LA IV° REPUBLIQUE (1947-1958)

publié le 5 juil. 2011 à 13:25 par Jean-Pierre Rissoan   [ mis à jour : 30 nov. 2016 à 07:28 ]

    La IV° république est un régime de courte durée (onze ans). Cette brièveté s'explique par les conditions de sa naissance : la double hostilité des communistes et des gaullistes. Egalement par les problèmes coloniaux que la IV° n'avait pas la force de surmonter.

    Confrontée à ses propres divisions, la "troisième force" perd rapidement le soutien de l'opinion malgré deux tentatives politiques (Mendès-France, Guy Mollet) où le régime aurait pu retrouver une nouvelle légitimité.

A.    La "Troisième force"

    C'est l'ensemble des partis qui refusent, à gauche, un communisme inféodé à Moscou et à droite, un gaullisme qui manifeste des tentations autoritaires et se rapproche de la droite extrême.

1.      Le temps des "modérés"

a)      1947: "L’année Terrible"

En six mois, les prix alimentaires ont augmenté de 43 %, les salaires de 11 %. Le ravitaillement est très insuffisant, le gouvernement refuse d'augmenter les salaires. L'année 1947 est une année de grèves record avec 23,3 millions de journées de travail perdues contre 374 en 1946. Les grèves culminent en novembre-décembre. Ces grèves avaient commencé dès le printemps ; comment s'explique la crise et la violence de l'hiver ? Il faut y voir une conséquence de la guerre froide et de la réunion des P.C. européens en septembre 1947 et la création du Kominform. Le P.C.F. lance alors toutes ses forces contre le gouvernent français qu'il juge aligné sur les USA après l'acceptation du plan Marshall (réunion de Paris en juillet). Le socialiste Jules MOCH envoie les C.R.S. dont certaines se mutinent. En décembre 47, la minorité socialiste de la C.G.T. crée Force-ouvrière (F.O.) avec l'aide financière des syndicats américains.

A droite, la général de Gaulle reçoit le soutien des forces les plus intransigeantes (comprendre l'extrême-droite) ce qui effraie les démocrates car le R.P.F. obtient un gros succès électoral aux élections municipales.

C'est le 10 janvier 1948 qu'est créée la "troisième force" qui n'est qu'une entente parlementaire et gouvernementale entre les partis de gauche non-communistes et le M.R.P..

En 1948, les grèves cessent par un échec et marquent un recul du P.C.F. et un glissement à droite de l'électorat.

b)      Le glissement à Droite : Pinay

    Dans l'ensemble, cette législature connaît un glissement à droite régulier qui est confirmé par les élections générales de 1951 avec une chambre "hexagonale" (parce que 6 partis sont représentés à la Chambre avec un nombre de députés à peu près équivalent, entre 90 et 100). 

    Cette politique de droite s'exprime de la façon suivante :

-          guerre renforcée en Indochine, répression au Maroc et en Tunisie

-          vote de lois scolaires favorables à l'école privée

-          politique d'unification européenne avec le traité de la C.E.D. (Communauté européenne de défense) signé en 1952 mais que l'on hésite à ratifier.

-          Pinay est la figure dominante de cette période soit aux finances, soit au poste de président du Conseil. Il mène une politique monétariste : déflation et réduction des dépenses publiques (baisse du traitement des fonctionnaires), lancement d'un emprunt garanti sur l'or. cette politique provoque une nouvelle poussée de grèves (9,7 millions de journées) dont la fonction publique pour la première fois (en 1953).

    Au plan politique, la période est marquée par la création du C.N.I.P., droite libérale et conservatrice qui a les faveurs du patronat et des professions libérales ainsi que de sectes catholiques[1]. Cette appellation de "modérés" concernant le C.N.I.P. est un abus de langage.

2.      Faiblesses de la "troisième force"

    Cette 3° force, à contenu électoraliste, est un mélange des contraires. On peut l’exprimer par le tableau suivant. Cette division, cet éclatement de l’opinion politique française, permet des chutes de gouvernements, des renversements d’alliances, etc…

a)      Les divisions sur les grands dossiers

 

 

PCF

SFIO

RADICAUX

M.R.P.

IND.& Pays.

GAULLIS.

Diplomatie

URSS

USA

USA

USA

USA

USA

Europe

Non

Oui

Oui /Non

Oui

Oui

Non

Décolonisa.

Oui

Oui/Non

Oui/Non

Oui/Non

Non

Non

Exécutif

assemblée

assemblée

Parlement.

Parlement.

Parlement.

Président.

École

laïque

laïque

Laïque

privée

privée

privée

Rôle de l’État

Interven.

Interven.

Libéraux

Interven.

libéraux

Interven.

Etat-provid.

Pour

Pour

Contre

Pour

Contre

Pour

PS. : oui/non signifie que les députés du parti sont divisés sur la question.

 

 Au plan international : la politique européenne divise. Non pas au plan économique (O.E.C.E. puis plan SCHUMAN (9 mai 1950) créant la C.E.C.A.) mais au plan militaire. Les CNIP et MRP sont favorable à la C.E.D mais les radicaux et les socialistes se divisent y compris au sein même de leur parti.

Le dossier colonial :

La France s'engage dans "la sale guerre" d’Indochine, le P.C.F. mène une lutte dynamique contre cette "sale guerre" (affaire H. Martin, en 1950). La question se pose progressivement : faut-il négocier ou non avec Ho-chi-Minh ? Le désastre de Dièn-Bien-Phu provoque une crise gouvernementale (chute du cabinet Laniel -CNIP-) . Mendès-France, un radical, est prêt.

Au plan scolaire : A gauche, les laïcs ; à droite les "cléricaux".

Au plan social : C.N.I.P. et radicaux s'opposent aux M.R.P. (par exemple sur le SMIG) et aux socialistes.

Mais le danger gaulliste semble dissiper puisque De Gaulle dissout le R.P.F.. C'est la "traversée du désert" pour le Général.On aura  observé que le CNIP est le seul parti qui est -sur toutes les questions- opposé au PCF. C'est normal : c'est le parti des patrons et de Pinay, un ancien de Vichy, lui-même fabricant de chapeaux.

b)      Les pratiques institutionnelles

    La IV° a connu 22 gouvernements (y compris celui du général de Gaulle en 1958) soit un tous les six mois. Comme il faut en moyenne 12 jours pour régler une crise c'est 24 jours sans gouvernement chaque année.

    C'est, en principe, un régime parlementaire ; c'est-à-dire que le gouvernement ne peut fonctionner qu'avec la confiance des chambres élues mais avec des moyens réciproques de pression : mise en cause de la responsabilité du Gouvernement par la chambre et droit de dissolution de la Chambre par le Gouvernement. Mais il s'agit en fait d'un régime d'assemblée :

        - D'une part, le droit de dissolution est limité par la constitution (règle des deux fois 18 mois) et il y a la coutume : sous la III° république, la Chambre ne fut jamais dissoute après l'épisode Mac Mahon (1877).

        - D'autre part, la Chambre peut voter des résolutions à la majorité simple, (coutume non écrite dans la constitution laquelle prévoyait 50% des députés inscrits pour la censure ou le refus de confiance), c'est ainsi que les gouvernements de IV° démissionnent quand une résolution qui les désapprouve est votée par une majorité même relative de députés[2].

    De plus, l'Assemblée est maîtresse absolue de son ordre du jour et du déroulement de ses débats.

    Enfin, alors que la constitution ne prévoit un vote d'investiture que pour le Président du Conseil, les chefs de gouvernement demandent en plus un vote sur la composition du cabinet, c'est-à-dire sur le choix des ministres : c'est la "double investiture" non prévue par la constitution, cela revient à faire choisir les ministres du gouvernement par les partis de la Chambre, retour aux habitudes de la III°.

    A cela s'ajoutent des éléments comme les 13 tours pour l'élection de R. Coty à l’Élysée, la politique appliquée contraire à la politique annoncée, tout cela alimente un dégoût pour le "système" (mot fréquemment employé par le Général) et explique -en partie- l'ampleur du vote des Français pour De Gaulle qui obtiendra 80% de "oui" au référendum relatif à la constitution de la V° république.

Bibliographie : 

    pour ceux qui ont accès aux archives du MONDE : lire un article intitulé "il y a quarante ans, la troisième force" signé Jacques KERGOAT. (votre CDI doit être abonné et avoir accès à ces archives)

B.     Deux tentatives de ressourcement

    Par deux fois, en 1954 et en 1956, on a cru que le régime allait se redresser politiquement.

1.      L’expérience Mendès-France

18 juin 1954 - 5 février 1955

La France, sous l'impulsion des communistes, se lasse de la guerre d'Indochine. La défaite de Dien-Bien-Phu est un traumatisme pour l'opinion. René Coty doit appeler un homme prêt à négocier avec Hô : Pierre Mendès-France. P.M.F. est investi le 17 juin 1954 en exprimant avec éclat son refus du soutien communiste. Fait sans précédent, PMF déclare, le 17, qu'il décomptera les voix communistes pour le calcul de la majorité d'investiture. Toute sa vie, il sera moins lucide que F. Mitterrand en refusant toujours l'alliance avec le P.C.F.. C'est ce qui explique sa disparition de la grande scène politique (1969 ?). Mais il a laissé un mythe.Observons que sa politique était plus honnête que celle de Mitterrand qui s'allia aux communistes pour mieux les étouffer. Ce qui fût. Revenons au sujet.

NB. La base du gouvernement PMF est le parti radical, le centre-gauche et parti socialiste.

La déclaration d'investiture :


    C'est un extrait de la déclaration d'investiture faite le 17 juin 54 devant l'Assemblée nationale par P.M.F. en application de l'article 45 de la constitution du 27 octobre 1946. PMF est investi par les députés dans une période de crise : crise des institutions (déc. 53 : élection de Coty, crise de la C.E.D. qui divise tous les partis sauf le P.C.F., 7 mai 54 : désastre de Dien-Bien-Phu…).

Dans cette déclaration, P.M.F.

-          accorde la priorité au règlement de la question indochinoise (lignes 1 à 17)

-          envisage le problème du réarmement allemand (18 à 28)

-          évoque le problème colonial (29 à 36)

-          envisage de rétablir, en partie au moins, l'autorité de l'exécutif (37 à 43).

 

a)    L’Indochine et la politique coloniale en AFN

Mendès-France accélère le processus de négociation à Genève (26 avril - juillet 54) où sont réunis les 4 "grands" mais aussi la Chine, les Corée et les représentants de l'Indochine. Il menace (ligne 17). L'accord se fait sur le retrait de la France, l'indépendance de la R.P. du Nord-Viet Nam et élections à préparer au sud..

Concernant l'Afrique du Nord, AFN, en juillet 54, il prononce le discours de Carthage dans lequel il affirme la souveraineté interne de la Tunisie. Il met en place un dispositif qui prépare l'indépendance du Maroc et de la Tunisie (cf. lignes 32-33). Il s'attire l'hostilité de la droite et des colonialistes français, surtout qu'en novembre 54, éclatent les événements d'Alger, et la droite redoute "un nouveau Carthage" relatif cette fois à l’Algérie.

b)      la politique européenne et le problème de la C.E.D.

Mendès-France soumet la ratification du traité de la CED [3] au vote de l'assemblée, le 30 août 54, sans engager sa responsabilité gouvernementale. Le traité est repoussé par les députés, le M.R.P. est dès lors hostile à P.M.F., il a commis "le crime du 30 août". Mais les Américains trouvent une solution de remplacement avec les accords de Londres qui font de la République Fédérale Allemande (RFA) un État souverain, intégré à l'OTAN donc avec une armée. le gouvernement français signe les accords de Londres. Les communistes reprochent alors à P.M.F. d'être "l'homme du réarmement allemand".

c)      les méthodes : un souffle nouveau ?

    Mendès-France a un discours carré (lignes 15 et suivantes), il refuse la double investiture comme la constitution le lui permet, il s'adresse directement aux Français à la radio, la presse se met à son service (l'Express avec Mauriac; J.-J. Servan-Schreiber), l'exécutif se personnalise et devient efficace. Les partis le lui reprochent notamment les Socialistes. Il tombe sept mois et dix-huit jours plus tard. Pourtant les sondages IFOP (nouveauté en France à l'époque), lui étaient favorables, cela traduit un divorce entre le régime et l'opinion. Sa chute, le 5 février 55, représente l'échec d'une tentative de rénovation d'une république de moins en moins populaire.

2.      Guy Mollet et le "front républicain"

a)      Une poussée à gauche

Des élections générales ont lieu le 2 janvier 56, à un moment où les "événements" d'Algérie ont commencé. Le P.C.F. propose un Front Populaire et la paix en Algérie, il obtient 25%. Les Socialistes et les Radicaux mendésistes s'unissent dans un "Front républicain", c'est la 3° force sans le M.R.P.. Majoritaires, ils forment le nouveau gouvernement. Le fait dominant est cependant la poussée de l'extrême-droite poujadiste qui bénéficie de la disparition du R.P.F. et qui a le soutien des milieux colonialistes.

Guy Mollet est le secrétaire général du Parti Socialiste-S.F.I.O..

-          Fonds national de solidarité pour les vieux (financé par la "vignette" automobile)

-          3° semaine de congés payés

-          augmentation des salaires

-          loi-cadre Deferre sur l'Afrique noire

-          traité de Rome (25 mars 57) (fondateur de l’Europe des 27 d’aujourd’hui).

Mais tout bute sur le problème algérien.

b)      La compromission des socialistes en Algérie

Les Socialistes avaient promis la paix en Algérie. Après la journée des tomates [4], Guy Mollet cède à la pression des partisans de la répression et Lacoste est nommé Gouverneur général à Alger. Le gouvernement s'engage dans une politique de "pacification" qui est en réalité une intensification de la guerre mais on ne parle que "d'opérations de maintien de l'ordre".

Vote des pouvoirs spéciaux (G. Mollet peut gouverner par décrets)

Rappel des réservistes et 30 mois de service militaire pour le contingent envoyé en Algérie

Rapt de Ben Bella en plein ciel, violation du D.I.P. couverte par le gouvernement[5]

Expédition de Suez en nov. 56 (les socialistes expliquent que les chefs algériens rebelles se trouvent au Caire).

Pleins pouvoirs à Massu pour la "bataille d'Alger", janvier 57, avec pratique de la torture Enfin la vérité sur l’affaire AUDIN ?

Cette politique détache des socialistes une partie de la gauche intellectuelle et estudiantine (création du P.S.U.). Mollet tombe en mai 57.



[1] La hiérarchie et la masse des fidèles suivent plutôt le M.R.P. comme le leur avait demandé, dans un éditorial, l’Osservatore romano, organe de presse du Vatican (élections de 1951)…

[2] Alors qu’aujourd’hui, et depuis 1958, il faut une majorité ABSOLUE des députés inscrits pour faire tomber ("censurer") le gouvernement.

[3] Je rappelle qu’il s’agissait d’un projet de défense militaire commune AVEC les Allemands qui seraient donc réarmés. Ce projet divise profondément les Français. En 1955, la guerre est encore dans tous les esprits.

[4] Lors de son 1er voyage officiel à Alger, il est reçu par des jets de tomates qui mouillent son costume croisé. Ce sont les Pieds Noirs partisans de l’Algérie française qui ont organisé cette manifestation antirépublicaine.

[5] Ben Bella -leader des Algériens indépendantistes- se rend en avion de Tunisie au Maroc, deux États devenus entièrement indépendants. Son avion est intercepté par la chasse aérienne militaire française en contradiction avec le droit international public (DIP). Le gouvernement ne dit rien. L’armée a pris le dessus sur le pouvoir civil.

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