Victor HUGO, l'homme de Notre-Dame...

publié le 17 avr. 2019 à 03:31 par Jean-Pierre Rissoan   [ mis à jour : 20 avr. 2019 à 14:27 ]


    L'actualité dramatique concernant notre cathédrale sise à Paris a mis en avant Victor HUGO, immense écrivain, républicain convaincu qui a contribué par son roman, partout traduit et lu dans le monde, à faire de Notre-Dame de Paris le bâtiment aux 15 millions de visiteurs annuels. Visiteurs qui dépensent autant d'argent qui n'est pas reversé aux Bâtiments historiques puisque l'on sait, maintenant, que N.D. elle-même était mal entretenue [1]. HONTE. Le journal L'Humanité - menacé de disparition et qui a besoin de votre argent - publie sous la plume prestigieuse de Maurice ULRICH un article dans lequel le journaliste nous évoque le génie vivant à Guernesey, île anglaise, où il vivait en exil dans une maison qui vient d'être restaurée et ouverte au public. HUGO, républicain farouche, qui lutta contre le coup d’État de 1851, refusa toujours de faire allégeance à "Napoléon-le-petit" - il est l'auteur de cette appellation qui ne quitte pas Napoléon III - et resta 19 ans en exil dont 15 à Guernesey. Je publie cet article avec un cours extrait du roman où Hugo entreprend de décrire la façade de l'une de nos plus belles cathédrales gothiques. On lira par ailleurs le récit de son retour 4 septembre 1870 : la chute ; 5 septembre : le retour...
        J.-P. R.
[1] lire -par exemple- cet article du NYT daté d'il y a 2 ans: https://www.nytimes.com/2017/09/28/world/europe/paris-notre-dame-renovation.html

"Dante a peint les damnés, j’ai peint les hommes"

    Hauteville House, la maison d’exil de Victor Hugo à Guernesey, est de nouveau ouverte au public après sa restauration. Ici, l’auteur de Notre-Dame de Paris a écrit ses plus grands chefs-d’œuvre.



Dans cette demeure, Victor Hugo croyait converser avec Shakespeare, Voltaire, Rousseau, Jeanne d’Arc, Machiavel ou même Mahomet. SWNS/ABACA


    «J ’habite dans cet immense rêve de l’océan, je deviens peu à peu un somnambule de la mer et, devant tous ces prodigieux spectacles et toute cette énorme pensée vivante où je m’abîme, je finis par ne plus être qu’une espèce de témoin de Dieu… » Victor Hugo écrit debout, au dernier étage de Hauteville House, la maison qu’il a achetée dans l’île anglaise de Guernesey. Il est face à la mer, dans une pièce vitrée sur trois côtés. Il a 54 ans et cela fait déjà quatre ans qu’il est banni de France par Napoléon III. Il a stigmatisé son coup d’État de 1851, pendant lequel il a lui-même pris part aux combats, dans un pamphlet vengeur : « Napoléon le Petit ». Exilé d’abord en Belgique avant de s’installer dans l’île de Jersey, puis donc à Guernesey, à partir de la fin de 1855. Il y restera quinze ans.

Victor Hugo est capable d’aller aux abîmes

    La grande maison, propriété désormais de la Ville de Paris et restaurée par cette dernière avec un important mécénat, à hauteur de 3,5 millions d’euros, de la Fondation Pinault, est désormais rouverte au public. Deux cents artisans y ont contribué pour chacune des pièces. Le style est baroque, souvent surchargé. Hugo, qui a commencé à faire tourner les tables à Jersey et croyait converser avec Shakespeare, Voltaire, Rousseau, Jeanne d’Arc, Machiavel ou même Mahomet, entend des coups sourds la nuit. La maison est-elle hantée ? Elle l’est aujourd’hui par son souvenir. Il a choisi les meubles, toute la décoration, osant les rencontres les plus hasardeuses comme celle, pour une cheminée, de grands candélabres vénitiens avec des statuettes plus proches des nains de jardin que de la statuaire antique. Il a réalisé lui-même, dessin et peinture, des paravents et des panneaux d’inspiration japonisante.

    Parler de bon goût serait osé. Hugo est capable d’aller aux abîmes, d’imaginer comme dans les Travailleurs de la mer, qu’il a écrits ici, le combat d’un homme contre une pieuvre géante, de décrire les gueux de la Cour des miracles, de monter sur les barricades avec Gavroche et d’écrire aussi bien dans les Contemplations, en cette année 1856, l’un des poèmes les plus beaux, les plus simples et les plus bouleversants de la langue française : « Demain, dès l’aube, à l’heure où blanchit la campagne, je partirai… », en mémoire de sa fille Léopoldine, morte noyée quatre ans plus tôt avec son mari. « Et lorsque j’arriverai, je mettrai sur ta tombe un bouquet de houx vert et de bruyère en fleurs. »

    Hugo a planté un chêne dans le jardin de Hauteville House. Il lui faut des racines : « L’exil ne m’a pas seulement détaché de la France, il m’a presque détaché de la terre et il y a des instants où je me sens comme mort. » Cela ne l’empêche pas de nager, souvent, même par gros temps, de marcher, beaucoup. Il n’est pas seul. Il y a son épouse, la mère de ses enfants, Adèle, mais ils n’ont plus de vrais rapports et elle part souvent. Il y a Juliette, Juliette Drouet, la jeune actrice qu’il a rencontrée en 1833 et dont il a été amoureux fou, avant d’autres. Elle l’a sauvé lors du coup d’État. Elle ne vit que pour lui, presque recluse quand bien même elle a son franc-parler. Mais elle l’admire. Elle s’est installée dans une petite maison toute proche qu’elle appellera, comme pour l’embellir d’amour, Hauteville Féerie, mais le désir, pour lui, n’est plus là. Et puis, il y a les domestiques, parfois très jeunes. Il les regarde, il les mate dans leurs travaux et peut en jouir. Il va les rejoindre la nuit, presque toutes les nuits. Il donne un franc ou deux, pour voir et caresser des seins, des cuisses, pour des étreintes. Les hugolâtres veulent sans doute y voir la marque quotidienne de son extraordinaire vitalité, le réveil de Booz endormi dans la Légende des siècles :

    « Booz ne savait point qu’une femme était là,/Et Ruth ne savait point ce que Dieu voulait d’elle./Un frais parfum sortait des touffes d’asphodèle ./Les souffles de la nuit flottaient sur Galgala. »

    De nos jours on peut voir la chose autrement, quand bien même il semble s’interroger. Lui cèdent-elles par gentillesse, complaisance ou par soumission ? Il est le maître, il paye, il a de l’argent.

    Pas tant que ça, au début. Il est académicien, pair de France, mais ses plus grandes œuvres, ses immenses succès populaires sont encore à venir. Chaque jour, il est devant son écritoire. C’est un tâcheron, dont l’imagination semble inépuisable, qui ne peut poser la plume. Et il tonne depuis l’île contre le régime. Il intervient pour la grâce de condamnés à mort ou à la déportation, il soutient Garibaldi. C’est « un homme de la liberté ; un homme de l’humanité ». Il souffre aussi. Pas tant de l’exil, non, « âpre mais libre », mais des infortunes de ses enfants, du décès de nouveau-nés et surtout de la passion désespérée et tragique de sa fille Adèle pour le lieutenant britannique Albert Pinson. Elle va être gagnée par la folie… Il écrit, toujours. « Dante a fait l’enfer de dessous, j’ai tâché de faire l’enfer de dessus. Il a peint les damnés, j’ai peint les hommes. »

    Son exil prend fin avec la défaite de l’empereur à Sedan, face à la Prusse. Pendant la Commune de Paris, il tend à renvoyer dos à dos les deux camps, communards et Versaillais, mais quand viennent les massacres de la semaine sanglante, il crie :

    « Oh, je suis avec vous, j’ai cette sombre joie/(…) Quand je pense qu’on a tué des femmes grosses, Qu’on a vu le matin des mains sortir des fosses… »

    Quelques jours plus tard, il lui est de nouveau ordonné de quitter la France : « J’écoute en moi la conscience ! »

    Maurice Ulrich


VictorHugo Notre-DamedeParis, livre3, chapitre I, 1831

    

Et d’abord, pour ne citer que quelques exemples capitaux, il est, à coup sûr, peu de plus belles pages architecturales que cette façade où, successivement et à la fois, les trois portails creusés en ogive, le cordon brodé et dentelé des vingt-huit niches royales, l’immense rosace centrale flanquée de ses deux fenêtres latérales comme le prêtre du diacre et du sous-diacre, la haute et frêle galerie d’arcades à trèfle qui porte une lourde plate-forme sur ses fines colonnettes, enfin les deux noires et massives tours avec leurs auvents d’ardoise, parties harmonieuses d’un tout magnifique, superposées en cinq étages gigantesques, se développent à l’œil, en foule et sans trouble, avec leurs innombrables détails de statuaire, de sculpture et de ciselure, ralliés puissamment à la tranquille grandeur de l’ensemble ; vaste symphonie en pierre, pour ainsi dire ; œuvre colossale d’un homme et d’un peuple, tout ensemble une et complexe comme les Iliades et les Romanceros dont elle est sœur ; produit prodigieux de la cotisation de toutes les forces d’une époque, où sur chaque pierre on voit saillir en cent façons la fantaisie de l’ouvrier disciplinée par le génie de l’artiste ; sorte de création humaine, en un mot, puissante et féconde comme la création divine dont elle semble avoir dérobé le double caractère : variété, éternité.

    Et ce que nous disons ici de la façade, il faut le dire de l’église entière ; et ce que nous disons de l’église cathédrale de Paris, il faut le dire de toutes les églises de la chrétienté au moyen âge. Tout se tient dans cet art venu de lui-même, logique et bien proportionné. Mesurer l’orteil du pied, c’est mesurer le géant.

    L'incendie

    Tous les yeux s’étaient levés vers le haut de l’église, Ce qu’ils voyaient était extraordinaire.

    Sur le sommet de la galerie la plus élevée, plus haut que la rosace centrale, il y avait une grande flamme qui montait entre les deux clochers avec des tourbillons d’étincelles, une grande flamme désordonnée et furieuse dont le vent emportait par moments un lambeau dans la fumée. Au dessous de cette flamme, au-dessous de la sombre balustrade à trèfles de braise, deux gouttières en gueules de monstres vomissaient sans relâche cette pluie ardente qui détachait son ruissellement argenté sur les ténèbres de la façade inférieure. A mesure qu’ils approchaient du sol, les deux jets de plomb liquide s’élargissaient en gerbes, comme l’eau qui jaillit des mille trous de l’arrosoir. Au dessus de la flamme, les énormes tours, de chacune desquelles on voyait deux faces crues et tranchées, l’une toute noire, l’autre toute rouge, semblaient plus grandes encore de toute l’immensité de l’ombre qu’elles projetaient jusque dans le ciel. Leurs innombrables sculptures de diables et de dragons prenaient un aspect lugubre. La clarté inquiète de la flamme les faisait remuer à l’œil. Il y avait des guivres qui avaient l’air de rire, des gargouilles qu’on croyait entendre japper, des salamandres qui soufflaient dans le feu, des tarasques qui éternuaient dans la fumée. Et parmi ces monstres ainsi réveillés de leur sommeil de pierre par cette flamme, par ce bruit, il y avait un qui marchait et qu’on voyait de temps en temps dur le front ardent du bûcher comme une chauve-souris devant une chandelle.

N.B. La photo de Notre-Dame est extraite du manuel édité par FLAMMARION, 1ère édition 1944, auteur Robert DUCHER, acheté à Azay-le-Rideau, le 1er août 1973.

Comments