Après les Trente Glorieuses, LA "CRISE"

publié le 17 janv. 2014 à 05:15 par Jean-Pierre Rissoan   [ mis à jour : 6 oct. 2017 à 01:19 ]

PLAN

I. LA CRISE ET LA GESTION DE LA CRISE

A. LES FAITS

1. Le déclenchement

2. La " stagflation"

B. RIPOSTES A DIFFÉRENTS NIVEAUX

1. Redéploiement et multinationalisation

2. Des réactions nationales contrastées : les " deux capitalismes " ?

 

II. LES STRATÉGIES SOUS-JACENTES : LE RÔLE DES USA

A. UNE STRATÉGIE ÉGOÏSTE ?

1. Le coup d’État monétaire du 15 Août 1971         

2. Les accords de Kingston

B. UNE POLITIQUE DÉLIBÉRÉE ?

1. Le déclenchement de la crise

2. Le tournant de 1979


Après les Trente Glorieuses, la "CRISE"

    La "crise" qui suit les Trente Glorieuses a des causes plus profondes que les "chocs" pétroliers. Le premier choc joue cependant, ne serait-ce qu'aux yeux de l'opinion publique, le rôle de déclencheur. Les ripostes sont différentes d'un pays à l'autre, on peut s'interroger fondamentalement sur le rôle des États-Unis dans la mesure où ce sont eux les grands bénéficiaires de la crise.

I. LA CRISE ET LA GESTION DE LA CRISE

A. LES FAITS

1. Le déclenchement

   


    Une première alerte eut lieu en 1971 lorsque les USA subirent un "pic de production", c’est-à-dire un sommet suivi d’une baisse régulière de leur production pétrolière. Impossible de mettre en œuvre de nouveaux forages sur le territoire américain : le prix mondial du pétrole est trop bas pour les rentabiliser.

    En décembre 1973, suite à la guerre Égypte-Israël, le prix du baril de pétrole passe de 3 à 10 puis 12 dollars. Cette hausse est suivie par celle de l'ensemble des matières premières. On sait aujourd'hui que cette hausse décidée par l'OPEP fut précédée d'une inflation de dollars américains, le dollar qui fut dévalué (en février) puis déprécié (après l’abandon des changes fixes en mars) au cours de l'année 73. Le pétrole était payé aux producteurs "en monnaie de singe" (sic), en prix constants le prix du pétrole était moins cher en septembre 1973 qu'en 1962.

    Cette hausse brutale affecte la balance des paiements des pays consommateurs (Japon, CEE), l'Occident doit baisser sa production et développer ses exportations. La compétitivité des entreprises consommatrices d'énergie (sidérurgie, textile, automobile...) est affectée.

    L'inflation provoquée par la multiplication de moyens de paiements (la masse des eurodollars est x 3 de 76 à 79) s'aggrave. La spéculation se déchaîne avec le flottement généralisé des monnaies. L'investissement baisse car les profits baissent et la spéculation est plus lucrative. Le second choc reprend ces éléments en les amplifiant (lire l’article du Monde diplo sur ce point).

    2. La "stagflation"

C'est le mélange inhabituel de l'inflation et de la stagnation de la production. Tous les pays capitalistes connaissent en 74-75 leur plus forte récession depuis 1945. Le commerce mondial baisse en volume de -3% en 1975 et de -2% en 1982, par contre, l'inflation atteint un niveau à deux chiffres.

B. RIPOSTES À DIFFÉRENTS NIVEAUX

    La crise est à la fois nationale et internationale. Les réactions sont donc à la fois identiques et particulières.

    1. Redéploiement et multinationalisation

    Contrairement à la période qui a suivi la crise de 1929, le commerce international ne se cloisonne pas, il se rétracte parfois (1975, 1982) mais l'interpénétration des économies se poursuit (effets du "Tokyo round" achevé en 1979, après le "Kennedy round" des années 60’). Cet aspect des choses rend difficile la recherche de solutions nationales à l'intérieur des frontières. Les Etats ne sont plus maîtres de leur économie.

    Le maître-mot des années soixante-dix est "redéploiement". C'est une invention de V. Giscard d’Estaing. Terme du vocabulaire militaire, d'ailleurs on parle de "guerre économique", terme détestable. L'industrie française -les autres font pareil- est aidée à aller investir dans les PVD où la main-d’œuvre est moins chère. Les pays de l'OCDE étant appelés à jouer le rôle de "l'ingénieur mondial". La Compagnie française du commerce extérieur (COFACE) garantit les risques d’investissements pris par les entreprises. Cela ne prend pas en compte le cas de la MO sortie de l'éducation sans diplôme.

    Une nouvelle D.I.T. se met en place :

  PDEMPVD
 AVANT Industrie(s)MP & SE
 APRÈS High-tech MP & SE +
industries de MO

    Le redéploiement est très coûteux en termes d'emplois. La compétition internationale justifie tous les licenciements et le chômage augmente. Ce redéploiement des entreprises privées est vigoureusement favorisé par les crédits publics à l'exportation. Avec les pétrodollars des pays de l'OPEP, les banques occidentales et les pays du Tiers Monde, un jeu à trois se met en place pour endetter massivement le Sud (et l'Est aussi d'ailleurs). Le rôle des banques occidentales est de "recycler" les dollars gagnés par les producteurs de pétrole en les prêtant aux PVD qui ne demandent qu'à s'industrialiser.

       2. Des réactions nationales contrastées : les "deux capitalismes" ?

    Dans l'ensemble, on observe une désindustrialisation massive, une désyndicalisation, on parle de l'économie "post-industrielle". Thatcher et Reagan sont à l'avant-garde de ce processus. Le modèle fordiste est remis en cause, le mot d'ordre est à la "flexibilité". Le modèle keynésien est fortement critiqué (d'ailleurs, en 1982, la "relance Mauroy" est un échec[1]), c'est, au contraire, l'essor des théories néolibérales.

    "Le rétablissement de la rentabilité, par compression des salaires réels, s'est fait d'abord au détriment des débouchés, d'où la faiblesse de l'investissement et la préférence des entreprises pour le désendettement et les placements financiers" (Henri Talbo, cité par le MD). Ce qui signifie que l’austérité barrait les débouchés aux entreprises lesquelles préfèrent, alors, spéculer ou se désendetter plutôt qu’investir. Cependant, on voit se dessiner deux capitalismes.


  

  Cf. ci-contre le taux des prélèvements obligatoires : il est beaucoup plus élevé dans "la vieille Europe" qu'aux États-Unis du "chacun pour soi et Dieu pour tous". Au Japon, l'épargne des ménages est très élevée pour compenser la faiblesse des prélèvements sociaux.

 

 



II. LES STRATÉGIES SOUS-JACENTES : LE RÔLE DES USA

    Il apparaît certain aujourd'hui que les E.U. ont mené une véritable guerre économique ouest-ouest. Ils défendent leurs intérêts nationaux et essaient de ruiner leurs concurrents occidentaux.

A. UNE STRATÉGIE ÉGOÏSTE ?

1. Le "coup d’État monétaire" du 15 Août 1971

    "Il n'y a plus de raison que les États-Unis luttent avec une main attachée derrière le dos". Lire plus haut, le texte de la déclaration de Nixon du 15 août 71.   En 1971, la balance commerciale des E.U. est déficitaire, l'encaisse-or américaine bien inférieure à la masse des dollars en circulation dans le monde.

Le document ci-contre est très intéressant. Bien comprendre que le graphique 5 (V) est la somme des quatre précédents. En 1970, le solde de la balance commerciale des USA est positif à hauteur de 76,8 milliards de $. On voit nettement le recul de cet excédent : les USA perdent leur compétitivité par rapport à leurs concurrents occidentaux. Le solde de la balance "opérations politiques" est négatif à hauteur de 142 Mds (il s'agit de la guerre froide, intervention au Viet-Nam, coups d’État réactionnaires, etc...) Bien comprendre aussi que durant cette période les USA dépensent un dollar "as good as gold". Au bilan, en 1970, les USA sont en déficit de 48,3 Mds. Et 48 milliards-OR....

Nixon suspend totalement la convertibilité du dollar le 15 août 1971 et le dévalue de 7,9%. Les devises fluctuent par rapport au dollar de plus ou moins 2,25% : c'est le "tunnel". Les européens créent alors le "serpent" monétaire européen pour limiter les variations des taux de change des monnaies CEE entre elles. Le dollar n'est plus la seule monnaie d'intervention.

    Le dollar est à nouveau dévalué de 10% le 13 février 1973, puis le tunnel lui-même est abandonné (mars 73) et le dollar n'est plus convertible dans les faits, il flotte, il y a des risques de change élevés 

    En 1976, on se réunit à la Jamaïque.

    2. Les accords de Kingston

    A Kingston, capitale de la Jamaïque, l'or est complètement démonétisé, on confirme le refus des changes fixes. Les monnaies sont

définies par rapport aux D.T.S. eux-mêmes définis par un panier de monnaies. Le F.M.I. fonctionne par vote à 85% (les E.U. y ont comme un droit de veto. Pourquoi ?). C'est la fin de Bretton Woods. Les accords de la Jamaïque traduisent les effets de la domination américaine sur le monde : l'or n'est plus une monnaie, il n'y a plus aucun contrôle à l'émission de dollars, seul le dollar remplit toutes les fonctions d'une monnaie : unité de compte, de règlement international, de réserve, d'intervention.

    Les européens créent alors le S.M.E., en vigueur le 13 mars 1979. 

B. UNE POLITIQUE DÉLIBÉRÉE ?

1. le déclenchement de la crise

    Le problème est de savoir si les Américains ont provoqué délibérément la crise du pétrole. C'est la thèse exposée par le Monde Diplomatique d'avril 1984. "Le but de Washington était d'encourager l'exploitation pétrolière et le développement de nouvelles sources d'énergie par des prix élevé du brut, de porter un coup brutal à la concurrence économique du Japon et de l'Europe, zones fortement dépendantes du pétrole importé et de stimuler les exportations américaines vers les pays de l'OPEP en augmentant leur pouvoir d'achat", extrait de la revue Foreign Policy, n°25. Apparaît déterminant, ici, le rôle de l’ambassadeur américain à Ryad.

    Il est certain que tout le monde s'attendait à un relèvement des prix (cf. la page spéciale du journal Le Monde du 8 mai 1973 écrite plusieurs mois avant le choc), d'autre part, l'Arabie Saoudite ne fait rien sans l'accord implicite des E.U. (depuis quand ?). Une chose est sûre : la crise a profité aux E.U.  c'est ce qui explique leur triomphe de Kingston. Se rappeler que, grâce à cette hausse des prix du pétrole mondial, les gisements -énormes- du Texas, de l’Alaska, du Golfe du Mexique sont devenus rentables [2]. Alors que ni l’Europe (sauf le Royaume-Uni), ni le Japon n’en disposent). (Cf. ci-dessous le texte de Thierry De Montbrial), NB. "domestiques" veut dire "intérieures", malheureux anglicisme...

        2. Le tournant de 1979

    

De la crise "il résulta un renforcement considérable de la puissance relative des E.U.". De fait, les E.U. vont jouer délibérément sur les moyens que leur offrent les accords de la Jamaïque. Ils passent d'une politique du dollar faible à une politique du dollar fort. La nomination de Volker à la tête de la FED (qu’est-ce ?) est une date décisive (1979). Volker met en place un système selon lequel les taux d'intérêt américains varient en fonction de la masse monétaire M3 plus celle-ci augmente, plus les taux d’intérêt augmentent. Les déficits - budgétaire et commercial - des E.U. se creusent : les taux vont monter jusqu'à 20% ! Les capitaux étrangers se placent aux E.U. pour acheter les bons du Trésor U.S. (c'est particulièrement le cas pour le Japon, suivi ultérieurement par les détenteurs des pétro-dollars -Arabie saoudite-, etc…).

    Pour attirer ces capitaux, les américains changent de politique extérieure : c'est le retour de la tension (2° guerre froide) : SALT II ne sont pas ratifiés (à cause de l'Afghanistan mais on n'avait rien fait en 1968 lorsque l’URSS envahit la Tchécoslovaquie, ce qui montre bien le caractère contingent de cette décision), boycott des J.O. de Moscou de 1980, invasion de la Pologne qui n'a jamais eu lieu, embargo sur le blé, piste bulgare (attentat du pape attribué à un "coup" soviétique), crise des euromissiles, etc... A chaque fois, les valeurs américaines s'arrachent, tout le monde veut des dollars, "les américains n'impriment plus leur monnaie, ils l'importent" H. Schmidt (chancelier allemand).

    Reagan pourra dire "j'ai gagné la guerre froide", mais cette course aux armements ("guerre des étoiles") est financée par le déficit, lui-même financé par l'épargne mondiale.

BILAN

    Les européens alignent leur taux d’intérêt sur ceux des États-Unis (sinon les capitaux de l'épargne mondiale iront tous aux États-Unis) : récession (Cf. 1982) et chômage.

    Les E.U. se modernisent : course aux armements et robotisation des industries et gagnent leur bras de  fer avec l'URSS. .

    Le Tiers Monde voit sa dette s'envoler, la dette était libellée en dollar (qui montera jusqu'à 10 FF.) et à taux variables (les T.I. monteront jusqu'à 20%) : le Mexique se déclarera insolvable en 1982. C’est la crise de la dette qui commence. 3ème partie : Le Tiers-Monde dans l'abîme : 1973-1985

    Le F.M.I. imposera des politiques restrictives (ajustement structurel) = émeutes de la faim.

 

 lire aussi : La vie économique du monde après le "coup monétaire" de 1971 (1971-1994)



[1] C’est un échec également à cause de l’ouverture des frontières liée au marché commun européen et aux accords du GATT. En 1968, la forte hausse du pouvoir d’achat a profité surtout aux entreprise françaises et les années Pompidou furent, disent certains, un âge d’or. En 1981, les barrières ont (presque disparu) les consommateurs se ruent dans les grands magasins qui importent des produits d’ailleurs. Et la relance profite… aux autres.

[2] Ceux de la Mer du Nord aussi. SHELL se régale…BP également...

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