La vie politique en France, avant et après 1981.

publié le 9 août 2011 à 03:14 par Jean-Pierre Rissoan   [ mis à jour : 25 janv. 2017 à 03:23 ]

    L’élection de F. Mitterrand en 1981 est évidemment une date charnière. Pour la première fois depuis sa création en 1958, la V° république a un président socialiste à l’Élysée. Les cadres de l’action politique sont restés les mêmes jusqu’à cette date : les institutions comme le jeu des quatre partis dominants. La participation des électeurs aux divers scrutins est alors très forte, l’union de la Gauche créant autant d’espoirs chez les employés et ouvriers que de crainte dans les rangs de la Droite, dans laquelle se reconnaissent les diverses bourgeoisies. Après avoir présenté les cadres de la vie politique (1ère partie), nous évoquerons la mobilisation du corps électoral et les enjeux de la vie politique (2ème partie).

 

I. LES CADRES DE L'ACTION POLITIQUE

 

    En 1986, sous la présidence Mitterrand, les Français élisent une majorité de droite à l’assemblée. Un fait nouveau apparaît : la "cohabitation". Le jeu des quatre partis jusqu’alors dominants est perturbé par l’apparition de deux nouveaux : le Front national (FN) et les écologistes (les Verts).

A.    Les Institutions

1.      Le "fait majoritaire"

    C’est le fait que -concrètement- un président élu obtient immédiatement après son élection la majorité des députés -une majorité "présidentielle"- sur son nom. Ce sont les élections de 1962 qui débutent ce trait caractéristique de la V° République. Autrement dit, l’Élysée, Matignon et Palais Bourbon ont la même couleur politique.

    Bémol : en 1974, Giscard d’Estaing est élu président mais conserve l’assemblée élue en 1973, qui était de droite, mais la majorité au sein de la majorité était gaulliste et non point giscardienne. On a parfois appelé cette période « la petite alternance » parce qu’elle marque la fin de "l’Etat-UDR" autrement dit de l’Etat entièrement aux mains des gaullistes. Giscard choisit comme premier ministre Jacques Chirac en 1974 [1]. Puis, en 1976, Chirac choisit une voie personnelle en démissionnant et en menant une politique de plus en plus critique à l’égard du président et de son Premier ministre : Raymond Barre. R. Barre doit alors utiliser le fameux article 49.3 de la constitution.(Cf. infra)

    Cela conduit à la présidentielle de 1981, où Chirac et Giscard s’affrontent alors que la percée de Mitterrand est imminente. Mais l’avenir de J. Chirac était lié à la défaite de Giscard d’Estaing. En cas de victoire de ce dernier, J. Chirac et les gaullistes n’auraient pas pu mener une nouvelle "guéguerre" de 7 ans contre le président réélu [2].

2.      La "grande alternance" de Mai 81

    Mitterrand, élu le 8 mai 1981, dissout immédiatement la Chambre élue en 1978 et le "fait majoritaire" joue à fond, les Français lui donnent une majorité ABSOLUE de socialistes en juin. C’est la "vague rose". Les socialistes peuvent se dispenser des communistes pour gouverner. La stratégie de Mitterrand aboutit à une victoire totale. Mais le président ne peut pas faire comme si les électeurs communistes n’avaient servi à rien lors de son élection : G. Marchais -candidat du PCF à la présidentielle avait obtenu 15% des suffrages exprimés, 15% qui ont permis les 51% de voix à Mitterrand au second tour-. Le président accorde donc quatre strapontins aux communistes qui entrent au gouvernement pour la première fois depuis 1947. C’est le gouvernement MAUROY. 

     En juillet 1984, après un nouveau recul retentissant aux élections européennes de juin, et aussi après le tournant de la "rigueur" pris par les socialistes en 1983, le PCF décide de retirer ses ministres du nouveau gouvernement FABIUS.

    Les élections législatives régulières de 1986 ont lieu sur le mode proportionnel. La droite est vainqueure, le FN fait son entrée au parlement. Pour la première fois depuis 1962, les Français n’ont pas respecté le "fait majoritaire". On a une "cohabitation" -le mot entre dans le vocabulaire politique- entre un président socialiste et un premier ministre gaulliste : J. Chirac. Cette cohabitation fonctionne durant deux ans (1988 : élection présidentielle après la fin du septennat).

    N.B. Cela démontre que le pouvoir personnel reproché au général De Gaulle était lié à son interprétation singulière de la Constitution. Je rappelle le texte intégral de l’article 20 : « le gouvernement détermine et conduit la politique de la nation ».[3]

    Cette cohabitation favorise F. Mitterrand qui est largement réélu en 1988. Il dissout à nouveau l’assemblée mais, là encore, le fait majoritaire ne joue pas : les socialistes n’ont qu’une majorité relative. Le président « ouvre » alors son gouvernement vers la droite, tâchant de débaucher quelques personnalités de droite accommodantes (O. Stirn, Soisson, etc…). Le Premier ministre (M. Rocard) exploite lui aussi le 49.3.  

B.     Les Partis

1.      Avant 81 : le quadripartisme bipolaire

    Jusqu’à la grande alternance, la scène politique est occupée par quatre partis qui sont regroupés deux à deux en deux pôles électoraux. A droite : le RPR -gaulliste de J. Chirac- et l’UDF de V. Giscard d’Estaing. A gauche : le PS, membre de la pittoresque Internationale socialiste, et le PCF.

    Les électeurs adoptent progressivement la discipline des désistements prônée par les partis et votent en faveur du candidat de droite ou de gauche le mieux placé après le premier tour des législatives. Le second tour se résume donc généralement, dans chaque circonscription législative, à un duel gauche-droite. 

NB. Ce tableau est très bien fait. Je regrette néanmoins que les Radicaux de gauche (MRG dans la colonne "centre") figurent parmi les centristes. Ce parti, issu d'une scission du parti Radical, avait signé le Programme commun et fait donc partie intégrante de la Gauche.

2.      Après 81 : de nouveaux acteurs

    Deux partis nouveaux apparaissent : le FN et les Verts.

    Le F.N. obtient plus de 10% de suffrages exprimés aux élections européennes de 1984. C’est un choc. J’ai montré que ce sont surtout les « riches » qui votent pour lui à cette occasion [4]. Ce n’est qu’à la fin des années 80’ que le vote ouvrier devient important pour le FN. Le FN joue sur deux tableaux : il est d’abord antifiscaliste et est le parti des petits et moyens patrons qui sont écrasés par les charges sociales depuis des temps immémoriaux. Ensuite, voyant l’impact du thème de l’immigration sur les électeurs, il en fait son cheval de bataille. Mais jamais, il ne remet en cause le capitalisme, même si aujourd'hui, Marine LePen utilise un très démagogique vocabulaire de "gauche".

    Les Verts sont bien connus pour leur sensibilité à l’écologie. On peut trouver deux tendances : les environnementalistes qui ne se réclament ni de la gauche, ni de la droite (A. Waechter, B. Lalonde) et les politiques souvent issus de l’extrême-gauche mais pas toujours. Ce sont surtout ces derniers qui relèvent de la dénomination "Verts".

    Le PCF devient un parti mineur au plan national, il garde néanmoins une forte implantation locale (de l’ordre de 10%). Quant à l’UDF, elle se scinde en deux sensibilités : l’UDF maintenue et l’UDC (Union démocratique du Centre) proche de Raymond Barre et qui « flirte » avec le gouvernement Rocard à partir de 1988. NB. L'UDC n'est pas inscrite sur tableau ci-dessus. Elle n'en a pas moins existé, fût-ce temporairement et uniquement en tant que groupe à l'Assemblée.

   

II. LES ÉLECTEURS ET LA VIE POLITIQUE

 

    Avant 1981, on peut dire que la vie politique est suivie avec intérêt par le corps électoral : ne parle-t-on pas de changer de société, de "rompre avec le capitalisme" comme le dit F. Mitterrand lui-même et sans rire ? Après 1983, les désillusions commencent et l’idée que l’on ne peut rien faire, rien attendre de la politique, pénètre les esprits.

A.    La Participation Électorale

Soit le cas des élections législatives : tableau de l'abstention ci-dessous.

    La participation électorale en 1967 est la plus forte depuis les débuts de la V° république. Ces élections suivent la présidentielle de 1965 où le candidat de gauche avait obtenu 45% au second tour. On sait que la « majorité » gaulliste -les centristes exclus- n’obtient qu’un siège de plus que la majorité absolue à la Chambre.

    C’est en 1978 que la participation est la plus forte. A cette date, les partis de gauche se présentent unis avec un programme commun de gouvernement. L’année précédente, la Gauche avait remporté les élections municipales avec des résultats spectaculaires : St-Étienne, Reims, Bourges, Le Mans, Le Havre, Nîmes et d’autres villes moyennes ont un maire communiste. Tout le monde s’attend à une victoire de la gauche en 1978. Mais, en réalité, les partis PS - PCF sont en train de se déchirer. La droite l’emporte au second tour.

    En 1981, immédiatement après la victoire de Mitterrand, la participation aux législatives baissent sensiblement. Beaucoup d’électeurs de droite s’abstiennent

    La participation aux élections de 1986 est élevée : la droite veut sa revanche.

    A partir de 1988, alors que l’abstention ne fut que de 15,9 % au second tour de la présidentielle (réélection de Mitterrand), la participation s’effondre aux législatives du mois suivant : 34,3% d'abstentions au premier tour. Pour les Français, l’élection stratégique est celle du Président. Par la suite, les résultats confirment ce désintérêt pour l’élection des députés (40% d'abstentions au second tour de 2007 !), alors que le duel Sarkozy-Royal fut arbitré par 84% des électeurs.  

     La crise de la participation fut illustrée, dramatiquement, par le premier tour de la présidentielle de 2002 où plus de 28% des électeurs ne se déplacèrent pas. Le candidat FN fut placé en seconde position : l’abstention lui profite toujours.

    Avant 1981, la participation, non seulement aux élections, mais aux manifestations publiques (1er mai…) est très forte et les partis, syndicats, associations diverses ont de nombreux adhérents.

    Après 1981, seules les présidentielles mobilisent la population. Les adhérents désertent leur parti ou syndicat -sauf pour les nouveaux partis-. Dans la jeunesse, après la "génération 68", on parle de "bof génération". Les années 80’ sont les années fric avec des scandales qui touchent même le parti socialiste.

    Quel est le sens de l’action politique ?

B.     La Vie Politique

1.      L'union de la gauche

    Avant 1981, le combat politique était clair et mobilisateur : l’union PC-PS allait-elle remporter, pour la première fois sous la V° république, la majorité ? La France allait-elle avoir, pour la première fois depuis 1947 et seule comme grand pays occidental, des ministres communistes ?

    A Epinay -congrès fondateur du nouveau parti socialiste (1971)- F. Mitterrand n'y était pas allé de main morte. Voici un extrait de son intervention au congrès :"Réforme ou révolution ? J'ai envie de dire - qu'on ne m'accuse pas de démagogie, ce serait facile dans ce congrès - oui, révolution. Et je voudrais tout de suite préciser, parce que je ne veux pas mentir à ma pensée profonde, que pour moi, sans jouer sur les mots, la lutte de chaque jour pour la réforme catégorique des structures peut être de nature révolutionnaire. Mais ce que je viens de dire pourrait être un alibi si je n'ajoutais pas une deuxième phrase : violente ou pacifique, la révolution c'est d'abord une rupture. Celui qui n'accepte pas la rupture - la méthode, cela passe ensuite -, celui qui ne consent pas à la rupture avec l'ordre établi, politique, cela va de soi, c'est secondaire..., avec la société capitaliste, celui-là, je le dis, il ne peut pas être adhérent du Parti socialiste".

    En fait, l’union s’est brisée en 1978. Les dirigeants communistes constatent que la prophétie de Mitterrand -"avec le programme commun, je vais montrer que le PS peut prendre 2 à 3 millions de voix aux communistes"- est en train de prendre corps. À toutes les élections (locales, cantonales, partielles…) à partir de 1974 -où F. Mitterrand était le candidat commun de la gauche - le PC stagne ou recule alors que le PS progresse.

    La stratégie Mitterrand était fondée sur l’idée suivante : avec le PCF, les Français savent qu’ils auront du socialisme mais ils craignent pour leurs libertés. Avec la vieille SFIO, ils n’avaient rien. Avec le nouveau parti socialiste (Epinay 1971), les Français pensent qu’ils auront du socialisme -puisqu’il s’allie au PCF et qu’il a signé avec ce dernier un programme politique- mais ils auront aussi les libertés. Pour pasticher un mot célèbre, les Français "auront une photocopie aussi bonne que l’original".

    C’est pourquoi, les Communistes demandent une radicalisation du Programme commun, radicalisation que Mitterrand refuse. C’est l’époque du « je t’aime moi non plus ! » (durant les années 1977-1981) selon un titre célèbre du journal Libération. La déception se lit avec le phénomène Coluche, l’humoriste se présentant comme candidat à la présidentielle de 1981, pour finalement y renoncer, mais son aventure montre qu’il exprimait déjà un désarroi devant ce comportement de frères ennemis qu’offraient le PC et le PS.

2.      La "décennie Mitterrand"

    Après certaines réformes (relance de la consommation, décentralisation, 39 heures, loi Auroux…), le gouvernement s’oriente à partir de 1983 vers "la rigueur", politique d’austérité qui n’ose pas dire son nom. Cela montre clairement que peu de choses vont réellement changer.



    On lira avec intérêt l’éditorial du Financial Times qu’analyse Le Monde du 21 avril 1990. Les Socialistes au pouvoir ont finalement accepté un taux de chômage élevé afin de réduire l’inflation. C’était la politique du "franc fort". "Un socialisme centré sur la désinflation et la libéralisation douce", alors que l’on parlait -mais c’était avant les élections- d’une rupture avec le capitalisme. F. Mitterrand défraye la chronique en disant, lors d’une conférence de presse : "en matière de chômage, on a tout essayé", manière de dire : vous voyez que c’est un problème insoluble…

    Tout cela déçoit énormément et explique l’abstention massive dans les catégories employés et ouvriers.




    Certains socialistes tentèrent de tirer la sonnette d’alarme : c’est le cas de l’association "La Mémoire courte" citée dans l’article du Monde du 11 décembre 1989. « Le gouvernement est piégé par l’économie », cela veut dire piégé par l’économie capitaliste mondialisée qui s’affirme déjà dans ces années-là. L’avatar européen de cette mondialisation, c’est la course à l’intégration des économies européennes qui culmine, pour notre période, au traité de Maastricht. La ratification de ce traité soumis à referendum n’est obtenue que par 51% de oui -et donc 49% de non- soit 34,4% des électeurs inscrits (l’abstention, les votes blancs et nuls représentant le tiers des inscrits). 

Addendum.

la situation politique se présente aujourd'hui de la manière suivante (suite du tableau des forces politiques) : 

- les Trotskystes sont divisés en NPA (ex-LCR) avec leur leader Besancenot et LO -Lutte ouvrière- avec il y a peu Arlette Laguiller.

- le PCF a créé avec J.L. Mélenchon (fondateur du Parti de Gauche issu du PS) et avec C. Piquet, un ancien dirigeant du NPA, le FRONT  de GAUCHE.

- L'U.M.P. a été créée par la fusion du parti gaulliste, des libéraux et des centristes.

- le MODEM de F. Bayrou est un parti centriste qui a refusé cette fusion.

-les Verts se sont élargis sur leur droite pour créer Europe-écologie-Les verts (EELV).

 Concernant l'article 49-3

    Voici ce que j'avais écrit sur les implications de cet article lorsqu'il fut utilisé par le gouvernement Valls alors qu'il n'était pas sûr d'avoir la majorité sur ce texte à la chambre

    Ainsi donc Valls engage la responsabilité du gouvernement en utilisant la procédure de l’article 49-alinéa 3 de la constitution. Il a peur. Si rien ne se passe, la loi Macron est adoptée sans vote. En revanche, si avant demain 16h30, le groupe UMP dépose une motion de censure, alors il y aura débat pour ou contre la censure (c’est-à-dire le renvoi) du gouvernement Valls. Évidemment, les députés PS qui sont contre la loi Macron ne peuvent pas voter la censure d’un gouvernement socialiste ! et c’est là le subterfuge constitutionnel de ce 49-3. La loi passera puisque la censure ne sera pas votée majoritairement mais les députés de gauche hostiles à la loi Macron n’auront pas pu s’exprimer par un vote sur cette dite-loi. Valls peut ne pas avoir la majorité sur la loi Macron mais on ne le saura jamais. La loi Macron passera puisque la censure du gouvernement ne sera pas votée. L’escroquerie politique continue.

***



[1] Jacques Chirac avait trahi les gaullistes en ne soutenant pas le "baron" J. Chaban-Delmas mais en appelant à voter Giscard dès le premier tour.

[2] Après sa défaite, Giscard d’Estaing s’est répandu à longueur d’antenne, pour dire que les chiraquiens avaient lancé le mot d’ordre secret de "voter Mitterrand" au second tour…

[3] Vous constaterez qu’aujourd’hui, sous la présidence Sarkozy, l’article 20 est quotidiennement bafoué.

[4] Lire l’article : "le F.N., c’est d’abord les riches". Ou, mieux encore, le chapitre 21 (vol.2) de mon livre « le coup de pouce du patronat ».     

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