les médias et l’opinion publique : l’affaire Dreyfus

publié le 26 avr. 2013 à 01:27 par Jean-Pierre Rissoan   [ mis à jour : 26 janv. 2015 à 15:10 ]

    Dans l’agréable livre d’ Eugen Weber, Fin de siècle, on peut lire ces lignes qui tiennent lieu de problématique :

""Sans l'Aurore et Zola, Dreyfus serait peut-être resté au bagne", estime Jean-Denis Bredin dans le dernier d'une longue série de livres sur l'Affaire. "Mais sans Drumont et la Libre Parole, y serait-il allé ?". Bredin nous rappelle le rôle capital que jouait désormais la presse, tant dans la société que dans la politique de la fin du siècle. Les périodiques, et même les quotidiens, étaient naguère l'apanage d'une petite élite cultivée. A mesure que se développaient les journaux à grand tirage et que se multipliaient leurs lecteurs, l'opinion devenait toujours plus publique et plus perméable aux impressions que transmettaient puissamment l'imprimerie et l'image".

 

A. Le rôle de La Libre Parole

    D’abord quelques mots sur l’Affaire en 1894 pour comprendre de quoi il s’agit puis j’évoquerai le rôle de la Presse dans son déclenchement.

1. Le procès de 1894

    Le Conseil de guerre qui doit juger le capitaine Alfred Dreyfus se tient le 19 décembre 1894. Première décision d'importance : il se tiendra à huis clos. Malgré toutes les précautions cependant, "l'affaire s'engage assez mal" fait savoir le commandant Picquart – qui assiste au procès malgré le huis clos - à son ministre de la Guerre, Mercier. Après tout, comme le souligne l'avocat de Dreyfus, tout repose sur une seule pièce, le célèbre bordereau trouvé dans la corbeille à papier de l'ambassade d'Allemagne[1], pièce déniée par Dreyfus et dont l'authenticité est contestée par des experts en écriture. Aussi, en plein débat, le commandant Henry, courageux au combat mais à l'âme servile[2], organise une première agression. Il affirme au Conseil qu'une "personne honorable" lui a signalé la présence, dans le Service de renseignement, d'un traître. Et, se tournant théâtralement vers Dreyfus, "le traître le voici, je le sais, je le jure!"; le nom de cette personne honorable ? "Il y a des secrets dans la tête d'un officier que son képi doit ignorer". Dénonciation anonyme, donc. Mais Dreyfus est lavé de tout soupçon par l'expert en écriture Gobert et Me Demange, son avocat, montre qu'il n'a aucun mobile, que le dossier est vide. Bref, "l'acquittement me paraît certain" pense Picquart.

    La presse nationaliste et antisémite s'en mêle. Avec La libre Parole, Mercier est sur la sellette. Pour lui, comme l'écrit justement J.-D. Bredin, "la culpabilité de Dreyfus est devenue son affaire personnelle". Tous les moyens seront bons. Tous. Y compris le dossier secret. C'est-à-dire ? Pendant les délibérations du jury militaire, se produit un évènement d'une portée incommensurable pour l'Affaire. Le commandant du Paty de Clam, autre serviteur, fait remettre au président du Conseil de guerre, une enveloppe scellée. Seul, en tant que membre du gouvernement, le général-ministre Mercier est au courant de cette initiative qu'il a lui-même instiguée. La défense de Dreyfus ignore tout. Violation évidente et flagrante du Droit, y compris du code militaire. Dans la lettre scellée figure la pièce "canaille de D." qui a marqué l'esprit des juges [3]. Donc l'affaire est vite jugée. Condamnation, dégradation, déportation à vie, travaux forcés en Guyane, à l'Ile-du-Diable, la bien nommée.

    La défense, malgré tout, se pourvoit devant le Conseil de révision. Comme la Cour de cassation, celui-ci ne peut connaître que des vices de forme. Or, il n'y avait pas la moindre trace au dossier de la communication secrète de documents par Mercier au jury. Vice de forme majeur ! Quoi qu'il en soit, "il y aurait cent vices de forme que je conclurais au rejet du pourvoi. Pas de révision. Jamais." déclare le commandant Romain, commissaire du gouvernement au Conseil de révision. L'affaire est terminée.Croit-on.

 

2. La première campagne de l’Affaire.

    Le général Mercier était, au départ, plutôt suspect à la droite : c'était un général qui n'allait pas à la messe, un général républicain. Parce qu'il avait, le 1er août 1894, ordonné la libération anticipée d'une partie du contingent, la presse réactionnaire s'était déchaînée contre lui. On l'accusait d'avoir protégé l’espion Triponé pour plaire à son ami le général de Galliffet. « Barboteur, renifleur, idiot », le décrivait l’Intransigeant. «Explique-toi Mercier, afin que nous sachions enfin jusqu'où peut aller l'imbécillité humaine». Dans l'Autorité du 2 juin, Cassagnac l'attaquait violemment «Mercier aurait dû être chassé de son banc, et il l'aurait été si la Chambre était peuplée de patriotes». Drumont, poursuivant dans la Libre Parole sa campagne contre la présence des officiers juifs dans l'Armée, s'en prenait directement Mercier. «Le ministère de la Guerre qui devrait être le sanctuaire du patriotisme est une caverne, un cloaque... Il y a toujours quelque chose qui pue la dedans». La Croix aussi injuriait le ministre de la Guerre, soupçonné de couvrir et d'abriter les juifs et les espions. A l'automne 1894, le général Mercier a de bonnes raisons de redouter la rentrée parlementaire. Peut-on rester ministre de la Guerre et être honni par la droite ? Bel exemple de tirs d’artillerie groupés.

    Cela permet à Jean-Denis Bredin d’écrire : "que le général Mercier ait voulu plaire à La Libre Parole explique en partie le procès de Dreyfus et la communication des pièces secrètes".

 

B. La presse, "artillerie de la pensée"

 

    Des travaux ont permis de cerner l’importance de la presse écrite -dont c’est, rappelons-le, l’âge d’or- en cette fin de siècle[4].

    "Par la multiplicité de ses titres, gage de pluralisme et son implantation provinciale et parisienne, la presse est l'unique vecteur de l'information politique. Quelques chiffres en témoignent : à Paris, en 1891, on compte 161 journaux politiques (128 républicains et 33 conservateurs), 87 d'entre eux sont quotidiens ! Pour la France entière, les chiffres sont : 1479 journaux politiques dont 1012 républicains et 467 conservateurs. Les autres pays font pâle figure en comparaison : Londres (beaucoup plus peuplé que Paris) n'a que 105 journaux politiques, Berlin 18, Vienne 7, Saint Petersburg 5, New York 371. Tout au long de l'Affaire, la presse sera l'outil fondamental de mobilisation de l'opinion et d'extension de la cause" [5].

    Grâce aux progrès de la technique, lien Les médias et l’opinion publique : la crise boulangiste (1886-1889)la diffusion peut atteindre des chiffres très élevés à mettre en regard au nombre de votants lors des élections législatives : 7 millions (chiffres cités par C. Charle). "Janine Ponty, dans son étude sur "la Presse quotidienne et l'Affaire Dreyfus", évalue à environ 4 millions et demi le tirage total en France de la Presse quotidienne à la fin du XIX° siècle, dont 2 millions et demi pour les quatre grands journaux dits d'information (le Petit Journal, le Petit Parisien, le Journal, le Matin), un million pour les organes d'opinion édités à Paris (ce sont ceux qui "font campagne" pendant l'Affaire), et moins d'un million pour la presse de province".

http://commons.wikimedia.org/wiki/File:Age_du_papier.jpg

    En 1898 et 1899, c'est-à-dire dans les années secouées par l'Affaire, la Libre Parole tire à 100.000 exemplaires, le Figaro journal du centre, à 40.000 exemplaires, L’Aurore, journal républicain de gauche, à 25.000 exemplaires. Les gros tirages sont ceux de la presse catholique - à elle seule la Croix tire à 170.000 exemplaires - et surtout de la grande presse d'information qui ne fait à l'Affaire qu'une place réduite : le Petit Journal prétend tirer à plus d'un million d'exemplaires, le Petit Parisien à plus de 700.000, le Journal 450.000. Cette masse de manœuvre, cette puissance de frappe n’est pas au service des Dreyfusards. "Comme l'a montré J. Ponty, le déséquilibre entre les deux camps a persisté en dépit de la montée en puissance du dreyfusisme. En janvier-février 1898, on compte 7 quotidiens dreyfusards, dont 6 parisiens et ils n'éditent que 3,7% du total des exemplaires ; fin 1898, ils sont 8 avec 8% du tirage global. Un an plus tard, on parvient à 17 titres (11 dans la capitale, 6 en province) pour 10 à 15% des ventes. Le gouvernement qui n'a pas d'autre moyen d'évaluer le rapport des forces n'est donc guère incité, pour ne pas heurter la majorité apparente du lectorat, à trop suivre les révisionnistes en dépit de l'évidence des faits qui plaident en leur faveur"[6].

 

C. La presse, actrice de l’Affaire.

Patrice Boussel a utilement dressé l'inventaire des principales interventions de la presse qui firent et défirent l'Affaire :

- La campagne menée par la Libre Parole en 1892 contre les Juifs dans l'Armée ; en octobre et novembre 1894. La campagne de la Libre parole a hélas débuté bien tôt avec la publication par Drumont de son livre la France juive en 1886. Les droits d’auteur faramineux permirent la sortie du journal la Libre Parole et cette campagne de "purification ethnique" de l’Armée qui explique pour partie les a priori de l'état-major contre Dreyfus quand on découvrit le bordereau.

- Les articles parus dans la Libre Parole puis dans le Soir, annonçant l’arrestation du capitaine Dreyfus ; j’ai évoqué cela en début de texte.

- La campagne conduite contre le "traître" à la veille du procès de 1894 ;

- l'article de l'Éclair du 15 septembre 1896 révélant la production durant le délibéré des juges militaires d'une pièce secrète "dans laquelle Dreyfus était nommé" ; C’est un mensonge car le nom de Dreyfus ne figure pas dans le dossier secret. La première fois que son nom figurera dans un document relatif à l’Affaire sera lorsque Henry aura commis son faux criminel. Le faux est conçu et fabriqué après la découverte par le colonel Picquart de l’existence d’ Esterhazy, de son écriture et de la similitude celle-ci avec l’écriture du bordereau. Picquart refuse de laisser Dreyfus au bagne alors que le vrai coupable est à Paris. l'Éclair, journal antisémite, fut informé par l’état-major (sans doute Du Paty de Clam). Cet article est à double tranchant : il montre que des documents ont été utilisés par le jury du conseil de guerre sans que Dreyfus et son avocat, Me Demange, en aient été informés. Vice de forme majeur qui à lui seul eût dû annuler le procès.

- la publication du texte du bordereau par le Matin le 10 novembre 1896 ; l’objectif est de montrer au public la matérialité des faits reprochés à Dreyfus. le Matin, soi-disant journal d’information(s) est en réalité de droite et antidreyfusard. Là encore, on ne voit pas qui d’autre que l’état-major a pu fournir la pièce au journal.

- les articles "Vidi" et "Dixi" ; Ils sont publiés en novembre 1897. Mathieu Dreyfus a découvert que l’auteur du bordereau est Esterhazy. C’est indubitable. En accord avec Mathieu, le sénateur Scheurer-Kestner, Me Demange et Me Leblois, un rédacteur du Figaro, E. Arène, publie un article où il dit tout mais sans citer le nom d’Esterhazy et qu’il signe Vidi. Les acolytes Henry et Du Paty de Clam ont tout compris et prennent langue avec Esterhazy pour lui dire de riposter, ce qu’il fait dans la Libre Parole, en signant Dixi : tout est la faute de Picquart, un faussaire, un traître…  

- la publication par le Figaro du 17 novembre 1897 de la lettre de Mathieu Dreyfus dénonçant Esterhazy ; la polémique Vidi vs Dixi rendait la situation intenable et Mathieu Dreyfus est obligé de "bruler ses vaisseaux" : il ne peut plus reculer.

Monsieur le Ministre,

La seule base de l'accusation dirigée en 1894 contre mon malheureux frère est une lettre missive non signée, non datée, établissant que des documents militaires confidentiels ont été livrés à un agent d’une puissance militaire étrangère.

J’ai l'honneur de vous faire part que l'auteur de cette pièce est M le comte Walsin-Esterhazy, commandant d'infanterie, mis en non-activité pour infirmités temporaires au printemps dernier. L’écriture du commandant Esterhazy est identique à elle de cette pièce. Il vous sera très facile de vous procurer de l'écriture de cet officier. Je suis prêt, d'ailleurs, à vous indiquer où vous pourriez trouver des lettres de lui d'une authenticité incontestable et d'une date antérieure à l'arrestation de mon frère.

Je ne puis pas douter, Monsieur le Ministre que connaissant l'auteur de la trahison pour laquelle mon frère a été condamné vous ne fassiez prompte justice.

- les grands articles de Zola dans le Figaro et le fameux J'accuse qu'il publia dans l’Aurore le 13 janvier 1898 ; J’y reviendrai. Les "grands articles" marquent l’entrée en scène de notre grand écrivain national [7]. Mais ils heurtent de plus en plus les lecteurs du Figaro qui cesse sa collaboration avec Zola. C’est pourquoi ce dernier écrit son grand texte dans l’Aurore.

- la publication par la Libre Parole à partir de décembre 1898 de la souscription en faveur de la veuve du colonel Henry ; cette souscription donne une idée de l’état mental du Français moyen durant l’affaire. La liste et les commentaires des souscripteurs sont, en effet,  significatifs.

- Deux anciens combattants de1870 et cinq revanchards qui haïssent le youtre. 2,60 Francs.

- Deux employés 2 francs en haine des Juifs.

- Un commerçant antisémite de Boulogne-sur-Mer qui espère voir tous les youpins passer à la casserole, ainsi que l'immonde Reinach, le gendre et le neveu du voleur de Panama dont je suis une des victimes. (...). 5 F.

- Un commerçant rouennais en haine des Juifs. 1 F.

- Un petit commerçant ruiné par les Juifs. 1 F.

- Deux commerçants du quai Jemmapes qui exècrent les Juifs. 4 F.

- Alors, messieurs les généraux, un brave s.v.p. 0,50 F.

- À quand le coup de balai ? 1 F.

- À quand le sabre vengeur ? Au drapeau ! À bas les Juifs ! Famille A.G., Marseille. (...) 5 F.

- Un curé de campagne qui fait les vœux les plus ardents pour l'extermination des deux ennemis de la France : le Juif et le Franc-maçon. 5 F.

- Vive le Christ ! Vive la France ! Vive l'Armée! Un curé de petit village bien antisémite. 1 F.

- Un curé du diocèse de Bayeux. À bas les républicains de tout acabit : Youpins, Huguenots, Francs-maçons et tous les enjuivés comme eux ! 1 F.

- Un petit curé poitevin qui chanterait avec joie le Requiem du dernier des Youpins. 1 F.

- Trois curés, Français de France (Mauriennais), qui voudraient appliquer leurs dix doigts sur la figure immonde du Juif Reinach. 3 F.

    Bourget dira à l'un des "jeunes gens d'aujourd'hui"[8] : "dans ce temps de consciences troublées et de doctrines contradictoires, attache-toi comme à la planche de salut à cette parole du Christ : il faut juger l'arbre par ses fruits". Et bien voilà les fruits qu'a donnés l'arbre de l’Église du Syllabus et de l'Eglise-qui-ne-peut-pas-se-tromper. Autre enseignement : ce document exprime "le faible degré de censure des passions politiques" comme l’écrit C. Charle. Il faudra attendre les drames du XX° siècle pour fixer des limites aux insultes.

- autre intervention décisive de la presse, autre immixtion : la publication organisée par Mathieu Dreyfus dans le Figaro de l'enquête de la Chambre criminelle... Le 27 octobre 1898, la chambre criminelle de la Cour de cassation commence l'examen de la demande en révision. Elle se rend compte de tout, des faux, du dossier secret, etc… Mais cette publication est une atteinte au principe du secret de l’instruction commise par Mathieu qui trouva un subterfuge pour brouiller les pistes et empêcher de savoir qui est à l’origine de cette fuite. La publication montre que la révision du procès de 1894 est inévitable, mieux que l’acquittement est assuré. Hélas, le procès de Rennes (conseil de guerre) condamnera une seconde fois Dreyfus mais avec les circonstances atténuantes. Ce qui est d’une stupidité élevée. Comment peut-on trahir son pays en communiquant des informations militaires à l’Allemagne et le faire avec des circonstances atténuantes ?

    "On en finirait pas" écrit J.D. Bredin "d'énumérer les grands "papiers" qui intervinrent dans le déroulement de l'Affaire, pour aider à envoyer Dreyfus au bagne ou à l'en tirer, et la multitude des articles dans lesquels Rochefort, Drumont, Barrès, Clemenceau, Jaurès, Lemaître, Brunetière, Lucien Herr, Zola firent appel à l'opinion, car les journalistes de l'Affaire furent le plus souvent des écrivains, ou des hommes politiques engagés qui trouvaient dans les journaux le meilleur véhicule de leur audience".

 

D. J’accuse … !

    A l'ouverture du procès Esterhazy, les huissiers laissaient passer "un flot de militaires". C'était du délire. De Pellieux, contre tout respect de la procédure, intervient sans cesse. Esterhazy, dont tout le comportement passé et présent, autorise toutes les insultes, est porté en triomphe après son acquittement.

    C'en est trop pour les hommes d'honneur. Zola sera leur porte-parole. Il écrit "J'accuse… !", ce "grand moment de la conscience humaine" (Anatole France).

 

1. "Le plus grand acte révolutionnaire du siècle" (J. Guesde)

    Zola met en cause le principe même du tribunal militaire qui ne peut, par essence, contredire les décisions antérieures de sa hiérarchie.

"Comment a-t-on pu espérer qu'un conseil de guerre déferait ce qu'un conseil de guerre avait fait ? Lorsque le ministre de la Guerre, le grand chef, a établi publiquement, aux acclamations de la représentation nationale, l'autorité de la chose jugée, vous voulez qu'un conseil de guerre lui donne un formel démenti ? Hiérarchiquement, cela est impossible. Le général Billot a suggestionné les juges par sa déclaration, et ils ont jugé comme ils doivent aller au feu, sans raisonner. (…). "Dreyfus a été condamné pour crime de trahison par un conseil de guerre, il est donc coupable ; et nous, Conseil de guerre, nous ne pouvons le déclarer innocent ; or nous savons que reconnaître la culpabilité d'Esterhazy, ce serait proclamer l'innocence de Dreyfus". Rien ne pouvait les faire sortir de là. Le chef suprême avait parlé, déclarant la chose jugée inattaquable, sainte et supérieure aux hommes, de sorte que des inférieurs ne pouvaient dire le contraire. (…)".

    Zola poursuit en pointant sur les dangers induits par la militarisation des esprits :

"On nous parle de l'honneur de l'armée, on veut que nous l'aimions, la respections. Ah ! Certes, oui, l'armée qui se lèverait à la première menace, qui défendrait la terre française, elle est tout le peuple, et nous n'avons pour elle que tendresse et respect. Mais il ne s'agit pas d'elle, dont nous voulons justement la dignité, dans notre besoin de justice. Il s'agit du sabre, le maître qu'on nous donnera demain peut-être. Et baiser dévotement la poignée du sabre, le dieu, non !".

    Il dénonce le rôle de la presse démagogue et antirépublicaine :

"C'est un crime encore que de s'être appuyé sur la presse immonde, que de s'être laissé défendre par toute la fripouille de Paris, de sorte que voilà la fripouille qui triomphe insolemment dans la défaite du droit et de la simple probité. C'est un crime d'avoir accusé de troubler la France ceux qui la veulent généreuse, à la tête des nations libres et justes lorsqu'on ourdit soi-même l'impudent complot d'imposer l'erreur devant le monde entier. C'est un crime d'égarer l'opinion, d'utiliser pour une besogne de mort cette opinion qu'on a pervertie jusqu'à la aire délirer" (…). J'accuse les bureaux de la Guerre d'avoir mené dans - la presse, particulièrement dans l'Eclair (cf. supra) et dans l'Écho de Paris, une campagne abominable, pour égarer l'opinion et couvrir leur faute".

    Et il porte l’estocade qui fera matière à procès par le ministre de la Guerre :

"J’accuse enfin le premier Conseil de guerre d'avoir violé le droit en condamnant un accusé sur une pièce restée secrète, et j'accuse le second conseil d'avoir couvert cette illégalité par ordre en commettant, à son tour, le crime juridique d'acquitter sciemment un coupable".

 

    En quoi, ce texte historique, qui relance totalement l’affaire que l’on eût pu croire décisivement enterrée après l’acquittement du coupable Esterhazy, en quoi est-ce un texte révolutionnaire ? C’est d’abord un texte d’une personnalité hors norme, un acte individuel. Notons cependant que Zola est entouré d’amis et de conseils, "l’idée nait de la matière», sans cet entourage, ces/ses conservations, échanges, correspondances… Zola n’aurait rien entrepris. Mais surtout c’est un acte révolutionnaire parce que Zola, sans employer ces mots bien sûr, fait appel au peuple, aux masses. Il leur demande de prendre en mains l’affaire. Zola avait envisagé d’écrire une brochure puis se rabat sur le journal pour donner une réplique immédiate au scandale de l’acquittement Esterhazy (11 janvier) et pour toucher le plus de monde possible. L’Aurore du 13 janvier 1898 est tirée à 300.000 exemplaires ! "La lettre est répandue dans les rues (de Paris) grâce au déploiement inhabituel de plusieurs centaines de « crieurs » de journaux" (Bredin). Tous les autres journaux sont obligés de parler du J’accuse… ! Au lendemain de la publication de l’article fameux, pendant plusieurs semaines, le journal tira à près de 150.000 exemplaires au lieu de 25.000 habituellement.

    Ainsi que l’écrit excellemment C. Charle "on passe d’une logique de petit groupe à une logique collective". Quelques semaines plus tard, la Ligue française pour la défense des droits de l'homme et du citoyen est créée. L’affaire Dreyfus devient une cause morale et un devoir républicain. Les meetings, les pétitions deviendront le mode d’action privilégié des Républicains.

 

2. L’éclat du procès Zola

    L'écho est tel que le gouvernement ne peut pas faire comme si de rien n'était. Pour lui, le danger est qu'un procès risque de tout faire remonter à la surface, y compris le dossier Dreyfus que le procès Esterhazy a su contourner. On choisit un angle d'attaque : Zola sera poursuivi pour avoir accusé le Conseil de guerre -qui vient d'acquitter Esterhazy- d'avoir agi "par ordre" et d'avoir "commis le crime juridique d'acquitter sciemment un coupable". A contrario, la défense de Zola et l'écrivain lui-même, veulent saisir l'occasion de montrer l'innocence de Dreyfus et la culpabilité d'Esterhazy.

    C'est à ce procès d'assises que fut prononcée la phrase –et combien de fois ! – "la question ne sera pas posée !". L'avocat général l'a dit, immédiatement, le débat sera limité : "on n'a pas le droit de mettre indirectement en question la chose jugée". La justice est en liberté surveillée. Le général De Pellieux devient livide lorsqu'il entend les experts de l’École des chartes dire que "le bordereau et les lettres d'Esterhazy sont de la même écriture, de la même main". Alors, de Pellieux commet "la" gaffe. "On a eu au ministère la preuve absolue de la culpabilité de Dreyfus ! et cette preuve je l'ai vue". Il veut parler du faux Henry, mais de Pellieux ignorait que c'était un faux. Pour la défense de Zola, la contre-attaque est immédiate : "que cette pièce soit contradictoirement discutée…, tant qu'elle n'aura pas été publiquement connue, elle ne comptera pas…". Voilà le dossier secret appelé à ne plus l'être… Il faut faire intervenir De Boisdeffre, une nouvelle fois.

    De Boisdeffre joue à fond sur l'argument d'autorité. Il jette tout le poids de l'Armée sur un des plateaux de la balance de la justice. Il confirme l'authenticité des preuves de De Pellieux, mais assène-t-il "je n'ai pas un mot de plus à dire; je n'en ai pas le droit; je le répète, messieurs les jurés, je n'en ai pas le droit". Raison d’État. Puis, il sort le grand jeu, destiné à faire pression sur le jury d'assises : "Et maintenant, Messieurs, permettez-moi, en terminant, de dire une chose : Vous êtes le jury, vous êtes la Nation. Si la Nation n'a pas confiance dans les chefs de son Armée, dans ceux qui ont la responsabilité de la défense nationale, ils sont prêts à laisser à d'autres cette lourde tâche. Vous n'avez qu'à parler. Je ne dirai pas un mot de plus". Maître Labori, sous les huées des militaires présents, demande la communication de la pièce du dossier. Le président du tribunal s'allonge : "c'est de la dernière inconvenance !"…On ne dit rien après la déposition de Mr le chef d' État-major-général !

    Ainsi l'armée française de 1898 se donne un pouvoir discrétionnaire. Si elle le décide, une preuve peut ne pas être montrée à la défense, il faut lui faire confiance, la croire sur parole. C'est la fin des droits de la défense, autrement dit la fin de la justice, l’État de droit est mort. D'ailleurs, la Westminster Gazette [9] avec quelque exagération mais non sans fondement écrit : "la IIIe République n'existe plus..., le coup d’État du général de Boisdeffre ne diffère du coup d’État de Napoléon III que par le degré de brutalité dans les circonstances accessoires". Clemenceau s'exclamera : "Menaces de guerre prochaine, boucherie annoncée, démission de l’état-major toute prête, il n'en faut pas davantage pour amener douze citoyens tremblants à incliner la loi devant le sabre" (cité par Bredin). Autour du Palais, la haine animale des antidreyfusards était telle que Clemenceau eut ce mot : "si Zola avait été acquitté, pas un de nous ne serait sorti vivant".

    C'est bien cela qui fait la gravité de l'Affaire Dreyfus : la République fut réellement menacée. Après la menace De Boisdeffre, Jaurès, bouleversé, déclare "jamais la République n'a couru un pareil danger". Déjà, après "J'accuse", il s'était écrié à la Chambre, après les injonctions des De Mun : "Je vous dis que vous êtes en train de livrer la République aux généraux". La presse démocratique s'émeut. "Levons-nous pour défendre le droit, pour sauvegarder les conquêtes de l'esprit national, pour barrer la route au despotisme militaire dont nous sommes menacés" écrit La Lumière[10]. "Nous grouperons les citoyens qui entendent que la République française ne soit pas livrée aux prêtres et aux généraux"[11] lit-on dans le Siècle alors que L’Aurore proclame : "nous sommes fiers d'avoir lutté (avec Zola) contre l'illégalité des jugements militaires, contre les abominables manœuvres de l'état-major, contre l'insolence du sabre"[12]. Le réflexe de défense républicaine commence à jouer : "C'est le boulangisme qui recommence. Soit. (…). Ces officiers, envahissant l'enceinte même de la Loi, audacieux, l'insulte à la bouche, froissant d'un poing impatient la poignée de leur sabre, dictant ses arrêts à la justice, labourant à coups d'éperons le Code, c'est le coup d'État qui se prépare, c'est la dictature militaire qui s'apprête. Nous connaissons cela. (...). Mais qu'ils le sachent : il leur faudra nous bâillonner pour nous réduire au silence (...). C'est la France que nous défendons contre eux ; la France que les 18 Brumaire conduisent à Waterloo, et que les 2 Décembre traînent à Sedan"[13].

 

    Mais l’affaire est à un tournant ; d’une part, la « gaffe » de De Pellieux va amener le gouvernement Cavaignac à étudier, pièce par pièce, le dossier entier de l’affaire, y compris le dossier secret. On découvrira que le document portant la mention du nom de Dreyfus est un faux fabriqué par Henry qui avouera. D’autre part, la menace sur la République - que Zola a bien vue et dénoncée en parlant du « sabre » - provoque le rassemblement de tous les Républicains. La vérité est en marche et rien ne l’arrêtera.

biblio : voir à la fin de LA RÉPUBLIQUE EN FRANCE : 1879-1914 (2ème partie) + les références en note ci-dessous.
                lire aussi la critique du (et voir le) film de Tavernier qui se situe durant "l'Affaire" : Le juge et l’assassin, Tavernier, 1976

[1] Trouvé par "Auguste", nom de code de la femme de ménage, en réalité agent secret, qui y faisait le ménage. Écrit en français, ce document fournissait des informations militaires en provenance de l’État-major militaire français. Les doutes se portent sur le capitaine A. Dreyfus, stagiaire à l’État-major et, surtout, juif, ce qui en faisait le coupable idéal. 

[2] "C'est un soudard prétentieux qui pose pour la galerie" : avis autorisé du préfet de police Lépine, également présent au huis-clos.

[3] En réalité ce document datait de 1892 ou 1893. Cette "canaille de D..." était un nommé Dubois, employé à la cartographie, par le canal duquel, pour dix francs pièce, les attachés militaires se procuraient les plans directeurs. Pour que la pièce paraisse venir de Dreyfus on y avait inscrit la date d'entrée mars 1894 qui constituait un faux. Me Maurice GARÇON, page 318.

[4] Par exemple Janine PONTY, "La presse quotidienne et l’affaire Dreyfus, 1898-1899", Revue d’histoire moderne et contemporaine, XXI, avril-juin 1974.

[5] CHARLE Christophe. Naissance d'une cause. La mobilisation de l'opinion publique pendant l'affaire Dreyfus. In: Politix. Vol. 4, N°16. Quatrième trimestre 1991. pp. 65-71. doi : 10.3406/polix.1991.1479. url :http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/polix_0295-2319_1991_num_4_16_1479

[6] CHARLE Christophe, article cité.

[7] On peut en prendre connaissance dans l’anthologie établie par Philippe Oriol, 156 pages, prix très accessible.

[8] AGATHON, "Les jeunes gens d'aujourd'hui", librairie PLON, 9° édition, Paris, 1913, 290 pages.

[9] L'Affaire a eu un énorme retentissement international. Le procès fut couvert par des journaux du monde entier. La France n'en sortit pas grandie : c'est le résultat du travail des Nationalistes.

[10] Paul Brulat, "appel aux écrivains", La Lumière, n° du 7 février 1898.

[11] Yves Guyot, "Zola condamné", Le Siècle du 24 février 1898.

[12] Déclaration collective publiée dans le numéro du 24 février 1898 de L’Aurore.

[13] Lucien Victor-Meunier, "vive la République !", Le Rappel, 25 février 1898. Toutes ces citations sont extraites de l'anthologie présentée par P. ORIOL (chez LIBRIO, distribué par Flammarion, 1998, titre "J'Accuse...!".

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