Les femmes et la guerre de 14-18 (2ème partie)

publié le 23 juil. 2015 à 02:01 par Jean-Pierre Rissoan   [ mis à jour : 14 nov. 2017 à 03:14 ]
    référence de l’article précédent : Les femmes et la guerre de 14-18 (1ère partie)

    plan général de la conférence :

Présentation

Les paysannes

Les infirmières

Les marraines de guerre

Les ouvrières

A.     Quelques chiffres

B.     Les conditions de travail

Un travail dangereux, un travail dur

La question des relations au travail

C.     Les rapports entre les syndicats et les femmes

1.      Femmes en grève

A Paris : « les midinettes », à Lyon, Dans la Loire, à Vienne

2.      l’organisation syndicale des femmes

D.     Autres engagements

Bibliographie


LES OUVRIÈRES

  

 Dès avant la guerre de 1914-1918, les femmes formaient une part importante des effectifs industriels. Elles avaient accompagné les débuts de l'industrie textile et depuis on les trouvait dans d'autres activités comme le papier-carton, les raffineries, les conserveries, la métallurgie. Les progrès de la mécanisation avaient ouvert la voie au remplacement des hommes par des femmes. Ce sera en même temps l'occasion de réorganiser le travail en s'inspirant du modèle américain : le taylorisme. Cette substitution est à l'origine de la crainte d'une concurrence des femmes moins payées que les hommes, laquelle concurrence pèsera lourdement sur les rapports qu'entretiendront les femmes avec l'organisation syndicale.

A. QUELQUES CHIFFRES

    Les recensements de 1911 et 1921 donnent à peu près le même nombre de femmes considérées comme actives soit près de 7.200.000 ou 36% de la population féminine. Ces statistiques posent deux questions :

- entre 1914 et 1918 le nombre de femmes au travail n'a-t-il pas augmenté ?

- si oui pourquoi est-il retombé si vite une fois la guerre terminée ?

    Rappelons qu'entre le 1er août 1914 et le 30 septembre de la même année ce sont plus de 3.000.000 d'hommes de 18 à 45 ans, soit 20% de la population qui sont mobilisés. Gouvernement et Etat major avaient parié sur une guerre courte, mais avant même la fin de l'année 1914 il apparaît que cette guerre sera longue. Rapidement les femmes vont remplacer les hommes dans de nombreuses activités comme la distribution du courrier, la conduite des tramways, des voitures.... (27-28-29-30).

    Par ailleurs il faut non seulement rattraper le retard dans les équipements de l'armée, remplacer le matériel détruit, mais

équiper une armée dont l'effectif a décuplé avec la guerre. Les industries métallurgiques, chimiques, textiles vont offrir des emplois en nombre croissant, et embaucher des jeunes filles, des femmes mariées, puis les mères de famille. (31) Si, au début de la guerre, 50.000 ouvriers travaillaient en France dans le secteur de l'armement, à la fin de la guerre ils étaient 1.700.000 dont plus de 420.000 femmes.

B. LES CONDITIONS DE TRAVAIL.

    Les lois de protection du travail, comme l'interdiction du travail de nuit sont suspendues, ainsi que la plupart des contraintes imposées aux entreprises en particulier en matière de protection de la santé des travailleurs. Les femmes mariées posent un problème puisque la loi les fait dépendantes de leurs maris. Qu'à cela ne tienne, elles pourront travailler de nuit pourvu que leurs maris les y autorisent. La mobilisation de la main d'œuvre féminine au service de la Défense Nationale concerne quelques zones géographiques : région parisienne, région lyonnaise, bassin stéphanois ... Ainsi, dans la région parisienne le nombre de femmes travaillant dans la métallurgie passe de 9.000 unités à 100.000 en 1919 ; dans le bassin stéphanois les 27.000 ouvrières recensées en 1917 représentent le quart de la main d'œuvre.

  

 Pour fixer les idées quant aux besoins de production militaire disons qu'un mois après le début de la guerre les ateliers fabriquaient 10.000 obus par jour pour les fameux canons de 75 ; l'Etat major en réclame 10 fois plus soit 100.000 par jour, avant de passer à  plus de 250.000 par jour en 1918.(32-33-34-35-36-37-38-39-40-41-42). Renault et Citroën, outre les véhicules à moteur - camions, chars d'assaut - fabriquent chacun respectivement 8.500.000 obus et 24.000.000. Je cite ces constructeurs car c'est dans leurs usines que travaillaient déjà, avant guerre de nombreuses femmes. Celles qui travaillaient à la fabrication des obus sont appelées, selon le vocabulaire de l'époque les "munitionnettes", une sorte d'équivalent à "midinette", avec ce que comporte ce suffixe à tonalité dévalorisante.

Le travail est dangereux.

    Leurs tenues de travail ne sont pas adaptées aux conditions matérielles de fonctionnement des machines dans les ateliers et seront sources de nombreux accidents. En particulier les vêtements des femmes sont inadaptés à la proximité des machines et autres courroies de transmission et souvent à l'origine d'accidents mortels. Des couturiers proposeront des tenues mieux adaptées. (43)

Le travail est dur.

    Voici comment la journaliste féministe, pacifiste, Marcelle CAPY décrit, dans "La Voix des Femmes pendant la Guerre", son expérience volontaire de munitionnette embauchée dans une usine d'obus :(44)

"L'ouvrière, toujours debout, saisit l'obus, le porte sur l'appareil dont elle soulève la partie supérieure. L'engin en place, elle abaisse cette partie, vérifie les dimensions (c'est le but de l'opération), relève la cloche, prend l'obus et le déplace à gauche. Chaque obus pèse 7 kg. En temps de production normale, 2.500 obus passent en 11 heures entre ses mains. Comme elle doit soulever deux fois chaque engin, elle soupèse par jour 35.000 kg.

Au bout de trois quarts d'heure, je me suis avouée vaincue. J'ai vu ma compagne, toute frêle, toute jeune, toute gentille, dans son grand tablier noir, poursuivre sa besogne. Elle est à la cloche depuis un an. 900.000 obus sont passés entre ses doigts, elle a du soulever un fardeau de 7.000.000 de kg [soit 7.000 tonnes]. Arrivée fraîche et forte à l'usine, elle a perdu ses belles couleurs, elle n'est plus qu'une mince fillette épuisée.

Je la regarde avec stupeur et ces mots résonnent dans ma tête : 35.000 kg".

     Certes les salaires qu'on leur offre sont supérieurs à ceux de leurs métiers antérieurs. Ce qui entraînera par exemple une pénurie de domestiques (les "bonnes") à Paris du fait de l'attractivité de ces offres d'emploi, mais les femmes au travail continuent à être discriminées. Si le Ministre de l'Armement, le socialiste Albert Thomas, recommande dans ses circulaires de respecter le principe "à travail égal salaire égal", il admet néanmoins qu'il convient de déduire du salaire :

"le coût de revient de toutes les modifications de l'outillage, de l'organisation du travail, de la surveillance, et d'une façon générale, de la part de frais supplémentaires entraînée par la substitution de la main d'œuvre féminine à la main d'œuvre masculine".

    Confronté tout au long de l'année 1917 à des grèves féminines massives, sur lesquelles je reviendrai, Albert Thomas partisan de l'Union Sacrée, négocie le principe de conventions collectives entre patrons, préfet, délégués syndicaux. On trouve dans ces conventions la distinction entre celles et ceux qui ne sont pas payés aux pièces "les professionnels" et les autres. Si les femmes et les hommes ont le même salaire dans chaque catégorie, l'astuce consiste à distinguer les postes de travail. Ainsi, chez Peugeot à Montbéliard, aucune femme n'est classée professionnelle, ou encore les bobineuses professionnelles parisiennes se voient appliquer un abattement de 43% sur leurs salaires, pourtant égal en principe à celui des bobineurs, justifié par le fait que les femmes ne peuvent travailler sur les mêmes machines que les hommes. Par ailleurs le patronat inventera une retenue de 17% sur le salaire féminin pour "contribution à la formation".

    D'une façon générale si les syndicats avancent prudemment sur la question des salaires - car la concurrence homme/femme est toujours redoutée - ils ne cessent de dénoncer les conditions de travail des femmes. Deux établissements sont signalés à maintes reprises comme très défectueux sur le plan de l'hygiène. Il s'agit des Etablissements Ducellier, où l'on fabrique pour l'essentiel des ampoules électriques, à Paris (Xème arrondissement), et Pathé-Frères de Vincennes. Dans le premier, selon "La bataille syndicaliste" du 3 février 1916 les ouvrières sont entassées à 90 dans un espace de 120 m2 avec pour toute installation d'hygiène un seul robinet dans la cour. Dans le second, qui fabrique des masques à gaz, une centaine de femmes sont occupées toute la journée à "manier avec l'extrémité des doigts la gaze imprégnée d'une matière à base de nickel. Ce travail donne lieu à des irritations de la peau des mains [...] et chez certaines à des dermites irritantes et à de l'eczéma plus ou moins généralisé.  Dans cet atelier les femmes enceintes accouchent le plus souvent d'enfants mort-nés".

    Signalons cependant les réalisations d’André Citroën, qui ne produit pas encore les automobiles que les profits accumulés de la fabrication d'obus lui permettront plus tard : il organise dans son entreprise des crèches et des salles d'allaitement pour les mères de famille. (45-46)

Ajoutons à tout cela la question des relations au travail. (47)

"Quelle aubaine pour le patronat que cette arrivée massive de femmes jeunes, robustes, totalement inorganisées et ignorantes. A elles, les travaux les plus pénibles, les moins bien payés. Elles ne rechignent pas à la tâche et sont habiles et dociles. Dans les ateliers, contremaîtres, chefs d'équipe leur mènent la vie dure. Elles dépendent totalement d'eux, ils décident des temps de repos, de l'affectation des postes, de l'embauche. Ce sont eux qui réparent les machines. Ils peuvent ainsi priver de travail les ouvrières qui ne se montrent pas "gentilles".

  

 Soumises à une surveillance étroite, rivées à leurs machines dix à douze heure par jour, elles ne peuvent bavarder avec leurs voisines, ni se déplacer sans autorisation. A la moindre incartade les amendes pleuvent, réduisant encore leurs maigres salaires. Prises à la gorge, comment n'auraient elles pas cherché le "moyen de s'arranger" ? Terrorisées à l'idée de perdre leur emploi, de se retrouver "sur le trottoir" elles acceptaient les "avances". Filles des campagnes, anciennes servantes dans les villes, n'avaient-elles pas déjà subi la loi du maitre ?

    Voici le cas d'Antoinette BORDE, jeune ouvrière dans l'usine de tissage Seguin-Frères à Vienne (Isère), renvoyée par un contremaitre : elle s'était refusée à lui, motif qu'il n'osa formuler. Antoinette BORDE va se plaindre auprès du Secrétaire du Syndicat du textile viennois Claudius RICHETTA. Celui-ci écrit au contremaitre :

"Sans motif ? Pour un dégoûtant personnage comme vous il y en avait un : mademoiselle BORDE n'a pas voulu se prêter à vos caprices, et par bonne vengeance vous lui enlevez son travail. Vous trouvez naturel que les ouvrières, après avoir servi de chair à travail à votre patron, vous serve à vous de chair à plaisir.

Nous exigeons que vous repreniez immédiatement mademoiselle BORDE, sinon nous adressons de suite une plainte à Monsieur l'Intendant Général — n'oubliez pas que vous êtes en sursis d'appel !

Recevez notre mépris. "

    Pour un cas comme celui là, dont nous avons retrouvé la trace dans les archives de l'Institut d'Histoire Sociale (IHS) de Vienne, combien d'autres n'ont pas été recensés ?

C. LES RAPPORTS SYNDICATS-FEMMES

    Dès 1914 les syndicats comptent dans leurs rangs près de 90.000 femmes syndiquées soit un peu moins de 9% de l'effectif total des syndiqués. Je dis bien syndicats au pluriel, car à côté de la CGT il y a d'autres syndicats. On peut aisément les qualifier de "syndicats féminins chrétiens" libres. Leur objectif est le plus souvent plus éducatif que revendicatif, ils sont animés par des bourgeoises philanthropes. Ces groupements tirent bénéfice d'une sorte de misogynie non avouée du monde syndical. Ainsi en septembre 1917, le Comité fédéral des métaux rappelle sa position :

"L'introduction systématique de la femme dans l'atelier est en opposition absolue avec la création et l'existence du foyer et de la famille ; le Comité fédéral estime en premier lieu que l'homme doit obtenir de son travail la possibilité d'assurer la subsistance de son foyer et d'élever dignement ses enfants [...] Le Comité fédéral affirme que l'absorption de plus en plus généralisée de la femme par toutes les industries est en contradiction flagrante avec l'invitation à la procréation, nécessité proclamée par tous [...] Le Comité fédéral décide cependant de faire toute la propagande nécessaire pour organiser syndicalement la femme et qu'il ne serait pas de bonne tactique de les grouper à part des organisations formées par les hommes".

    C'est peut être dans la Fédération du livre que se développe, à la veille de la guerre, une affaire emblématique : l'affaire COURIAU. Je résume : Le congrès de Bordeaux en 1910 décide d'admettre les femmes aux syndicats du Livre. Au terme de six mois de travail, Emma COURIAU en avril 1913 demande son adhésion, soutenue par son mari, lui même typo syndiqué depuis presque 20 ans. Non seulement la section lyonnaise refuse son adhésion mais elle prononce l'exclusion de son mari.

    Écoutons ce qu'en dit Alfred ROSMER dans un article publié par "la Bataille Syndicaliste" du 28 septembre 1913 :

"[Je suis] étonné de trouver tant de défenseur de la famille parmi les militants ouvriers. Sans doute pour quelques uns c'est un moyen hypocrite de se débarrasser de l'ouvrière. Mais la plupart sont sincères. Quand Paul Bourget ne trouvera plus de disciple chez les bourgeois, il pourra venir en chercher dans les syndicats. Ils défendent la famille comme le feraient les membres de l'Académie des sciences morales.  [...il] serait temps que les camarades abandonnent la mentalité antédiluvienne qui leur donne une si étrange conception des rapports qui doivent exister entre l'homme et la femme.   Est-il si difficile d'admettre que la femme peut agir par elle même et qu'elle a voie au chapitre quand il s'agit de régler sa vie et sa destinée ? ".

    Toutes ces conditions matérielles et morales font que les femmes vont entrer dans la lutte. Particulièrement dans les régions citées parisienne, lyonnaise, stéphanoise.

1. Les femmes en grève.

    Les grèves menées par les femmes sont en général spontanées, et lorsqu'elles ne sont pas à l'initiative elles constituent la majorité des grévistes. Grève intempestive, la grève s'accompagne au printemps 1917 du débauchage. Des cortèges de grévistes auxquels se rallient d'autres corporations vont faire arrêter le travail dans d'autres usines.

a. Les "midinettes" à Paris.

    Les "midinettes" parisiennes entrent dans l'action en mai 1917. (48-49-50) Les couturières de la maison Jenny protestèrent contre la hausse des prix et réclamèrent le retour aux tarifs d'avant guerre. Elles furent 10.000 dans la rue. Au bout de deux semaines, elles obtinrent un congé payé du samedi après midi et une augmentation de la prime de vie chère.

    Les actions initiées par les femmes seront aidées par la mobilisation syndicale dans ces régions, particulièrement lyonnaise et stéphanoise où le courant anarcho-syndicaliste qui cristallise l'opposition à l'Union Sacrée à laquelle s'est ralliée la CGT est bien présent.

b. A Lyon

    Si la première grève qui alerte les autorités, les 26-28 janvier 1917, est celle des manœuvres chinois employés au chantier de construction de la nouvelle poudrerie de Saint-Fons, c'est bien l'écho de la grève des midinettes parisiennes qui contribue à donner le coup d'envoi pour la région lyonnaise.

    A Lyon, la première grève sur laquelle va embrayer le mouvement est une action catégorielle à l'état pur : le conflit des employés de banque qui dure du 31 mai au 2 juin se termine par un relèvement des salaires, la semaine anglaise, la mise au mois des auxiliaires, la retraite accordée au personnel féminin. Mais dès ce 2 juin, le mouvement qui se développe rapidement prend un autre tour. Une réunion à la Bourse du Travail rassemble le soir même 2.000 personnes sous la présidence de Bécirard, secrétaire anarcho-syndicaliste de l'UD du Rhône. La déléguée de la CGT Jeanne Chevenard exalte l'union dans la lutte, tout "en regrettant qu'elle n'ait pas existé pour empêcher la boucherie que les femmes de tous les pays belligérants n'ont pas décidé". Très vite le mouvement prend de l'ampleur : du 3 au 12 juin, il entraîne 3.000 ouvriers et ouvrières de la confection civile et militaire. A partir de là, il atteint directement des usines dépendant de la Défense nationale : Paris Rhône TSF 250 hommes, 150 femmes ; Usines de munitions : Société d'Eclairage Electrique ; Pyrotechnie 905 grévistes sur 993 femmes employées.

    Au mois de juin 1917 le 4, le Préfet du Rhône alerte le Ministre de l'Intérieur (style télégraphique, JPR) :

"Agitation ouvrière après trêve hier dimanche a marqué plus grande intensité aujourd'hui et caractère plus sérieux.

La grève a gagné en nombre et s'est étendue à nouvelles corporations.  Elle englobe la plupart des ateliers confection, corsetières, modistes. Comité directeur occulte a fait pression sur personnel confection militaire dont généralité a persisté dans mouvement gréviste pour affirmer solidarité. Tous incidents ce jour attestent organisation rigoureuse et discipline imposée. De nombreuses colonnes composées plusieurs centaines personnes en grande majorité femmes et toute jeunes filles ont parcouru ville en se scindant à endroits déterminés pour se répandre sur points désignés et pratiquer débauchage selon manœuvres calculées pour égarer police surprendre patron et intimider ouvrières restées délibérément au travail. Ainsi ont été évacués grand nombre ateliers d'autres ont fermé malgré mesures prises pour protéger efficacement liberté travail. Toutefois grâce aux efforts police et à répartition ses forces très restreintes sur points particulièrement menacés aucune violence et aucun ...

    Le 8, le Préfet revient sur cette journée du 4 : La journée a pris un tour "nettement antipatriotique".  La manifestation s'est poursuivie au delà de 20 heures car "après un stage à la Bourse du travail, les manifestants reviennent avec des pancartes reproduisant les mots d'ordre devant l'Hôtel de Ville. Ils sont pourchassés par la police. Vers 23 heures devant la gare de Perrache, de nouveaux incidents entraînent encore 13 arrestations".

    28 personnes sont déférées au Parquet dont 5 femmes. Un autre document signale l'arrestation de 27 femmes pour "cortège sur la voie publique".

c. Dans la Loire

    Dans la Loire, une des premières grèves féminine a lieu à Saint-Chamond en janvier 1916 dans une usine textile travaillant pour la Défense Nationale. Les ouvrières cessent le travail pour s'opposer au renvoi de l'une des leurs, partie en avance pour soigner un enfant malade. En juillet de la même année dans l'atelier de pyrotechnie des Forges et Aciéries de Marine de Saint-Chamond, les ouvrières protestent contre une sanction disciplinaire à l'égard de l'une des leurs qui avait refusé de participer à une quête pour la fête du contremaitre jugé autoritaire et trop entreprenant. En juin 1917 les "munitionnettes" de Firminy entrent en grève au cri de "A bas la guerre, vive la grève, rendez-nous nos maris!". Le 23 mai, toujours à Saint-Chamond, un groupe d'une dizaine de femmes se couche sur les rails pour empêcher les trains de partir. Le 25, elles sont arrêtées, emprisonnées, et traduites en justice devant le Conseil de Guerre.

d. A Vienne

    Il faudrait aussi citer les grèves dans le textile viennois en mai 1916. Notons au passage que l'on trouve à la tête du syndicat du textile viennois une femme Claudette COSTE et au secrétariat de la Bourse du Travail une autre femme Clémentine RODOT, toutes deux militantes proches des anarchistes, féministes. Elles invitèrent à Vienne Madeleine VERNET, militante libertaire fondatrice de "l'avenir social", Marcelle CAPY dont nous avons déjà parlé, et mobilisèrent la classe ouvrière viennoise pour défendre Hélène BRION, dont je reparlerai.

    Citons donc la grève du 3 mai. Ce jour là, 600 tisseurs et tisseuses réunis à la Bourse du Travail apprenaient que les patrons proposaient 1,5 centime d'augmentation en réponse aux 4 demandés par le syndicat. Ils votèrent la grève qui s'étendit immédiatement aux 4000 tisseurs, tisseuses, espouleuses et ourdisseuses des fabriques viennoises. L'intervention de l'autorité militaire conjuguée à la pression de la grève conduisit le patronat à céder.

2. L'organisation syndicale des femmes

    A Lyon, (51)(52)sous l'impulsion du Secrétaire de la CGT BECIRARD, l'Union Départementale, le Syndicat des Métaux, le Syndicat de l'habillement, dont la secrétaire est Jeanne CHEVENARD, se crée le Comité pour la Reprise des Relations Internationales (CRRI) le 28 septembre 1916. Jeanne CHEVENARD crée un groupe antimilitariste sous le nom de "Nid Rouge" en rassemblant des militants du CRRI et de CQFD (Ce qu'il Faut Dire) de l'anarchiste stéphanois Sébastien FAURE. Pour le 18 mars 1917, le NID prévoit d'organiser une grande manifestation de rue contre la guerre. 10.000 tracts sont distribués en ville et à la sortie des usines. Une perquisition au siège du Nid Rouge, à la demande du Préfet désorganise complètement l'initiative.

    Il est difficile d'énumérer les divers mouvements de grève dans la région lyonnaise tant ils sont nombreux mais dont les revendications sont communes : égalité des salaires homme-femme ; augmentation des salaires ; retour des poilus.

    S'il fallait souligner la place prise par les femmes dans la lutte, la décision du 30 mai 1918 de l'Union des Syndicats ouvriers du Rhône serait là pour le démontrer. Elle décide de créer une "permanence féminine" à l'Union dont voici la justification :

"En raison de l'entrée de plus en plus considérable de la femme dans l'industrie, de la création de sections féminines dans les syndicats, du nombre toujours croissant des femmes venant à l'Union pour des renseignements, et surtout en  raison des nombreuses demandes faites à l'Union pour avoir un orateur pour les réunions syndicales [...]

Si nous ne voulons pas voir par la suite de la présence de la femme dans les usines nos salaires avilis, et nos conditions de travail si chèrement acquises, mises en péril, il faut que nous obtenions qu'à travail égal, la femme touche un salaire égal à celui de l'homme [...]  Nous ne voulons pas qu'à l'horrible tragédie succède la lutte des sexes, remplaçant la lutte de classes dont le patronat tirerait tous les avantages."

    Le Comité général a désigné pour la permanence provisoire la camarade Jeanne CHEVENARD, secrétaire du Syndicat de l'Habillement du Rhône. C'est pour Jeanne CHEVENARD le début d'un long engagement en faveur des femmes. Elle réussira à faire prendre en compte ce que l'on va appeler la "question des femmes" dans une CGT qui reste très machiste. Elle sera déléguée à la propagande concernant les femmes, et à ce titre sillonnera la France, participera à divers Congrès Internationaux. Son anarchisme originel, doublé d'un anticommunisme virulent la conduiront jusqu'à une collaboration active avec Vichy, ce qui lui vaudra d'être abattue par la résistance le 29 juin 1944 dans son jardin de Parilly.

    En résumé on peut dire que si le mouvement ouvrier est pour le moins déstabilisé par la situation de guerre et surtout par le choix fait par la majorité de se fondre dans l'Union sacrée, une minorité active fortement animée par les anarcho-syndicalistes dont le combat sera à double dimension : reprise des relations internationales pour imposer la Paix, défense de la situation des femmes à égalité de droit avec les hommes.

D. D'AUTRES ENGAGEMENTS

    Il faut aussi rendre compte des actions qui sont menées en même temps que les luttes ouvrières, sans que l'on puisse les en dissocier, et qui concernent la Paix et l'Internationalisme. Si l'on trouve parmi les responsables politiques ou syndicaux des militants contre la guerre et pour la reprise des relations internationales, (Merrheim, Bourderon, Monatte, Rosmer, les députés Brizon, Alexandre Blanc, Raffin-Dugens), on trouve beaucoup de femmes engagées dans ce combat.

    Ainsi :

        Louise SAUMONEAU couturière, syndicaliste socialiste. Elle lance en 1912 un journal "La Femme socialiste" dans lequel elle combat l'alliance avec les féministes bourgeoises au sein du mouvement des femmes. Elle démissionne du parti socialiste fin 1914 qui s'est rallié à l'Union sacrée, édite sous forme de brochure ses écrits contre la guerre. Elle diffuse en janvier 1915 l'"Appel aux femmes socialistes de tous les pays" de Clara Zetkin. (52)

        Lucie COLLIARD (53), membre de l'Amicale des Instituteurs et Institutrices, elle milite pour sa transformation en syndicat. Membre de la SFIO dès 1912 elle est révoltée par le ralliement des socialistes à l'Union Sacrée et devient une militante pacifiste. Elle participe au Congrès de Paris en 1916 ce qui lui permit d'établir des contacts avec les milieux internationaux de Genève où elle rencontra Lénine, et de Vevey où elle rencontra Angelica Balabanoff. Surveillée par la police, objet d'une grève des élèves suscitée par des parents qui ne peuvent accepter son militantisme, elle fut trainée en justice et condamnée en mars 1918 à deux ans de prison assortis d'une amende de mille francs.

Amnistiée à la fin de la guerre elle fut cependant révoquée de l'enseignement en 1919.

       Marie GUILLOT (54), institutrice, syndicaliste de l’École Émancipée, défenseur résolue des femmes, elle sera la première femme à entrer au Bureau Confédéral de la CGT-U suite à la démission de son collègue Louis Bouët.

   

 Hélène BRION (55): institutrice, syndicaliste, féministe. En 1912, elle entre au Comité confédéral de la CGT, devient secrétaire générale par intérim en 1914. Empêchée par la police de se rendre aux conférences de Zimmerwald et de Kienthal, en 1915, sa correspondance interceptée par la police sera retenue à charge lors de son procès de novembre 1917.

"L'accusation prétend que sous prétexte de féminisme, je fais du pacifisme. Elle déforme ma propagande pour les besoins de sa cause : j'affirme que c'est le contraire [...] Je suis ennemie de la guerre parce que féministe, la guerre est le triomphe de la force brutale, le féminisme ne peut triompher que par la force morale et la valeur intellectuelle."

    Condamnée à trois ans de prison avec sursis par le Conseil de Guerre, révoquée de l'enseignement avec effet au 17 novembre 1917. Elle ne sera réintégrée que 7 ans plus tard (en 1924, victoire du Cartel des Gauches, JPR).

    D'autres femmes s'engagent dans des formes d'action qui n'ont pas de motivations syndicale ou politique, mais qui ne sont pas moins importantes. Je vais citer deux noms :

        Marie CURIE (56-57(58) double lauréate du prix Nobel. Après la découverte du rayonnement radioactif de l'Uranium par H. Becquerel en 1898, Marie Curie et son mari Pierre découvrent dans les sels d'uranium deux autres éléments émettant un rayonnement plus intense le Polonium et le Radium. Pour ces découvertes Becquerel, Pierre et Marie Curie reçurent en 1903 le Prix Nobel de physique. Elle est chargée de cours le 1er mai 1906 en remplacement de Pierre, son mari décédé accidentellement le 19 avril 1906. Sa leçon inaugurale est ainsi saluée par "Le Journal" :


"C'est une grande victoire féministe que nous célébrons en ce jour. Car, si la femme est admise à donner l'enseignement supérieur aux étudiants des deux sexes, où sera désormais la prétendue supériorité de l'homme mâle ? En vérité, je vous le dis : le temps est proche où les femmes deviendront des êtres humains."

En 1911 un second prix Nobel, de Chimie vient couronner ses travaux sur le radium et le polonium.

"Et c'est la guerre. Elle révèle d'une autre manière le courage, la générosité, l'esprit de solidarité de Marie Curie car il lui faut participer à la lutte de son pays d'adoption. Le service de santé des armées est dépourvu de tout équipement de radiodiagnostic. Marie Curie obtient le matériel radiologique nécessaire, organise ses équipes, forme des opératrices. En quelques mois, ses efforts portent leurs fruits : une vingtaine de voitures, on les appelle les "Petites Curie", et plus de deux cents postes fixes sont déployés dans la région des combats. Elle circule sans cesse, conduit sa voiture au front, veille à la qualité des installations, s'enquiert des besoins. Sa fille Irène est à ses côtés. Toutes deux subissent sans doute là, au cours de ces heures de dévouement, les irradiations dont les effets devaient plus tard les emporter".      (François Mitterrand 1995)

 

    Clotilde BIZOLON (1871 1940) (58) dite "la maman des poilus".

    Dès les premiers jours de la guerre Clotilde Bizolon, veuve de 43 ans, cordonnière dans le quartier d'Ainay (Lyon), prend l'initiative de dresser, à l'entrée de la Gare Perrache une buvette en plein air (Le Déjeuner du Soldat) pour servir gratuitement des boissons chaudes et des casse-croûtes aux soldats de passage afin de leur apporter un réconfort moral et matériel. C'est, dit-on, en mémoire de son fils Georges, mort au front en mars 1915, qu'elle poursuit quotidiennement son œuvre jusqu'en 1919. Elle la finance d'abord sur ses propres deniers et par les dons qu'elle collecte auprès d'amis, voisins et passants. Un peu plus tard la municipalité lui apporte également son soutien en transformant son comptoir de fortune en cabanon fixe, fait de murs en bois et d'un toit en zinc. Elle devient rapidement célèbre parmi les combattants qui bientôt la surnomment "la maman des poilus". (Peggy Bette : Catalogue de l'exposition "Lyon sur tous les fronts!" 2015)

***

    Irais-je jusqu'à dire que pendant que les hommes se battent sur le front, les femmes se battent sur un autre front et leur lutte est dans la continuité de la lutte syndicale enrichie de dimensions nouvelles. La CGT engluée dans la stratégie de l'Union Sacrée, malgré les interventions des minoritaires internationalistes, aura failli. Il ne s'écoulera pas longtemps pour qu'une crise éclate dans le mouvement ouvrier syndical et politique qui débouchera en 1920 sur la transformation de la Section Française de l'Internationale Ouvrière (SFIO) en Section Française de l'Internationale Communiste (SFIC), et la création en 1922 de la CGT U Unitaire).

    La Paix revenue, globalement, chacun retrouva sa situation antérieure, les hommes au travail, les femmes à la maison. Mais l'expérience acquise du travail féminin, apprécié pour diverses raisons par le patronat, tout en esquivant la question de l'égalité, marque le début d'une évolution positive.

    Mais il reste encore beaucoup à faire.

 

 Clara Zetkin et Rosa Luxemburg



Bibliographie :

- "Combats de femmes 1914-1918, Les françaises, pilier de l'effort de guerre", Dirigé par Evelyne MORIN-ROTIREAU, Editions Autrement, 2014.

- « La vraie histoire des femmes de 14-18 », Franck et Michèle JOUVE, Chronique Editions 2013

- « Femmes égalité de 1789 à nos jours », Avant propos de Fanny COTTENÇON, Editions Messidor, 1990.

- Biographies extraites du Dictionnaire biographique du mouvement ouvrier : le « Maitron ».

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