnes jugées et le niveau de la peine. Comme le souligne le philosophe Paul Ricœur, il y a « une limite interne du jugement pénal, tout châtiment paraissant dérisoire à la mesure des torts infligés aux victimes ». Ce ne sont d’ailleurs pas seulement les individus qui sont jugés, mais les « organisations », ce qui conduit à une inflexion majeure du procès et de son système d’accusation quand le procureur général, Robert H. Jackson, après avoir entendu le témoin Otto Ohlendorf expliquer comment son unité, l’Einsatzgruppe D, a « liquidé environ 90 000 personnes, hommes, femmes, et enfants, dont la majorité était juive », s’écrie : « Aucun tribunal n’a jamais entendu pareille énumération de meurtres de masse du genre de ceux commis par cet homme et son camarade SS Wisliceny. Leur propre témoignage met en évidence la responsabilité de la SS dans le programme d’extermination qui a coûté la vie à 5 millions de juifs, responsabilité que cette organisation a acceptée et dont elle s’est acquittée avec méthode, sans remords, et minutieusement (…). Ces organisations sont exemplaires des forces du mal du régime nazi. En rendant une justice préventive pour éviter que se répètent ces crimes contre la paix, ces crimes contre l’humanité et ces crimes de guerre, il serait plus catastrophique d’acquitter ces organisations que d’acquitter l’ensemble des 21 individus présents dans le box. »

    La construction de cette nouvelle forme de justice nécessitait une révision de la scénographie du procès, une décision qui allait s’avérer riche de conséquences pour l’avenir. Il convenait qu’aucun ornement ou emblème relevant des traditions de chacun des pays alliés ne vienne perturber une instance à vocation supranationale. Mais, surtout, il fallait s’assurer que les conclusions des audiences ne puissent être contestées et que les crimes jugés, en particulier ceux commis contre les juifs d’Europe, ne soient pas niables. La tendance qui a prévalu était positiviste. Grâce à l’énorme travail d’investigation réalisé par une équipe d’experts entourant le procureur général, pendant les six mois précédant l’ouverture du procès, le crime a été établi à partir de documents émanant de l’État et des organisations qui l’avaient commandité.

    Ainsi, non seulement le procès fut équitable, les peines prononcées étant différenciées, mais il a été doté d’une fonction pédagogique pérenne, en rendant ces preuves, en même temps que la transcription des audiences, disponibles sous forme imprimée dans les langues des juges et des accusés. Cette masse documentaire a largement influencé la première historiographie du procès de Nuremberg.

    La durée du procès et la confrontation des parties, qui a permis d’entendre la voix des premiers témoins survivants de la Shoah, comme Abraham Sutzkever, ont permis de favoriser une meilleure compréhension des crimes commis, d’abord perçus comme des « atrocités ». La qualification nouvelle de crime contre l’humanité constitue ainsi le vecteur majeur de la création d’une justice pénale internationale.


    La preuve par l’image »

    En juin 1945, le procureur Robert H. Jackson exposait dans un rapport rédigé à l’attention du président des États-Unis, Harry S. Truman, qu’il allait falloir « établir des faits incroyables au moyen de preuves crédibles ». Alors que l’on aurait pu s’attendre à ce que ces documents soient surtout écrits, les images furent également convoquées comme preuves, une première dans l’histoire. Le 29 novembre 1945, un film de montage sur les camps de concentration fut projeté dans le tribunal, sous le regard des 21 prévenus. « La résurrection de l’horreur, écrit Joseph Kessel, n’était plus, en cet instant, le fait essentiel. Il s’agissait de mettre tout à coup les criminels face à face avec leur forfait immense et de surprendre les mouvements auxquels les forcerait ce spectacle, ce choc. »


Il y a soixante-dix ans à Nuremberg, « un progrès pour la conscience humaine »

Nicolas Devers-Dreyfus
Vendredi, 30 Septembre, 2016
L'Humanité

 

  Les 30 septembre et 1er octobre 1946, presque un an après la première réunion du tribunal, le jugement est rendu. Le 1er octobre, dernier jour du procès, la culpabilité de chaque accusé est exprimée et les peines sont prononcées. Sur les 24 hommes accusés, 12 sont condamnés à mort.

    Dès 1943, les alliés manifestent la volonté commune de châtier les criminels de guerre. Ainsi, dans la déclaration du 30 octobre à Moscou, Américains, Britanniques et Soviétiques, les « trois grands », s’élèvent contre les « atrocités allemandes dans l’Europe occupée », « la brutalité et la cruauté jamais vues » dont les SS et la Wermacht se rendent coupables. C’est à Londres, en août 1945, que les quatre puissances occupantes définissent le statut d’un tribunal militaire international appelé à juger les principaux criminels de guerre, le jugement des autres étant du ressort des pays où les atrocités ont été commises (1).

    Les alliés choisissent pour siège Nuremberg, presque entièrement détruite, en raison de sa valeur symbolique : c’était là que le parti nazi avait tenu ses congrès. Le procès s’ouvre le 20 novembre 1945 et dure plus de dix mois. Joseph Kessel, reporter pour France-Soir, écrit : « Il s’agissait de mettre tout à coup les criminels face à face avec leur forfait immense, de jeter pour ainsi dire les assassins, les bouchers de l’Europe, au milieu des charniers qu’ils avaient organisés, et de surprendre les mouvements auxquels les forcerait ce spectacle, ce choc. » Chacune des quatre puissances dispose d’un juge et d’un suppléant. Pour la France, il s’agit de Henri Donnedieu de Vabres suppléé par Robert Falco.

En dix mois 94 témoins sont appelés à la barre

    Quatre chefs d’accusation peuvent être retenus : complot, crime contre la paix, crime de guerre, crime contre l’humanité. De nombreux témoins originaires de pays asservis et des rescapés des camps sont appelés à témoigner. L’accusation soviétique détaille les crimes commis en Europe orientale. L’accusation française, avec comme procureur François de Menthon puis Auguste Champetier de Ribes, assistés notamment par Edgar Faure et Joé Nordmann, fait de même pour l’Europe occidentale. Outre la masse de documents réunis, dont la lecture donne aujourd’hui un sentiment d’horreur, en dix mois 94 témoins sont appelés à la barre, 61 pour l’accusation, 33 pour la défense.

    Celui de Marie-Claude Vaillant-Couturier (cf. photo supra), le 28 janvier 1945, résistante, députée communiste, rescapée d’Auschwitz et de Ravensbrück, fait forte impression. Elle apporte un témoignage direct de l’élimination des juifs dans les chambres à gaz et provoque des passes d’armes mémorables avec les nazis et leurs défenseurs.

    Le 1er octobre 1946, le tribunal rend son verdict. Vingt-deux sentences sont prononcées pour 24 accusés, vu l’état physique et mental de l’industriel Gustave Krupp et le suicide en prison le 25 octobre de Robert Ley, le chef du Front du travail.

    Il y a douze condamnations à mort, dont une par contumace à l’encontre de Martin Bormann. Göring se suicide en avalant une capsule de cyanure, et dix condamnés, dirigeants du parti nazi et chefs de la Wermacht, sont exécutes par pendaison : Ribbentrop, Rosenberg, Franck, Frick, Streicher, Sauckel, Seyss-Inquart, Keitel, Jodl et Kaltenbrunner. L’amiral Raeder, le ministre de l’Économie Funket, Rudolf Hess sont condamnés à la détention perpétuelle. Albert Speer, Von Schirach, Neurath et l’amiral Dönitz à des peines plus légères.

    Les acquittements de Von Papen, ancien vice-chancelier d’Hitler en 1933, de Schacht et de Fritzsche provoquent de nombreuses protestations, comme le fait que les différentes organisations incriminées, la hiérarchie du parti nazi, SS, Gestapo et SA, sont toutes déclarées coupables, mais ni le gouvernement du Reich et ni l’état-major.

    Le réquisitoire de Robert Jackson, le procureur général américain, situe bien les enjeux : « La civilisation demande si le droit est lent au point d’être absolument inefficace lorsqu’il s’agit de crimes d’une telle ampleur… Elle n’espère pas que vous puissiez rendre la guerre impossible, mais elle espère que votre décision placera la force du droit international, ses prescriptions, ses défenses et surtout ses sanctions, au service de la paix, de sorte que les hommes et les femmes de bonne volonté, dans tous les pays, puissent avoir la permission de vivre sans en demander l’autorisation à quiconque, sous la protection du droit. »

    Malgré ses insuffisances et la fragilité juridique d’un « tribunal des vainqueurs » s’appuyant sur la rétroactivité des délits, le défaut de caractérisation du génocide des juifs et des tsiganes, l’absence de nombreux coupables, Nuremberg crée un précédent historique de grande valeur. Pour la première fois, des crimes monstrueux, le massacre de millions d’hommes, ne restent pas impunis. Le tribunal pose les jalons d’un nouveau droit des peuples. La qualité des documents et des témoignages constitue une somme d’une grande valeur pédagogique sur les forfaits du nazisme. En ce sens, comme le déclarait Marie-Claude Vaillant-Couturier, il constitue bien un « progrès pour la conscience humaine ».

(1) Lire notamment Histoire de l’Allemagne contemporaine sous la direction de Gilbert Badia, éditions Messidor, 1987.

Comments