LA POLITIQUE EXTERIEURE ET COLONIALE DE LA FRANCE DE 1945 A 1958

publié le 9 sept. 2011 à 02:00 par Jean-Pierre Rissoan   [ mis à jour : 18 févr. 2015 à 02:04 ]

    Malgré le désastre de 1940, la situation diplomatique de la France n’est pas si mauvaise que cela en 1945 : cela est dû à l’unité de la résistance et à l’existence du G.P.R.F.. Elle fait partie des « grandes puissances ». Mais notre pays se trouve confronté aux deux grands défis de l’après-guerre : le schisme Ouest-Est de la Guerre froide et la décolonisation. En choisissant de rester une puissance coloniale au sein du bloc occidental, la France se ramène au rang des puissances secondaires.

 

I. LES DÉSIRS D'UNE GRANDE PUISSANCE

 

    La France retrouve sa place de grande puissance en 1945 mais est immédiatement confrontée au problème de la décolonisation.

A.    Une puissance restaurée : 1945-1947

1.      Un pays indépendant et souverain

    Répétons-le, grâce à l’union gaullistes-communistes, grâce au C.N.R., 70° anniversaire de la création du COMITE NATIONAL de la RESISTANCE (CNR).la France a pu éviter l’ AMGOT, c’est-à-dire un gouvernement militaire allié (autrement dit américain) qui l’aurait administrée provisoirement en attendant la fin de la guerre et des élections générales. D’ailleurs, si De Gaulle débarque immédiatement en Normandie (14 jours après le 6 juin, tout de même), c’est pour signifier aux Américains qu’il existe un gouvernement français légitime que lui -De Gaulle - préside.

    Je cite l’encyclopédie Wiki : « Le 14 juin, dès son arrivée sur le sol français à Courseulles-sur-Mer, le général de Gaulle se rend à Bayeux qu'il traverse à pied, entouré d'une foule enthousiaste, avant de prononcer un discours dans lequel il affirme l'appartenance de la France aux pays alliés. Il installe François Coulet, commissaire de la République institué par le Gouvernement provisoire de la République française (G.P.R.F.) dans l'actuelle sous-préfecture et désigne Raymond Triboulet sous-préfet après la révocation de Pierre Rochat, nommé par Vichy en 1942 ».

    Les troupes communistes des F.T.P. acceptent de déposer les armes ou d’intégrer l’armée française régénérée qui continue la guerre contre les nazis.

    Le G.P.R.F. ne sera toutefois reconnu officiellement par les Américains qu’en octobre 1944. En décembre 1944, De Gaulle s’envole pour Moscou et signe un traité d’alliance avec Staline.

2.      Un acteur des relations internationales : Allemagne, O.N.U..

    Pays souverain et vainqueur, la France est présente le 8 mai 1945 à Berlin pour signer la capitulation sans condition de l’Allemagne. Elle est l’une des quatre puissances occupantes du pays vaincu (Pays de Bade et un quartier de Berlin). Elle est présente également à Tokyo pour la cérémonie de signature de la capitulation japonaise.

    A l’O.N.U., créée par le traité de San Francisco, la France est membre permanent du Conseil de sécurité avec droit de veto. Les Alliés lui reconnaissent tous ses droits sur son empire colonial de 1939. Or, on a vu que le Liban et la Syrie avaient obtenu leur indépendance dès 1943, sera-ce le cas pour les autres colonies ? De Gaulle réunit une conférence en janvier 1944, à Brazzaville. La conférence réunit finalement les représentants administratifs des territoires français d'Afrique, autour du général de Gaulle et de René Pleven (chargé des questions de l’Empire au sein du C.F.L.N.[1]). Un programme a été envoyé deux mois à l'avance aux participants. Ceux-ci comptent 21 gouverneurs, 9 membres de l'Assemblée consultative, et six observateurs envoyés par le Gouvernement général de l'Algérie, et les Résidences générales de Tunisie et du Maroc. Aucun indigène africain n'y prend part, six envoyant cependant des rapports qui sont lus au cours d'une séance consacrée au problème de la coutume familiale et sociale à laquelle assistent des représentants de tout l’empire. Contrairement à ce qu’affirmeront nombre de gaullistes, plus tard, il n’est nullement question d’indépendance lors de cette conférence.

Texte n°1.


B.     Le refus de la décolonisation

Ce refus de la décolonisation se manifeste partout. D’abord et surtout, le 8 mai 45 -le jour même de la cérémonie de Berlin- à Sétif.


1.      Sétif. Indochine. Madagascar. Maghreb (1952-53). Algérie.

a)      Sétif

    Les massacres de Sétif, Guelma et Kherrata sont des répressions sanglantes d'émeutes nationalistes qui sont survenues en mai 1945 dans le département de Constantine, en Algérie française. Elles débutent le 8 mai 1945 : pour fêter la fin des hostilités et la victoire des Alliés sur les forces de l'Axe, un défilé est organisé. Les partis nationalistes algériens, profitant de l'audience particulière donnée à cette journée, décident par des manifestations d'abord pacifiques de rappeler leurs revendications patriotiques. Mais à Sétif un policier tire sur un jeune scout musulman tenant un drapeau de l'Algérie et le tue, ce qui déclenche une émeute meurtrière des manifestants, avant que l'armée n'intervienne.

    Il y aura parmi les Européens plus d'une centaine de morts et autant de blessés. Le nombre des victimes autochtones, difficile à établir, est encore sujet à débat en 2011 ; les autorités françaises de l'époque fixèrent le nombre de tués à 1.165, un rapport des services secrets américains à Alger en 1945 notait 17.000 morts et 20.000 blessés, le gouvernement algérien avance le nombre de 45.000 morts, alors que suivant les historiens le nombre varie de 8.000 (Charles-Robert Ageron, Charles-André Julien) à 15.000 victimes. Longtemps, silence a été fait sur ces évènements dramatiques.

    Aujourd’hui, le « temps de la dénégation » des massacres perpétrés par la colonisation «est terminé». A Guelma, dans l'est de l'Algérie, dimanche 27 avril 2008, à l'université du 8-Mai-1945, l'ambassadeur de France en Algérie, Bernard Bajolet, a fait évoluer le lexique officiel français sur la question de l'histoire coloniale. A quelques jours de la commémoration de la répression le 8 mai 1945 d'une révolte algérienne, l'ambassadeur a parlé d'«épouvantables massacres» perpétrés à Sétif, Guelma et Kherrata et de la « très lourde responsabilité des autorités françaises de l'époque dans ce déchaînement de folie meurtrière». Ces massacres, qui ont fait entre 15 000 et 45 000 morts, selon les sources, «ont fait insulte aux principes fondateurs de la République française et marqué son histoire d'une tache indélébile». «Aussi durs que soient les faits, la France n'entend pas, n'entend plus, les occulter. Le temps de la dénégation est terminé», a ajouté l'ambassadeur.

b)      Madagascar

    La tragédie malgache de 1947 est encore moins connue que celle de Sétif. Le 29 mars 1947, des paysans armés de bâtons et de couteaux attaquent les garnisons françaises de Madagascar. Cette insurrection commence deux ans après la fin de sa seconde guerre mondiale et la répression de Sétif en Algérie, et un an après que la population d’Indochine a entrepris de conquérir son indépendance. Elle s’éteindra vingt mois plus tard, à la mort des derniers insurgés, sous les balles du corps expéditionnaire qui fera plusieurs dizaines de milliers de victimes.

    La France, coutumière des trous de mémoire, ignore tout de cette insurrection et de son cortège de tortures et d’exactions. À Madagascar, bien après l'indépendance, les événements de 1947 ne sont jamais évoqués. Pendant plus d'une génération, les parents ont refusé d'en parler à leurs enfants. Il faudra attendre les années quatre-vingt pour que le silence soit rompu. Un film[2]très récent se propose de témoigner d'un massacre oublié, lors d'une guerre d'indépendance semblable aux guerres d'Indochine et d'Algérie.

c)      La guerre au Maghreb : Maroc et Tunisie.

    La situation est très différente en Algérie, en Tunisie et au Maroc. La population européenne est d'abord d'importance très inégale. En Algérie, un million d'Européens, en face de 8 millions de musulmans. Au Maroc, 200 000 Français, d'implantation récente, sur 9 millions d'habitants environ, mais de grands domaines agricoles (orangers) aux mains des colons, ainsi que le commerce et l'industrie en plein essor (Casablanca, plus de 600 000 hab.). En Tunisie, une population moins nombreuse (un peu moins de 4 millions), où la minorité européenne comprend presque autant d'Italiens que de Français. La colonisation agricole est limitée à quelques grands domaines.

    Les différences juridiques sont capitales. En Tunisie et au Maroc, subsiste en droit un État indépendant (possibilité de saisir l'O.N.U.), avec un souverain musulman légitime : le bey en Tunisie, le sultan Mohammed ben Youssef au Maroc. Ces chefs d'État exercent en principe le pouvoir et nomment les ministres. Auprès d'eux, un résident général représente la France. En fait les Français administrent directement ces pays et ils dirigent notamment les finances et la police. Mais le souverain légitime constitue un interlocuteur désigné.

    En Tunisie, après des déclarations publiques admettant l'indépendance comme objectif ultime (1950) et des décrets moins ambitieux, mais qui amorçaient la disparition de l'administration directe (février 1951), la pression des colons conduit à un revirement de politique. Les élections générales de 1951 ont été favorables aux « modérés », mot trompeur qui veut dire droite/droite extrême, très colonialistes. La France refuse les projets du gouvernement tunisien et revendique une co-souveraineté sur la Tunisie. Le gouvernement tunisien saisit l'O.N.U.. Des émeutes éclatent à Bizerte (janvier 1952). Le résident général fait arrêter Bourguiba et les leaders du Néo-Destour. L'U.G.T.T.[3] déclenche une grève générale. En réplique, la légion étrangère ratisse le cap Bon : viols, pillages et meurtres. Le résident exige du bey la démission du gouvernement, auquel participait le Néo-Destour. Le bey n'obéissant pas, le résident fait arrêter le premier ministre et trois autres ministres (25 mars 1952). Une vague d'arrestations déferle sur tout le pays. Les nationalistes prennent le maquis (ils deviennent des "fellaghas") et leur terrorisme affronte te terrorisme d'organisations secrètes européennes (la Main rouge). En décembre, le secrétaire de 1'U.G.T.T., Ferhat Hached, est assassiné par la Main Rouge, avec la complicité de la police. Le bey refuse de collaborer désormais avec le résident général et engage une grève du sceau[4].

    Au Maroc, l'agitation tunisienne est contagieuse. Des émeutes éclatent à Casablanca, en décembre 1952, à la nouvelle de l'assassinat de Ferhat Hached. Le résident général dissout alors l'Istiqlal et en arrête les chefs. Les colons et l'administration, hostiles au sultan, misent sur la persistance des structures féodales et la force de chefs locaux qui acceptent mal d'être soumis au sultan. Ils soutiennent et favorisent l'entreprise du Glaoui, pacha de Marrakech, qui prend la tête d'un mouvement d'opposition antidynastique et fait proclamer un nouveau chef religieux du Maroc, Ben Arafa (15 août 1953). Le résident général dépose alors le sultan Mohammed V et le remplace par Ben Arafa (20 août), mais il apparaît vite que celui-ci n'a aucune autorité. Le terrorisme anti-européen et la répression policière se développent.

d)      Le refus de l'indépendance de l'Algérie

    Lorsqu’ éclate la "Toussaint rouge" (1er novembre 1954), le Président du conseil français, qui n’est autre que P. Mendès-France, fait la déclaration suivante :

    "À la volonté criminelle de quelques hommes doit répondre une répression sans faiblesse, car elle est sans injustice. Les départements d'Algérie font partie de la République, ils sont français depuis longtemps ; leur population, qui jouit de la citoyenneté française et est représentée au Parlement, a donné assez de preuves de son attachement à la France pour que la France ne laisse pas mettre en cause son unité. Jamais la France, jamais aucun Parlement, jamais aucun gouvernement ne cédera sur ce principe fondamental" (12 novembre 1954). Belle sagacité qui n’a d’égale que celle de François Mitterrand, ministre de l’Intérieur à la même date

Texte n°2.


2.      Opposition du P.C.F.. Hostilité des milieux coloniaux : un pays divisé.

    Pierre Mendès-France expose devant l'Assemblée nationale les résultats de la conférence de Genève. 23 juillet 1954. «Il était naturel, au lendemain d'un accord aussi douloureux, que des critiques se manifestent à la tribune. Je demande cependant aux critiques un peu trop sévères, de ne pas oublier Diên Biên Phû et un certain nombre d'autres circonstances qui nous ont conduits là. Croyez-vous réellement que nous pouvions, en présence de la carte de guerre qui était la nôtre, obtenir mieux ? [...] Mesdames, Messieurs, on l'a dit, c'est une page de notre histoire que nous venons de tourner. Ayons le sang-froid, ayons le courage d'y trouver une leçon, cruelle mais, si nous le voulons, fructueuse pour les grandes œuvres de reconstruction en France et dans l'Union française auxquelles nous devons maintenant consacrer toutes les forces de notre patriotisme»[5]. Ces propos laissent entendre une forte hostilité du côté de la droite "modérée". La politique de P. Mendès-France conduit, après la "perte" de l’Indochine, à l’indépendance du Maroc et de la Tunisie. Ce qui déclenche contre lui, une campagne de haine inouïe -sauf, sans doute, contre Léon Blum en 1936-.

a)      L’ire de l’extrême-droite

    C’est que les évolutions économiques, la modernisation administrative -quant aux impôts notamment- font surgir une nouvelle extrême-droite qui remporte un gros succès en janvier 1956 avec 14% des voix exprimées (notamment chez les artisans et commerçants). C’est le mouvement Poujade.

    Pour donner le ton de l’argumentation poujadiste, je cite la réaction du leader après que lors d’une réunion officielle, P. Mendès-France a bu… un verre de lait !

    "Si vous aviez une goutte de sang gaulois dans les veines, vous n'auriez jamais osé, vous, représentant de notre France, producteur mondial de vins et de Champagne, vous faire servir un verre de lait dans une réception internationale ! C'est une gifle, Mr Mendès, que tout Français a reçue ce jour-là : même s'il n'est pas un ivrogne !"."Si vous aviez une goutte de sang gaulois dans les veines" : Mendès-France était juif. Antisémitisme pas mort.

    L'argument impérial est beaucoup plus inattendu parce qu'on ne voit guère le lien –d'un point de vue rationnel s'entend- avec "le sort des commerçants écrasés par le fisc" (point de départ, on le sait du mouvement Poujade). Les poujadistes sont contre la décolonisation. "Faillite de notre Empire ! L'Indochine française perdue après une guerre évitable, les territoires de l'Inde cédés sans discussion et contrairement à la Constitution. Dès à présent la Tunisie et le Maroc échappent à notre influence : tel est le bilan des Bidault, Pinay, des Mendès et des Faure. (…). "L'union française se disloque progressivement du fait d'une politique incohérente où se révèle l'influence d'intérêts étrangers. La perte de ses territoires d'outre-mer ramènerait la France au rang de puissance mineure, ce déclin entraînant lui-même une dégradation économique dont les travailleurs seront les premières victimes". L'extrême-droite fait ainsi le lien entre la prospérité de l'Occident et l'exploitation de l'Empire. Elle réitère son indignation : "La France a perdu l'Indochine, ses comptoirs de l'Inde. Elle perdra demain l'Afrique du Nord et l'Afrique Noire. Il ne s'agit pas seulement de son prestige, mais aussi de sa prospérité, car les territoires d'Outre-mer sont un élément essentiel de notre richesse". Aveu limpide. C’est la première fois, à mon sens, qu’un parti colonialiste avoue que les colonies enrichissent la métropole. On notera que rien n'est dit sur les intentions des futurs élus poujadistes pour prévenir les indépendances : intervention militaire ? Guerre coloniale ? Envoi du contingent ? Mystère… Mais, cela, c'est de la politique ! et Poujade ne fait pas de politique…

b)      La crise morale en France

    Après la "sale guerre" d’Indochine comme disait le PCF Henri Martin, une conscience dans la sale guerre d'Indochine, la guerre d’Algérie soulève aussi des problèmes moraux, problèmes accentués par l’utilisation avérée de la torture. Le parti socialiste poursuit la "pacification" en Algérie. Il se compromet, des adhérents le quittent. Les Intellectuels, se souvenant du rôle de leurs prédécesseurs lors de l’affaire Dreyfus, s’engagent contre la guerre. Le P.C.F. lutte aussi contre la guerre. Mais, pour beaucoup de ces intellectuels, il ne "va pas assez loin". Le PCF refuse de donner des mots d’ordre de désertion du service militaire : d’une part, il risquerait de ne pas être suivi car l’opinion n’est pas pour l’indépendance, au début de la guerre en tout cas, d’autre part, il pourrait être interdit (hypothèse déjà envisagée par Pinay en 1952).

    Le "manifeste des 121" est un grand moment de la vie intellectuelle et politique de notre pays. Extraits : "De plus en plus nombreux, des Français sont poursuivis, emprisonnés, condamnés pour s'être refusé à participer à cette guerre ou pour être venus en aide aux combattants algériens. Ni guerre de conquête, ni guerre de « défense nationale », ni guerre civile, la guerre d'Algérie est devenue peu à peu une action propre à l'armée et à une caste qui refuse de céder devant un soulèvement dont même le pouvoir civil [ ... ] semble prêt à reconnaître le sens [ ... ]. Cette armée compromet et risque de pervertir la nation même en forçant les citoyens sous ses ordres à se faire les complices d'une action factieuse et avilissante. Faut-il rappeler que quinze ans après la destruction de l'ordre hitlérien, le militarisme français est parvenu à restaurer la torture ? "[6]

    L. Schwartz, mathématicien éminent, professeur à l’ École polytechnique, fut victime des foudres du ministre des armées -P. Messmer [7]- qui argua que, l’école relevant de son ministère, il contrevenait à la discipline. Il fut destitué. Mais il y eut pire : "Moi-même, je fus révoqué de mes fonctions de professeur à l’ École polytechnique, mais aussi averti, par des élèves de l’ École, qu’une tentative d’assassinat se préparait contre moi. Et des hommes de main de l’extrême droite enlevèrent mon fils, Marc-André, qui ne se remit d’ailleurs jamais complètement des nuits passées dans la forêt glaciale, sous la menace d’un revolver"(L. Schwartz).

     Le sommet de cette politique de "grande puissance" est atteint avec l’expédition de Suez qui fut un fiasco diplomatique, la France reculant devant la menace soviétique et l’action plus discrète des financiers américains jouant contre le Franc. La grenouille n’était pas un bœuf.(lire le détail de la crise de Suez dans d. LA STABILISATION : 1954/1955-1962

 

II. L'ALIGNEMENT OCCIDENTAL

 

    Jusqu’en 1960 - "sommet" de Paris- les médias parlent des « quatre grands » mais tout le monde constate que les deux super-grands mènent le monde. Au sommet de Vienne (1961), entre les deux "K", le tournant est parfaitement négocié : les vrais sommets sont ceux qui réunissent USA et URSS. La France n’est plus qu’une puissance moyenne, alignée derrière les États-Unis, et qui ne peut guère qu’afficher des ambitions européennes. 

A.    L'intégration atlantique

1.      Le choix de 1947

    Le schisme Est-Ouest n’est pas né immédiatement après le 8 mai 45. Pendant longtemps, dans les sommets à Quatre concernant l’Allemagne, la France avait le même point de vue que l’Union Soviétique. Faire payer l’ennemi, l’amputer de certains régions occidentales, déplacer des usines, etc… Lorsque les Américains constatèrent que l’Union Soviétique était leur nouvel ennemi n°1 et comprirent que la réunion des quatre parties allemandes sous un régime libéral à l’occidental, allait être impossible, ils ne purent, d’abord, réaliser que la réunion des deux zones anglaise et américaine, ce que l’on appela la bi-zone. La Tri-zone (d’où sortira l’Allemagne de l’Ouest) fut réalisée ultérieurement quand la France dut passer sous les fourches caudines des Américains pour obtenir l’aide du plan Marshall.

    En 1946, un premier rapprochement s’effectua entre Paris et Washington, relatif à l’Indochine et aux difficultés financières du pays, en contrepartie, la France dut accepter les accords Blum-Byrnes ouvrant toutes grandes les portes des cinémas français aux films américains. Il y eut, en France, des manifestations de comédiens et acteurs contre ces accords. Mais l’américanisation de la France était engagée, le Coca-cola se déversa, malgré la campagne des Communistes français contre ce produit alimentaire, fruit du bon goût des anglo-saxons. Texte 3

    En 1947, le départ des ministres communistes est une conséquence de la proposition du plan Marshall qui n’était pas sans contrepartie. Voir la création du COCOM. (c. LES RELATIONS INTERNATIONALES DE 1945 à 1953).

Même De Gaulle choisit le camp américain malgré ses démêlées durant la guerre avec Roosevelt et son administration. Le traité franco-soviétique de décembre 1944 est déclaré nul. 


2.      Isolement et hostilité des communistes.

    En septembre 47, se tient une réunion des partis communistes du (futur) bloc soviétique et ceux de France et d’Italie. La ligne imposée par Moscou est, alors, de tout tenter pour faire échouer la stratégie de "bloc" des États-Unis. Au contraire de tous les autres partis français, le PCF est le seul à défendre le point de vue soviétique dans les questions internationales. Il développe une vaste propagande contre la politique de course aux armements qui est inscrite en toutes lettres dans le texte du traité de l’OTAN : Article 3 du traité de l’OTAN : afin d'assurer de façon plus efficace la réalisation des buts du présent Traité, les parties, agissant individuellement et conjointement, d'une manière continue et effective, par le développement de leurs propres moyens en se prêtant mutuellement assistance, maintiendront et accroîtront leur capacité individuelle et collective de résistance à une attaque armée.

B.     La politique européenne

1.      Les prolongements du Plan Marshall : O.E.C.E., C.E.C.A.,

    Une des conditions du plan MARSHALL est la mise en place d’une coordination des économies européennes. C’est ainsi qu’est mise en place l’Organisation Européenne de Coopération Économique (OECE)[8]. Le texte 4 exprime un point de vue très favorable à l’OECE.

    Il faut savoir que les Américains ont toujours été les principaux "supporters" de l’union européenne. Texte 5


    Lorsque sera signé le traité de Rome (1957), on assiste à un "débarquement économique" américain et l’industrie américaine en Europe de l’Ouest devient la seconde industrie mondiale.

    Il faut bien comprendre que l’aide américaine est tout sauf désintéressée. D’une part, il s’agit d’éviter que la "misère" fasse basculer les électorats vers les PC européens, selon une formule célèbre, "il faut noyer Marx dans le Coca-Cola" ; d’autre part, un pays qui reçoit des dollars se tourne vers qui pour acheter ses biens d’équipement ? L’ Allemagne et le Japon sont en ruines et doivent d’abord fournir leur marché intérieur. Les dollars retournent donc aux États-Unis seuls capables d’assurer la demande des pays en reconstruction[9]. Lire le schéma « l’aide américaine à la France ».






Le financement du plan Marshall fonctionne de la manière suivante : (doc. 6)


2.      Les hésitations : C.E.D. et le tournant de 56-57

    Par rapport à l’unité européenne, des résistances se font jour en France. L’union avec l’Allemagne est crainte bien au-delà du PCF. Tous les partis -sauf les Indépendants & Paysans d’A. Pinay et le M.R.P. (qui suit en cela la politique du Vatican) - sont divisés sur cette question. Le traité créant une Communauté européenne de défense (C.E.D.) est rejeté par la chambre des députés le 30 août 1954.

    Mais le tournant politique visant à plus d’homogénéité économique entre pays ouest-européens est pris. Il est remarquable de constater la contemporanéité de deux décisions d’importance : la loi-cadre Deferre (1956) et le traité de Rome (1957) précédé par la conférence de Messine en 1956.

Mon idée est la suivante : la bourgeoise française se détourne de l’empire et s’engage dans la « construction européenne », au sein de laquelle son industrie, jusqu’alors protégée, rencontrera la concurrence de celle des Cinq autres pays mais c’est la seule voie pour assurer l’avenir. L’empire, sous sa forme coloniale XIX° siècle, est une impasse.

La loi Deferre-Houphouët-Boigny autorise le gouvernement à mettre en œuvre les réformes et à prendre les mesures propres à assurer l’évolution des territoires relevant du ministère de la France d’outre-mer. La vague de décolonisation de l’année 1960 est une conséquence logique. Tableau de la décolonisation française (Doc. 7)


Avec le traité de Rome, le destin de l’Algérie est de facto scellé : elle sera indépendante si possible en association avec la France, mais la France, sautant comme un cabri, se tourne vers une nouvelle aventure : l’Europe, l’Europe, l’Europe ! (Ch. De Gaulle).






[1] Comité Français de Libération nationale qui sera remplacé le 3 juin 44 par le G.P.R.F..

[2] « L’insurrection de l'ile rouge » de Danièle Rousselier (2011).

[3] Union générale des travailleurs tunisiens.

[4] C’est-à-dire qu’il refuse de co-signer les décisions du résident-général. Tout ce passage doit beaucoup au livre d’Antoine PROST, « Petite histoire de la France au XX° siècle » (A. Colin, coll. U), irénique et très pratique. 

[5] Journal officiel, Débats parlementaires, Assemblée nationale, 1954.

[6] Manifeste (dit des 121) d'intellectuels contre la guerre d'Algérie, été 1960. Lisible sur le net. De cette liste, j’extrais arbitrairement les noms de S. de Beauvoir, P. Boulez, Jean-Louis Bory, André Breton, Michel Butor, Guy Cabanel, Alain Cuny, René Dumont, Claude Lanzmann, Henri Lefebvre, André Mandouze, François Maspero, Th. Monod, Laurent Terzieff, Édouard Pignon, Madeleine Rebérioux, Alain Resnais, Alain Robbe-Grillet, Christiane Rochefort, Claude Roy, Françoise Sagan, J.-P. Sartre, Claude Sautet, Laurent Schwartz, S. Signoret, François Truffaut, Vercors, Jean-Pierre Vernant, Pierre Vidal-Naquet, René Zazzo.

[7] On est alors sous la V° république et je déborde les limites chronologiques du sujet. Mais la contestation des cercles intellectuels date du début de la guerre (1954). Par ailleurs, l’École polytechnique est sous l'autorité du ministère des Armées.

[8] Qui deviendra "OCDE" après l’entrée de pays asiatiques et d’Océanie.

[9] Cette situation perdurera jusqu’au tournant des années 60’ où le Japon et l’Allemagne de l’Ouest se placeront à nouveau sur le marché en concurrence des Américains.

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