LA REPUBLIQUE EN FRANCE : 1879-1914, 1ère partie

publié le 23 avr. 2013 à 08:48 par Jean-Pierre Rissoan   [ mis à jour : 19 janv. 2017 à 05:19 ]


I. LA RÉPUBLIQUE "FRAGILE" 1879-1899

A. La République "Opportuniste"

1. les efforts de consolidation

2. la crise "boulangiste"

B. Une vie politique hésitante (1889-1898)

1. De nouveaux acteurs

2. La république conservatrice : un nouveau "centrisme"

II. LA RÉPUBLIQUE INSTALLÉE : 1899-1914 (2ème partie) lien LA RÉPUBLIQUE EN FRANCE : 1879-1914 (2ème partie)

A. "L' Affaire" :

1. La crise dreyfusarde

2. La riposte : la république "radicale"

B. Les grands problèmes de 1905 à 1914

1. Une vie politique agitée

2. La France en 1914

 

 

 

    1879-1914, c’est la période de la "République bourgeoise". La France reste un pays très rural avec une aristocratie terrienne, les « chefs de terre », encore très présente à la chambre des députés mais, évidemment, le capitalisme industriel et bancaire démolit progressivement cette économie à prédominance agricole et la bourgeoisie est une classe en essor. (Le triomphe de la bourgeoisie au XIX° siècle et la différenciation sociale). Le personnel politique en est l’émanation. "Dans leur immense majorité, les (320) ministres de la III° république (de 1871 à 1914, JPR) figurent parmi les 2% de Français les plus riches" alors que les "parvenus sont beaucoup moins nombreux qu’on ne l’imaginait" [1]. Issus d’une dynastie bourgeoise ou bien nouveaux-riches, cela explique l’acharnement des ministres de la République à défendre l’ordre social face aux "Rouges". C’est, hélas, la République-qui-fusille. Mais ne voyons pas que le revers de la médaille, l’avers est constitué par des lois fondamentales qui achèvent de détruire l’ancien régime et qui, en cette seconde décennie du XXI° siècle, appartiennent toujours à notre droit positif en ayant intégré le "bloc de constitutionnalité".

    Encore fragile au début, la République, non sans difficultés (crises et scandales) finit peu à peu par s'imposer. On peut distinguer deux périodes : la république "fragile" (1879-1898) et la République "installée" (1898-1914), la césure se faisant avec la victoire des Républicains aux élections générales de 1898, en pleine affaire Dreyfus.  

1ère partie

LA RÉPUBLIQUE "FRAGILE" 1879-1899

 

    1879 - 1899, cela correspond, d’une part, à la démission du Maréchal de Mac-Mahon, duc de Magenta, président monarchiste de la République, et à l’élection de Jules Grévy, républicain dès1848, et, d’autre part, (1899) à l’investiture d’un gouvernement républicain de combat présidé par Waldeck-Rousseau. Durant cette période, vingt-sept gouvernements vont se succéder (non compris celui de Waldeck-Rousseau), leur durée moyenne est de neuf mois. L’enquête d’Estèbe, déjà citée, démontre un grand changement dans le personnel politique en 1879 : auparavant, nous avions, avec Mac-Mahon, la "République des ducs", avec la victoire des républicains, la bourgeoise accède aux affaires.

 

A. La République "Opportuniste"

    Le mot vient d’une réflexion de Gambetta qui déclara qu’il fallait proclamer l’amnistie pour les condamnés de la Commune de Paris au moment "opportun". On distingua alors les opportunistes et les radicaux au sein du camp républicain. Le mot ne prit sa forte nuance péjorative qu’après les scandales divers et variés dont ces républicains, très proches des milieux d’affaire, émaillèrent leurs carrières.

 

    1. Les efforts de consolidation

    Si les monarchistes restent puissants comme le montreront les élections générales de 1885 (où ils dépassèrent les 40% des suffrages exprimés), en 1879, toutes les institutions de la République sont aux mains des républicains : Chambre des députés, Sénat, présidence de la république (Jules Grévy), présidence du Conseil des ministres.

    Gambetta et Ferry - entre autres- s'attachent, alors, à consolider la République :

              -      le 6 juillet 1880, le 14 juillet est proclamé "fête nationale" (il remplace le 15 août, fête de l’assomption de la vierge Marie).

-          liberté de réunion publique, loi du 30 juin 1881

-          liberté de la presse, loi du 29 juillet 1881

-          liberté d’accès au savoir avec les lois scolaires (cf. infra)

-          liberté pour les associations professionnelles, loi du 21 mars 1884 relative à la création de syndicats professionnels 1884 : grande loi républicaine, la loi sur l'organisation syndicale.

-          liberté municipale avec élection des maires (et non plus nomination) Paris reste une exception.

-          anticléricalisme : rétablissement du divorce, suppression du repos obligatoire du dimanche (à ce sujet, relevons que cette mesure si elle gêne la messe du dimanche est une aubaine pour les patrons, mais les Opportunistes sont ambivalents).

L'œuvre scolaire tient une place particulière : il s'agit de lutter contre les congrégations enseignantes catholiques particulièrement nombreuses depuis la loi Falloux de 1850. Les lois scolaires votées de 1880 à 1882, laïcisent l'enseignement public. L'enseignement primaire devient obligatoire, gratuit et laïc.

Freycinet met au point un vaste programme de travaux publics comme la création d'une école dans chaque hameau en plus de celle du bourg - s’il est situé à plus de 3 km du centre du village - et la diffusion des moyens de transport (voie ferrée, voie fluviale) qui doivent supprimer les isolats et faire pénétrer l'esprit républicain dans des régions encore soumise aux influences conservatrices. (Lien : XIX° siècle, le train : son impact économique et géographique)[2].

L’école laïque est la clé de voûte de la République comme en témoigne ce document qui est une affiche annonçant l’inauguration d’une école communale avec des festivités qui dureront trois jours ! L’évènement a lieu à Pont-de-Beauvoisin dans l’Isère mais la ville jumelle qui porte le même nom, séparée par la rivière du Guiers et qui se trouve donc en Savoie est associée.


En effet, dès le samedi soir, on a droit à une retraite aux flambeaux précédée de salves d’artillerie. Nouvelles salves d’artillerie le dimanche matin, avant l’inévitable vin d’honneur et la réception de tous les notables. Après l’inauguration du groupe scolaire, grand banquet. Le soir, c’est-à-dire après midi, grand défilé de vingt-trois fanfares ! Puis l’ensemble des huit cents musiciens exécutera le "morceau d’ensemble". Puis les fanfares se répartiront sur les différentes places des deux villes jumelles pour donner chacune un concert. A la nuit tombée, éblouissement général par le feu d’artifice alors que des fêtes vénitiennes auront eu lieu sur la rivière. Au bal champêtre, seul les cavaliers paient 1 franc d’entrée. Le lundi, le programme est simple : continuation de la fête. On devine... La république opportuniste fait dans le social : il y aura une "distribution exceptionnelle de secours" aux Indigents.

Tout ça pour une petite école primaire ! Dans un chef-lieu de canton du nord-Isère … La République savait être grandiose. Il est vrai que, par là-bas, les traditionalistes - hostiles à l’obligation scolaire et à l’école sans Dieu - étaient très implantés et la République est ici en terre de mission... .

 

        2. La crise "boulangiste"

    La crise économique qui dure depuis 1873 (phase B du Kondratiev) connaît un pic avec une crise Juglar en 1882 (sur les cycles Juglar, voir détails sur ce site La crise de 1929). Le chômage s’étend. La crise devient sociale puis politique. En 1884, les républicains opportunistes et les radicaux se séparent sur la question coloniale. Ces derniers prétendent que la colonisation à la Ferry fait le jeu de l’Allemagne contre laquelle tout devrait être fait pour préparer la revanche. La chambre de 1885 est ingouvernable : les Opportunistes n’ont pas la majorité absolue ; pour gouverner face à 200 députés conservateurs, il leur faut l’alliance des Radicaux. En mai 1886, il faut quatorze jours pour former un nouveau gouvernement. L’instabilité gouvernementale développe un courant antiparlementaire. Cette crise se transforme en crise du régime. C'est alors qu'émerge une personnalité populaire : le général Boulanger, ministre de la Guerre, tôt surnommé le « général Revanche ». Sa formidable popularité Les médias et l’opinion publique : la crise boulangiste (1886-1889) correspond chronologiquement au scandale des décorations (Le trafic des décorations… qui met en cause Jules Grévy lui-même qui est obligé de démissionner. Boulanger, malhonnête lui-même, fait campagne pour « une république honnête ».

    Le parti boulangiste a pour slogan/mot d'ordre "dissolution, révision, constituante". Ce qui ne signifie rien mais qui permet à ce parti hétéroclite de rassembler tous les mécontents -des royalistes aux ex-socialistes- et de remporter de grands succès électoraux. Ses amis le poussent à faire un coup d’État et à marcher sur l’Élysée. Menacé d'être traduit devant la haute cour de justice, il fuit en Belgique. Son parti s'effondre et les élections générales de 1889 sont un triomphe pour les républicains. L'exposition universelle de 1889 est un succès éclatant pour le centenaire de la Révolution, succès également pour l’immortelle tour Eiffel. Boulanger meurt ridiculisé, il se suicide sur la tombe de sa maîtresse.

    Cette crise a montré que les Français étaient près à se livrer à un chef démagogue, que la presse pouvait manipuler l’opinion, que le chômage pouvait amener ses victimes à accepter tout et n’importe quoi, y compris à basculer dans le camp des ennemis de la République et même dans l’antisémitisme et la xénophobie (anti-italienne notamment). La ligue des Patriotes de Déroulède, fidèle ami et soutien de Boulanger, annonce le futur des partis fascistes.

 

B. Une vie politique hésitante (1889-1898)

 

        1. De nouveaux acteurs

    L'essor du syndicalisme favorisé par la loi de 1884 se marque par la naissance de la C.G.T. (congrès de Limoges, 1895)1895, Limoges : Naissance de la CGT. Des luttes sociales puissantes (pour le 1er mai par exemple) sont parfois sanglantes car les républicains modérés sont hostiles aux idées socialistes : exemple de la fusillade de Fourmies, le 1er mai 1891. C’est la "République-qui-fusille". Les syndicats obtiennent toutefois le vote d'une loi sur les accidents du travail.

    Le socialisme est également en plein essor avec par exemple, le Parti ouvrier français, le P.O.F., qui se réfère au marxisme, avec Jules Guesde. En 1893, avec 50 députés dont Jaurès, le courant socialiste devient pour la première fois une force parlementaire.

    L'anarchisme politique commet de nombreux attentats entre 1892 et 1893 (Vaillant en 93 qui jette une bombe dans l’hémicycle du Palais Bourbon, Caserio, à Lyon, le 24 juin 1894, qui tue le président de la République, S. Carnot).

 

        2. La république conservatrice : un nouveau "centrisme"

    Cette situation amène une recomposition des forces politiques.

    D'abord, après le discours du cardinal Lavigerie, en 1890, les catholiques sont appelés à se rallier à la République. On a alors des catholiques royalistes appelés les conservateurs, et des catholiques républicains : la droite constitutionnelle. C’est une évolution importante (cf. l’abbé Lemire, député du Nord la Flandre, traditionalisme et vote LePen). C’est, en quelque sorte, un petit pas à gauche de certains catholiques.

    Les républicains quant à eux se scindent également. Certains, les plus radicaux, se rapprochent des socialistes (ce sera le courant radical-socialiste) ; d'autres, au contraire, parmi les plus modérés [3], font un pas vers la droite en pratiquant une politique de modération religieuse, une politique de lutte sociale contre les syndicats et les socialistes. Et une politique favorable à la libre entreprise et au protectionnisme qui est, comme disait J. Jaurès, "le socialisme des riches". C'est alors la triomphe des "affaires" (propagande officielle pour la souscription aux emprunts russes), dans tous les sens du terme y compris les affaires scandaleuses comme le scandale de Panama qui aggrava l'antisémitisme. Curieusement, ces républicains fort modérés prendront l’appellation de "Républicains progressistes".

    Panama : le scandale culmina de 1891 à 1893 mais cet épisode ne fut qu'un des aboutissements d'une histoire qui s'étala sur près de trente ans entre 1876 et 1904. Le scandale apparut à l'époque sous deux formes : d'abord la faillite, en 1889, de la compagnie concessionnaire des travaux du canal interocéanique, qui lésa gravement des milliers d'épargnants modestes, ensuite le scandale parlementaire : des députés et même un ministre, qui eut l'innocence d'avouer, furent accusés d'avoir été soudoyés par la Compagnie du canal de Panama - qui, en grosses difficultés, avait besoin d’un nouvel emprunt de 720 millions - afin de voter en sa faveur une disposition exceptionnelle, l'autorisation d'émettre des obligations à lots [4]. Mais la corruption eut lieu également au niveau de la diffusion de l’emprunt auprès des épargnants français : la Compagnie et le syndicat des banques émettrices de l’emprunt soudoyèrent « des hommes d’influence, des élus, des journalistes » pour qu’ils convainquent « leurs lecteurs, leurs électeurs ou leurs obligés d’acheter du Panama » (J.-P. Rioux). Le syndicat des banques prit à cette occasion des commissions tout à fait scandaleuses -c’est-à-dire malhonnêtes- de 5,67% nets au lieu de 1,5 à 2% habituellement. Les protagonistes de cette entreprise (Compagnie et syndicat des banques) étaient presque tous juifs (Lévy-Crémieux, Jacques de Reinach, Cornelius Herz, Arton…), c’est cette occurrence qui déclencha une nouvelle flambée d’antisémitisme. Au demeurant, le 3 septembre 1892, le scandale fut ouvert au public, si j’ose dire, par La libre Parole, du sinistre Drumont, auteur en 1886, d’un livre tiré à des centaines de milliers d’exemplaires, La France juive, dont les droits d’auteur lui permirent de sortir ce journal antisémite. Dans ce climat antisémite, on voit poindre la question d’un condamné, en Guyane, qui serait un espion au profit de l’Allemagne. Il s’appelle Dreyfus. Il est juif.

Fin de la 1ère partie.

A suivre. Lien. LA RÉPUBLIQUE EN FRANCE : 1879-1914 (2ème partie)



[1] D’après une étude réalisée par Jean Estèbe qui a passé « au scanner » la biographie des 320 ministres qui ont siégé dans les gouvernements de la République de 1871 à 1914. Titre de l’ouvrage « Les ministres de la République, 1871-1914 », Presses de la FNSP, 1982, 256 pages. Cf. revue L’HISTOIRE, n°59, 1983.

[2] Lire aussi la carte de la région lyonnaise où figurent, en 1930, des voies ferrées parfaitement improbables aujourd’hui. Lien : exportation de vins du Beaujolais sur Paris (XVIII° siècle)

[3] Mais les plus fins analystes dirent rapidement : « Républicains modérés ? mouais… modérément républicains ! ».

[4] Une obligation à lots est une valeur mobilière qui ajoute à un intérêt fixe versé à tous les détenteurs d’obligations, un intérêt exceptionnel versé aux détenteurs qui ont été tirés à la loterie. Le tirage au sort a lieu chaque année. Ce système était en contradiction avec une loi de 1836, l’émission de l’emprunt obligataire à lots par la Compagnie de Panama nécessitait donc une dérogation de la part de la Chambre et c’est là qu’il y eut corruption. Plus d’une centaine de députés ayant "touché" un chèque : ce sont les "chéquards".

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