2ème partie. De Gaulle : « La durée » (1962-1969)

publié le 19 juil. 2011 à 07:02 par Jean-Pierre Rissoan   [ mis à jour : 27 août 2013 à 05:14 ]


"C’était l’époque de la guerre d’Algérie à laquelle chacun savait que seul De Gaulle avait chance d’imposer une solution. Au point que certains auraient voulu lui donner une délégation de pouvoir absolu pour deux ou trois ans avec l’idée qu’il réglerait le problème algérien et qu’on pourrait ensuite retourner à ses habitudes. Pour ceux-là, disait Albert Bayet, De Gaulle est « un mauvais moment à passer »".

Georges Pompidou, Assemblée nationale, 24 avril 1964.


Ces propos de G. Pompidou, alors Premier ministre, illustrent bien les enjeux de l’année 1962. Maintenant que la guerre d’Algérie est finie, que faire de De Gaulle ? pensent tous les nostalgiques de la IV° république -qui sont, je le rappelle, MAJORITAIRES à la chambre des députés élue en 1958-. La crise de 1962 est un tournant politique majeur dans l’histoire de la V° république. D’ailleurs, on parle de la constitution de 1958-62… la solution à cette crise qui se fait dans un sens très favorable au général De Gaulle donne à la V° république son vrai visage, en tout cas celui que le général voulait lui donner (I). Le régime évolue vers un mode de gouvernement présidentiel et même personnel alors que les mutations économiques provoquent un essor des luttes sociales et un regroupement des forces de gauche. Cela conduit à la crise de Mai 68 dont le général subit le contre-coup en chutant au referendum de 1969 (II). 

N.B. la politique extérieure du général de Gaulle est exposée dans le cours sur "la détente".


I. L'ÉVOLUTION INSTITUTIONNELLE DU RÉGIME


Fort de son prestige né de la paix en Algérie, De Gaulle accélère les choses à l’automne 62. Le fait majeur est la modification constitutionnelle de 1962.


A.    La révision constitutionnelle de 1962


De Gaulle met en application son vieux projet de faire élire le président de la république au suffrage universel. Ce mode d’élection donnerait au président une autorité encore bien plus forte que celle que lui confère la constitution de 1958. Mais pour beaucoup cette réforme est vécue comme la vraie mort du régime parlementaire de la IV° république, elle a des relents bonapartistes. Tous les partis - l’exception notable du PCF- constituent un « cartel des non » après l’annonce du referendum constitutionnel par De Gaulle.

Le général procède à cette révision constitutionnelle sans respecter le texte de la constitution -il utilise l’article 11- en son article 89. C’est une « forfaiture » déclare le président du sénat. A la chambre, les députés du « cartel » dépose une motion de censure contre le gouvernement Pompidou, elle est votée le 5 octobre 1962[1].

Sous la IV°, le président aurait demandé à un leader de parti de former un nouveau gouvernement mais il en va différemment ave De Gaulle qui garde Pompidou et dissout la chambre des députés ! De Gaulle enjoint les Français

-          de voter massivement « oui » au referendum du 28 octobre 62 sur la révision constitutionnelle.

-          d’élire une majorité de députés gaullistes qui soutiendra indéfectiblement son action : les législatives sont prévues pour les 18 et 25 novembre 1962.

Les résultats

Le « oui » obtient 67% : c’est un recul mais c’est encore beaucoup.

Les élections de députés donnent la majorité absolue à l’UNR et aux Républicains-Indépendants, parti nouveau-né, créé par un jeune ambitieux, Valéry Giscard d’Estaing, qui rompt avec A. Pinay pour soutenir De Gaulle. C’est le fait majoritaire qui s’installe. Les électeurs vont prendre l’habitude d’envoyer à la chambre une majorité de la même couleur politique que l’hôte de l’Elysée[2].

Les députés élus -surnommés godillots par les humoristes- permettent à Pompidou et à De Gaulle de gouverner sans entrave d’autant plus que la constitution avait institué un « parlementarisme rationalisé » (par exemple, la censure n’est valable que si la majorité absolue des députés la vote, l’ordre du jour à la chambre est fixé par le gouvernement et pas par l’assemblée, etc…).

Le climat politique est d’autant plus lourd que le général a une lecture très personnelle du texte de la constitution. Par exemple concernant l’article 30 : De Gaulle estime que c’est un pouvoir discrétionnaire du président alors que tous les juristes sont d’accord pour dire que c’est une obligation pour le président.

Par ailleurs, il use et abuse de la télévision où la censure s’applique. Chose inimaginable aujourd’hui, c’est le ministre de l’Information qui vient en personne présenter aux téléspectateurs à quoi va ressembler le nouveau J.T. !

La vie politique est morne jusqu’à la présidentielle de 1965.


B.     L’élection présidentielle de 1965


Il s’agit de la première élection au suffrage universel depuis celle de Louis-Napoléon Bonaparte en 1848. Il y a 5 candidats qui bénéficient chacun de deux heures de télévision et deux heures de radio. C’est un air frais qui passe sur les ondes. De Gaulle néglige le premier tour et n’apparaît pas à la télé, sauf le dernier soir. Les Français découvrent tout ce que la télé officielle leur avait caché.

Un évènement à portée lointaine est à souligner. Le PCF préfère ne pas présenter de candidat (« les Français ne sont pas mûrs ») et opte pour F. Mitterrand. C’est une grave erreur politique : au lieu de se demander pourquoi les Français ne sont pas « mûrs » pour élire un président communiste (il eût fallu s’interroger sur le programme et la stratégie du PCF), le PCF soutient un candidat très éloigné de ses options. Mais le PCF avait un souci : réaliser « l’union de la Gauche » pour battre le pouvoir gaulliste.

Mitterrand obtient 32% au premier tour (PCF+SFIO+Radicaux).

Lecanuet, figure du MRP, annonce que son mouvement change de nom pour devenir « le Centre démocrate » et obtient un bon 14%.

De Gaulle, surprise mondiale, est en ballotage. Il obtient 43% (UNR + R.I.). Il est élu au second tour avec 55% des voix contre F. Mitterrand.

N.B. : face à De Gaulle, il y a une opposition multiple : Lecanuet, Mitterrand, le PCF.. Et les gaullistes exploitent à fond cette dispersion incapable de former une majorité soudée. C’est pourquoi les Communistes lancent l’idée d’un programme commun de gouvernement de la gauche qui sera un contrat entre cette dernière et les Français.

Au total, le pouvoir est affaibli mais c’est la continuité…  


II. LES ÉVÈNEMENTS DE MAI 68


    Ils ont marqué cette fin de XX° siècle et l’extrême-droite (Le Pen) ou la droite décomplexée (N. Sarkozy) en appellent encore au XXI° siècle à « une réforme intellectuelle et morale »[3] pour l’expiation des fautes de Mai.


A.    Les difficultés du gaullisme

1.      Les mutations de la société française

    Pendant les Trente Glorieuses, la France s’industrialise rapidement -et davantage qu’au XIX° siècle- sa population rajeunit avec le célébrissime Baby boom, les universités doivent repousser leurs murs pour recevoir les étudiants. Les classes moyennes évoluent en « ciseaux » : les traditionnelles (paysannerie, artisans, commerçants) baissent régulièrement - alors que les nouvelles - les « cols blancs- (cadres et professions intellectuelles supérieures[4]) montent en flèche. Le pays s’urbanise.

    Cette France jeune, urbaine et diplômée est de plus en plus sensible aux valeurs véhiculées par le gaullisme et qu’incarne particulièrement Mme De Gaulle[5] : catholicisme, puritanisme, censure, autorité dans lesquelles se reconnaissent les classes moyennes traditionnelles lesquelles sont justement en perte de vitesse. Bref, le traditionalisme se heurte à l’esprit de révolution. On souhaite une société plus permissive, une libération comme le comprendront les fondateurs d’un journal toujours en vente aujourd’hui[6].

2.      La montée du mouvement revendicatif

    Parallèlement à ce conflit de civilisation, on observe une montée du mouvement revendicatif, mouvement fondé sur le refus de la dégradation du pouvoir d’achat et des conditions de travail et sur l’exigence de négociations toujours refusées par le patronat. Au contraire, la législation se durcit : ainsi, il faut déposer un préavis de 5 jours avant une grève).

    En 1966, la CGT et la CFDT signent un accord d’unité d’action.

    En mars 1967, lors des législatives, la coalition UNR-RI frôle la défaite (1 voix de majorité à la chambre).

    Les "manifs" du 1er mai 1967 sont particulièrement puissantes ainsi que celles du 1er mai 68.

    Mais le détonateur se trouve dans les universités. Des actions ont lieu à Nanterre (création du mouvement du 22 mars) puis à la Sorbonne où dominent alors les « gauchistes » qui prétendent se placer à la gauche du PCF.


B.     L’explosion de Mai 68


    Les « évènements » -tout ce qui suit est à compléter par des lectures personnelles - peuvent se décomposer en trois temps.

1.      La crise étudiante

    Après des sanctions prises à Nanterre, la Sorbonne est occupée par ses étudiants. Le recteur en décide la fermeture. 5 leaders étudiants sont emprisonnés. Le 10 mai des barricades bloquent le Quartier latin. La répression policière est particulièrement brutale et scandalise les habitants du quartier aussi bien que les journalistes.

    Le mouvement est animé par trois organisations : le syndicat étudiant UNEF, le syndicat universitaire SNESup[7], et un parti : le PSU où s’illustre M. Rocard, plus révolutionnaire que lui, on meurt.

    Partout en France, les « facs » sont en ébullition.

2.      La grève ouvrière

    Pour protester contre la brutalité policière, les syndicats ouvriers décident une manifestation de soutien avec grève -sans respect du préavis- pour le 13 mai. C’est un immense succès, seule la Libération en 44 avait connu des chiffres pareils. Succès tel qu’il devient la cause d’une prise de conscience de leur force par les travailleurs. Dès le 14, au matin, on apprend qu’une usine de la Loire-Atlantique s’est mise en grève illimitée avec occupation des locaux. Puis, c’est une trainée de poudre : les usines sont occupées dans toute la France, peut-être 10 millions de grévistes. La France est littéralement paralysée. Le mouvement se généralise : à la radio, même à la télé ! le festival de Cannes n’aura pas lieu…

    La parole libre -déchaînée- les affiches, les graffitis expriment un mouvement social d’une extraordinaire complexité.une affiche de mai 68 revisitée...

    G. Pompidou engage rapidement des discussions avec les syndicats ouvriers, au ministère du travail, rue de Grenelle. Les syndicats ne peuvent évidemment pas refuser. Pompidou a une idée derrière la tête : donner satisfaction aux ouvriers, reprise du travail et isolement des étudiants.

3.      La crise politique

    A gauche, les partis sont divisés : il n’y a pas eu d’accord sur un programme commun. La F.G.D.S.[8] cherche même une issue à la crise sans le PCF.

    Le 22 mai, une motion de censure est repoussée à la chambre (à 1 voix près).

    Le 24 mai, le général prononce un discours où il annonce un referendum sur la participation. C’est un bide total, comme on disait à l’époque. Bref, c’est la crise.

    La nuit du 24 au 25 mai est une nuit d’émeutes à l’issue de laquelle un certain Cohn-Bendit est expulsé de France. Bris de vitrines et incendie de voitures sont les arguments des gauchistes si ce ne sont ceux de policiers-provocateurs infiltrés.

    Le 27 est une date importante : le secrétaire de la CGT, G. Séguy, présente aux ouvriers de Renault rassemblés en assemblée générale, le bilan des discussions de « Grenelle ». Les ouvriers refusent cet accord. L’après-midi se tient au stade Charléty une curieuse manifestation : UNEF, SNESup et PSU appellent à manifester contre … le PCF. On y trouve, égaré, Mendès-France, d’autres exultent comme Rocard, certains déchirent théâtralement leur carte du parti communiste… Mai 68 est un mouvement complexe[9].

    Pendant tous ces jours, la France est sans nouvelle du général De Gaulle. Où est-il ?

    Le 28 mai, Mitterrand ne trouve rien d‘autre à faire que de présenter à la presse un gouvernement provisoire ! alors qu’il y a un gouvernement toujours légitime -constitutionnellement parlant- à Matignon. Cette faute ne lui sera pas pardonnée et explique son absence à la présidentielle de 1969.

    Pendant ce temps, les excès se poursuivent : reprise en mains, la TV montre chaque voiture brûlée, chaque arbre abattu pour faire barricade, chaque bris de vitrine, etc…

4.      L’issue

    De Gaulle, assuré de l’appui des militaires - il était allé à Baden-Baden - sort de son silence le 30 mai et prononce un de ces discours vigoureux dont il a le secret. « Dans les circonstances présentes, je-ne-me-re-ti-re-rai-pas ! ». Il annonce le recours au suffrage universel après dissolution de la chambre des députés. Tous les partis acceptent. Le même jour, comme par hasard, un million de manifestants descendent les Champs-Élysées pour soutenir le général. M. Debré et A. Malraux hurlent «La Marseillaise ». Il en va de même dans d’autres villes de France.

    La situation s’effrite. Les syndicats de branche professionnelle signent, un à un, les accords de Grenelle. La France se remet progressivement au travail.

    Les 23 et 30 juin 1968, c’est un raz-de-marée gaulliste qui submerge le Palais Bourbon. Les gaullistes n’ont même pas besoin des députés giscardiens pour avoir la majorité.


C.    Le bilan de mai 68

1.      Sur le long terme

a)      Au plan social :

    Les salaires sont fortement relevés dont le SMIG qui augmente de 35% (sic) : c’est dire le retard accumulé. Droit à la formation professionnelle des jeunes, amélioration des conditions de femmes travailleuses, élargissement des droits syndicaux avec la reconnaissance de la section syndicale d’entreprise, engagement à tenir une politique contractuelle par la suite[10].

b)      Au plan de l’éducation

    Edgar Faure réforme l’université en mettant en place des conseils d’université élus, le président étant lui-même élu. Collèges et lycées ont aussi des conseils élus avec représentants des élèves. En 1970, il y aura une réforme de l’autorité parentale. En 1974, est votée la majorité à 18 ans.

c)      Au plan des mœurs

    La libéralisation s’accélère : le polo remplace la cravate[11], le « jean » devient le nouvel uniforme, les tenues exotiques fleurissent.

La sexualité s’émancipe : affirmation du féminisme, naissance de gay-pied revue « gay ». en 1974, Mme Veil fait voter la loi sur l’I.V.G.. Concernant la contraception, la loi Neuwirth de 1967 entre enfin en application grâce aux décrets pris en 1971.

     Globalement, il est certain que Mai 68 marque une victoire de l’esprit de révolution sur le traditionalisme. C’est ce que certains ne pardonnent toujours pas.    

2.      Sur le court terme

    Concrètement, les évènements ont des conséquences aussi bien à droite qu’à gauche.

a)      La chute du général

    Comme il l’a annoncé le 24 mai 68, De Gaulle tient à son referendum sur la participation et la suppression du sénat. Il l’organise en 1969. De Gaulle est alors « victime » d’une manœuvre pompidolo-giscardienne.

    A Rome, répondant aux journalistes -il n’est plus premier ministre- G. Pompidou annonce que, oui, si De Gaulle devait partir, il serait candidat à son remplacement. Ce disant, il enlève chez les Français ce sentiment qui faisait la force du général : la peur du vide. C’est une indélicatesse évidente. ‘Moins pire’ cependant que celle de Giscard qui, lui, annonce clairement à la télévision, qu’il votera « non » (Pompidou lui a promis le portefeuille des Finances). Le « non » l’emporte (53%), De Gaulle s’en va.

    Pourquoi cette « manœuvre » ? De Gaulle s’opposait farouchement à l’entrée des Anglais dans l’Europe. Il était devenu un obstacle au développement du capitalisme à l’échelle européenne.

b)      La réorganisation de la gauche

     Ce départ provoque la présidentielle de 1969 où Mitterrand est absent. Le candidat socialiste est Gaston Deferre, maire de Marseille, qui se présente en duo avec Mendès-France et qui regarde vers sa droite. Le PCF présente alors un de ses leaders historiques : Jacques Duclos. Michel Rocard, l’homme du célèbre « élections, piège à cons » se présente aussi.

    Les résultats sont les suivants à gauche ; Deferre 5%, Duclos 21,5%, Rocard 3,7% (alors que la révolution était soi-disant à portée de main, un an auparavant…). Par ailleurs Pompidou obtient 44%, Poher -centriste- 23,4.

    F. Mitterrand tire les conclusions : la stratégie Deferre est impossible, il faut s’allier au PCF. En 1971, il crée avec ses amis le nouveau PS -l’appellation SFIO disparaît- à Epinay, où il annonce sans vergogne la rupture avec le capitalisme. En 1972, il signe le programme commun de gouvernement de la gauche avec le PCF et les Radicaux-de-gauche[12]. Quarante-huit heures après cette signature, il annonce devant l’Internationale socialiste -inquiète- qu’il a signé « pour démontrer que le PS français pouvait prendre 2 à 3 millions de voix au PC ».

    Supercherie coûteuse.



[1] Je rappelle que, si aucune motion de censure n’a été votée avant 1962, c’est par un consensus entre députés et présidence : il fallait régler le problème algérien. Les gaullistes étaient minoritaires à la chambre des députés.

[2] Cela sera interrompu en 1986 avec la cohabitation Mitterrand - Chirac.

[3] Lire cet article sur le site, onglet « vie de l’esprit », rubrique « histoires sur la philosophie ».

[4] Appellation INSEE

[5] C’est elle qui fait interdire le passage dans les salles du film La religieuse de Diderot.

[6] Mais qui n’est pas le Libération né pendant la Résistance

[7] Il syndique davantage des assistants-thésards que des professeurs-mandarins.

[8] Fédération de la Gauche, démocrate et socialiste. Conglomérat de partis (SFIO, radicaux, conventionnels) qui présente des candidats uniques aux élections. F. Mitterrand ira jusqu’à présenter à la presse un gouvernement alternatif sans aucun ministre communiste (le PCF représentait 22% des voix en France).

[9] Il est intéressant de voir ce que sont devenus ces ultra-révolutionnaires, comme André Glucksmann, maoïste qui viendra faire l’éloge du capitalisme à l’université d’été du patronat (MEDEF) à Jouy-en-Josas, Serge July, autre maoïste, grand ami de N. Sarkozy…

[10] Le gouvernement s’engage à réunir chaque année les syndicats de fonctionnaires pour négocier les traitements, par exemple.

[11] Observez-bien les documents télévisés des années 60’ : même Johnny porte la cravate !

[12] Ceux de droite -majoritaires- passeront dans la majorité actuelle.

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