"LA PEUR", roman autobiographique de Gabriel CHEVALLIER

publié le 20 févr. 2016 à 06:49 par Jean-Pierre Rissoan   [ mis à jour : 25 juin 2017 à 09:36 ]
    je renvoie immédiatement à la fiche de lecture de L. Bergery que voici ; ensuite texte de la conférence sur la lecture historique du roman. 
   
« La Peur » de Gabriel Chevalier

    par Lucien BERGERY,
    professeur de lettres émérite.



    L'effervescence éditoriale qui a accompagné le centenaire de la Grande Guerre a permis de remettre en pleine lumière les chefs-d’œuvre littéraires fécondés dans le sang de la « grande boucherie ».
Maurice Genevois, Henri Barbusse, Roland Dorgelès, Blaise Cendrars en tête de gondole ! Le temps compté d'un hommage officiel.
    Le feu vite éteint de la commémoration a cependant ravivé la mémoire de quelques textes incontournables, et parmi eux, incandescent sous la cendre, le plus étonnant, le plus dérangeant, le plus contemporain, le plus oublié: «La Peur » de Gabriel Chevalier.
    Né à Lyon en 1895, cet écrivain, que la série des « Clochemerle » a consacré (et peut-être injustement marginalisé), a déjà fait l'objet de l'une de nos chroniques (voir « Mascarade » dans « L 'Esprit Canut » n°22 du printemps 2013.)
    Si nous nous permettons de revenir sur cet auteur c'est parce que « La Peur », son œuvre majeure, parue en 1930 aux éditions Le Dilettante, est injustement restée dans l'ombre malgré les rééditions courageuses de 1951 et 2008.
    Pourtant quel livre!
    Ce roman autobiographique écrit à la première personne et au présent demeure probablement le récit le plus fort et le plus réaliste de ce que fut l'horreur des champs de bataille de 14-18.
    D'abord parce qu'il couvre intégralement toute la période historique de la guerre. Depuis la mobilisation du narrateur jusqu'à l'armistice, le lecteur partage le quotidien de Jean Dartemont alias Gabriel Chevallier, qu'il suit pas à pas dans son parcours sanglant et absurde de combattant du front, de permissionnaire désabusé ou de blessé de guerre tire-au- flanc.
    Ensuite parce que ce récit reste toujours à la hauteur de l'humanité la plus objective, la plus prosaïque : celle du narrateur qui traverse les quatre années de son enfer en simple poilu, sans grade ... mais non sans peur ... Car l'écriture au scalpel de Gabriel Chevallier explore un quotidien sordide, une réalité physique, organique ; elle ne ménage aucune échappée vers un idéal ou une transcendance. Aucun lyrisme. La peur simplement. Cette peur primaire, sauvage, qui s'empare de chaque homme : peur de mourir, peur d'être blessé, peur de l'inconscience des commandements, peur de l'anéantissement.
    Il n'est pas étonnant que ce roman ait été censuré en 1939, la « grande muette » dénonçant le « défaitisme » véhiculé par ce livre. Il est vrai que le deuxième classe Gabriel Chevallier ne cache rien des incohérences et des folies de l’État-major : l'inconscience et l'absurdité des commandements aboutit de fait à une forme d'apocalypse. Cependant « La Peur » n'est pas un texte « défaitiste » au sens où l'entendent les stratèges de l'armée française : si défaite il y a, c'est d'abord celle de la raison.
    Gabriel Chevallier, qui s'abstient de se poser en donneur de leçons, place l'humaine condition au cœur de son œuvre. Sa voix rejoint celle de tous les pacifistes, elle englobe tous les conflits passés, présents et à venir.
    « La Peur », sa peur, c'est aussi la nôtre.
    Pour vous inviter, cher lecteur, à lire ou relire « La Peur », voici, en guise de mise en bouche, deux citations tirées de l'édition Le Dilettante de 2008. (il existe aussi une édition en Livre de poche) :
    

    p.20: « En une semaine, vingt millions d'hommes civilisés, occupés à vivre, à aimer, à préparer l'avenir, ont reçu ta consigne de tout interrompre pour aller tuer d'autres hommes. »
    p.344: « Le poilu risque tout: sa peau. Il gagne quoi ? L'exercice dans la boue et le droit de se faire casser la figure. Démobilisé, il devra chercher de l'embauche. Le patron trouvera qu'il pue et qu'il a de mauvaises manières... Je vais te dresser le bilan de la guerre: cinquante millions de morts dont il ne sera plus question, et mille millionnaires qui feront la loi. Une vie de soldat représente environ cinquante francs dans le portefeuille d'un gros industriel de Londres, de Paris, de Berlin, de New-York, de Vienne ou d'ailleurs. Commences-tu à comprendre ? »

    pcc. Lucien BERGERY
    "L'Esprit canut" de mars 2015, n°25.
L'illustration du livre de proche est un tableau d'André Edouard Devambez, intitulé : Retour de patrouille, Juillet 1915.


    Je publie, ici, la conférence que j'ai prononcée lors d'une séance de  L'Improbable qui avait pour thème le roman "la peur". Mon rôle était de placer le roman dans l'évènement, le drame : la guerre de 1914-1918. Et de tâcher de faire comprendre pourquoi les poilus, au front, vivaient avec la peur au ventre. Chaque seconde.

LA PEUR

Roman autobiographique de

G. CHEVALLIER

 

I.

La guerre de G. Chevallier

                Gabriel Chevallier est de la classe 1915 et n’a donc été incorporé qu’en 1915, il n’a pas connu les pantalons rouge-garance. Il arrive sur les zones de combat le 15 août 1915 (p.61 [1]). Et reçoit son baptême du feu à la bataille de l’Artois, la seconde, celle de l’automne 1915.

    Pour lire ces divers déplacements du régiment de Chevallier il faut observer simultanément la carte du front occidental stabilisé (article sur « la guerre : l’année 1915 »).

    Il est blessé et entre à l’hôpital le 7 octobre où il est opéré le 20 octobre 1915 (p.126). A sa sortie, il est affecté dans les Vosges (citation p.204) au printemps 1916 (p.207), il évite le drame de Verdun. Puis son unité est affectée à Fismes, une vingtaine de km à l’ouest de Reims. De fait, l’État-major a concentré ici des troupes pour la grande offensive Nivelle du 16 avril 1917 et la bataille du Chemin des Dames (p.278, 325). Chevallier participe à la contre-offensive de l’automne. Après un passage sur le front vosgien, il retourne sur le Chemin des Dames pour revenir dans les Vosges. En 1918, on le retrouve dans l’Aisne et en Champagne. Il subit l’offensive Ludendorff de mars-avril 1918 puis celle de juillet. Son unité appartient alors à la IV° armée du général Gouraud, celle qui réussira la contre-offensive des 14 et 15 juillet. Ensuite c’est la progression ininterrompue mais avec autant de périls vers ce qui deviendra la ligne d’armistice.

Campagne de 1915

Chapitres IV et V de La Peur. Voici la Carte du front en Artois

G. Chevallier combat dans le secteur du village de Neuville-St.Vaast dont il cite le nom.

Commentaire de la carte du secteur d’Arras :

- Il s’agit de la ligne de front au mois de Janvier 1915 (trait épais rouge)

-  ARRAS est sous le feu de l’artillerie allemande et le restera. C’est une ville martyre. La guerre, l'horreur, Arras, ville martyre.

- Avec le peu de progression, le front arrivera au niveau de Vimy (chère au cœur des Canadiens).

-noter le site du village de Souchez où combat –au même moment que Chevallier- Galtier-Boissière.  Lens, Avion et le bassin houiller resteront allemands.   N.D. de Lorette se situe au nord-ouest du cadre du document.

Campagne de 1916

            Après l’hôpital, Chevallier rejoint une unité sur le front des Vosges. Chapitre 2 de la seconde partie "30 degrés de froid". Les Vosges ont été le terrain de très durs combats dès l’entrée en guerre [2].  

Sont soulignés les lieux-dits cités par Chevallier dans son texte.

Pour le Département des Vosges :

                La Roche Mère Henry (Pays de Senones), 

                La Chapelotte (Vallée de la Plaine),

                La Fontenelle (Vallée du Hure) avec Launois (208)-cf. article wiki sur Launois-

Pour le Département du Haut-Rhin :

                Le Hartmannswillerkopf ou Vieil-Armand, 

                Le Linge (Association du mémorial du Linge et commune d’Orbey),

                La Tête des Faux (commune de Lapoutroie)

                Le Col de Sainte-Marie-aux-Mines et la Tête du Violu (Val d’Argent)

                Le projet d’Ambulance Alpine de Mittlach (Vallée de Munster),

                L’Abri-mémoire d’Uffholtz (Cernay et environs)

                Le cimetière militaire roumain de Soultzmatt

Voici un extrait du dossier de l' IHS-CGT qui traite déjà du "trommelfeuer" :

"Jeudi 3 juin 1915, l'artillerie allemande canonne La Fontenelle. Une trentaine d'obus de 105 provenant de la direction de l'Ortomont sont tombés sur les travailleurs du secteur Delamotte, tuant un sergent et blessant 3 hommes. Puis la position est bombardée avec du 150 de la même direction (environ 50 obus). Pertes : un sergent tué, trois hommes blessés. Le 7, la position de la Fontenelle est violemment bombardée par des 130, 105 et 77 : 2 tués et 1blessé. La tranchée de 1ère ligne est détruite sur une vingtaine de mètres. Nombreux dégâts dans les boyaux des tranchées : 2 hommes tués. 2 blessés. Le 9, les travaux à la Fontanelle sont poussés activement quoique retardés par la pluie qui dans la nuit a dégradé et envahi les boyaux et les puits de mine. Perte de 3 hommes. Le 11, Alphonse est promu au grade de soldat de 1ère classe. Du 22 au 23 juin environ15.000 projectiles de l’artillerie allemande labourent le secteur (un obus toutes les 6 secondes sur 24 heures, JPR). Mardi 22, le bombardement extrêmement violent de l'artillerie allemande cause des dégâts considérables dans nos lignes. Beaucoup d'hommes sont littéralement ensevelis dans les tranchées et les boyaux qu’ils occupaient, des abris avaient été enfoncés par les gros obus, des escouades entières se trouvaient prises dans leurs abris d'artillerie dont l’entrée avait été bouchée par la terre et par les débris des explosions. Sur cette position, le bataillon du 23ème, très éprouvé, qui ne comptait plus qu'un capitaine et environ un officier par compagnie, qui avait perdu la moitié ou les deux-tiers de son effectif, et n'avait été renforcé que par quelques sections du 43ème territorial, fit une résistance acharnée... [À 900 mètres de ce lieu est organisée aujourd'hui, une nécropole nationale]. (...). Trois capitaines et deux lieutenants sont tués. Parmi les blessés, un commandant, un capitaine, un lieutenant, un médecin aide-major, trois sous-lieutenants ; un sous-lieutenant disparu. Parmi les hommes de troupes, 50 tués, 148 blessés et 254 disparus. Le 1er bataillon du 23ème, très éprouvé, a été placé en réserve de secteur à St-Jean-d’Omont (Vosges) "[3]. Fin de citation.

Noter l’importance des "disparus" : 254 soldats. Ce sont des cadavres que l’on n’a pas pu identifier tant leur corps a été éclaté, parfois pulvérisé.

Campagne de 1917

Il s’agit essentiellement de sa participation à la bataille du Chemin des Dames mais APRÈS l’offensive Nivelle. L’unité de G. Chevallier participe aux offensives qui permettent d’arriver à la ligne de front du 2 novembre 1917, visible sur la carte.

    Vauxaillon, à l’ouest, est cité page 325.

 Campagne de 1918

L’unité de G. Chevallier est au feu lors des offensives Ludendorff et de la contre-offensive Gouraud. 


Il faut lire la page 268 sur ce qui se passe à Fismes (avant l’offensive allemande de 1918), sorte de camp de base, en retrait du front, où les poilus en permission peuvent aller faire quelques achats et où les commerçants exploitant la situation ne leur font aucun cadeau. Bien au contraire. L’Union Sacrée n’existait pas dans les magasins.  

Lire la carte de 1918 de l’article "l'année 1918"

Page 365, l'auteur parle de l'arrivée des Allemands à Château-Thierry ce qui fait dire "ça va peut-être finir". Par une victoire allemande? pourquoi pas ? "chacun de nous s'interroge, au bord de la trahison (...)".


II.

Les morts

J’intitule ainsi ce second chapitre pour dire comment on rencontre la mort sur le champ de bataille. Il s’agit d’expliquer le titre du livre "la peur"… La peur, compagne de chaque jour et de chaque seconde de chaque jour.

La principale cause de la mortalité des soldats est la canonnade (70 à 80%). L’artillerie, et notamment l’artillerie lourde, ayant pris une place déterminante. Conséquence malheureuse de la révolution industrielle du XIX° siècle. La seconde cause est la mort par balles, surtout celles des mitrailleuses (p.267 mais très souvent citée partout ailleurs). Enfin, il y a la mort due à la guerre des mines. La mort à l’arme blanche ou arme de poing est très minoritaire, le combat au corps à corps étant beaucoup moins utilisé qu’autrefois sauf au moment de la Guerre de mouvement (fin 14 – début 1915) et à Verdun.

A. "Trommelfeuer".

Il s’agit là d’un mot allemand, un peu mystérieux, difficilement traduisible (Trommel signifiant "tambour"...) et cette part de mystère permet de laisser travailler l’imagination. Les synonymes sont nombreux.  Roulements de tambours ; Pilonnage ; Barrage d’artillerie ; Feu roulant ; tir de saturation ; Préparation d’artillerie ; Déluge d’obus ; Déluge de feu ; Martelage (G. Chevallier)…

Les États-majors utilisent la puissance de feu de l’artillerie pour faire place nette à l’infanterie qui suit derrière afin de s’emparer de positions ennemies détruites et/ou évacuées par l’ennemi. C'est en effet un bombardement ininterrompu, systématique, aveugle pour tout détruire afin que l’infanterie, appelée à se mettre en marche ultérieurement, puisse passer sur des terrains vides d'hommes et de vie. Ce bombardement fantastique porte le nom allemand de "Trommelfeuer" L’historien Audoin-Rouzeau étudiant "les modalités des atteintes corporelles infligées et subies" fait l’analyse suivante :

"La Première Guerre mondiale a amené, de ce point de vue, une mutation décisive : l'intensité du feu (grâce à l'artillerie et aux mitrailleuses qui font figure d'armes majeures de domination du champ de bataille entre 1914 et 1918) implique un type nouveau d'atteinte au corps des combattants, un type d'atteinte en tout cas sans précédent à une telle échelle. En effet, les lésions internes liées à la vitesse de pénétration des projectiles modernes (éclatement des os, effets de souffle au sein des parties molles), les démembrements, les éventrations, les décapitations, voire dans certains cas la volatilisation complète des corps sous l'effet des coups directs de l'artillerie, prennent une ampleur jusqu'alors inconnue. Cette généralisation d'une violence corporelle extrême s'accompagne évidemment d'une violence visuelle également nouvelle infligée aux combattants, confrontés comme jamais auparavant à la vue des terrifiants délabrements corporels provoqués par l'armement moderne.[4]

Après ce texte d’un historien du XXI° siècle, voici la narration d’un trommelfeuer par quelqu’un qui l’a subi, Galtier-Boissières (on lira avec intérêt sa fiche Wikipédia).

"Nous arrivons après nous être perdus sur le plateau bouleversé par les obus et dont la topographie se modifie quotidiennement…à peine une torpille a-t-elle explosé à droite qu’une autre tombe à gauche et qu’une troisième est signalée en avant. Nous sommes au centre d’une véritable éruption. Des geysers de boue s'élèvent de toute part, les guitounes s'effondrent, la tranchée se comble, une avalanche d'énormes quartiers de terre nous assomme, tandis que l'épouvantable fracas des explosions nous assourdit et nous ébranle... Assourdis par les déchirants éclatements des torpilles et des grosses marmites, à-demi asphyxiés par leur fumée âcre noire, assommés par les blocs de terre, giflés par les éclats qui cinglent de toutes parts, les yeux exorbités, guettant désespérément dans le ciel l'arrivée des terribles engins de mort, calculant leur point de chute à la vue et au son, s'attendant d'une seconde à l'autre à être ignoblement déchiquetés... enjambant les cadavres et les blessés ensanglantés, les poilus claquent des dents, courent hagards et haletants, sans but. Le cauchemar ne cesse qu'à 5 heures".[5]

Gabriel Chevallier l’écrit également bien entendu, voyez la page 99 et suivantes. Ainsi que pp. 263, 279, 291, 330.

Les premières photographies aériennes datent réellement de la 1ère guerre mondiale. Voici deux illustrations.

Westfront 1917: Trommelfeuer am Chemin-des-Dames

La seconde dont voici le lien (http://gmic.co.uk/topic/60402-artillerie-beobachtung-artillery-observation/) porte la mention "trommelfeuer" et j’ai pu lire : "Effet de lumière du Trommelfeuer français. Barrage d’artillerie et grenades éclairantes".  


"C'est en effet un bombardement ininterrompu, systématique, aveugle pour tout détruire afin que l’infanterie, appelée à se mettre en marche ultérieurement, puisse passer sur des terrains vides d'hommes et de vie".


B. La mitraille

 

https://en.wikipedia.org/wiki/Second_Battle_of_Artois#/media/File:Lorettoh%C3%B6hen.jpg 

    Voici un document d’avant Chevallier, mais très intéressant. Avant Chevallier puisque les soldats français ont leurs trop célèbres pantalons rouge et pas de casque. Nous sommes en 1914, avant l'hiver. les Français tentent de prendre la colline de Lorette qui est un excellent observatoire sur tout l'Artois et la Flandre et au sommet de laquelle a été bâtie une chapelle dédiée à Marie.

    On reconnaît : L’assaut français, les corps accrochés aux fils de fer barbelés qui semblent infranchissables, la première tranchée allemande munie de mitrailleuses (qui ressemblent à des canons, explication : voir la note 7), La seconde et la troisième tranchée (ou "ligne") allemandes, la chapelle est construite à 165m d’altitude mais domine la plaine d’Artois.Les combats furent acharnés, vains et les ordres d'assaut véritablement assassins. 

J'utilise ce document allemand parce qu'un passage du livre de G. Chevallier semble un véritable commentaire de cette image d’Épinal ;

"Nous savions que leur sacrifice avait été vain et que le nôtre –qui allait suivre – le serait également. Nous savions qu’il était absurde et criminel de lancer des hommes sur des fils de fer intacts, couvrant des machines qui crachaient des centaines de balles à la minute. Nous savions que d'invisibles mitrailleuses attendaient les cibles que nous serions, dès le parapet franchis, et nous abattraient comme un gibier. Seuls, Les assaillants se montraient à découvert, et ceux que nous attaquions, retranchés derrière leurs remparts de terre, nous empêcheraient d'aller jusqu'à eux, s'ils avaient un peu de sang-froid pendant trois minutes. Quant à avancer profondément, tout espoir était perdu"[6].  

 Gabriel Chevallier fait de nombreuses allusions aux fameuses mitrailleuses allemandes. Il est vrai que les Allemands avaient une longueur d’avance dans ce domaine.  

« L'Allemagne a été une des premières nations à reconnaître l'importance de la mitrailleuse sur le champ de bataille. La mitrailleuse Maxim MG 08, adoptée par l'armée impériale, reste la plus célèbre des mitrailleuses Maxim. Dès l'entrée en Guerre, la tactique allemande d'utilisation des armes automatiques est particulièrement développée et les servants sont parfaitement bien entraînés. Les mitrailleuses, regroupées en une compagnie par régiment, sont parfaitement intégrées dans les manœuvres de l'infanterie, tant dans l'offensive que dans la défensive. Les résultats de cette utilisation bien maîtrisée seront particulièrement meurtriers dans les rangs des Alliés »[7]

C. Les mines

            Document du cours, année 1915

Document : mines et camouflets… Afficher l'image d'origine

Vauquois, près Verdun (à l’ouest), butte panoramique, enjeu durant quatre années. Vauquois est l’épicentre de la guerre des mines. Le 14 mai 1916, explose une mine allemande de 60 tonnes qui creuse un entonnoir de 60 m de diamètre et 20 m de profondeur. Il engloutit 108 Français, 30 m de tranchées et une partie de la colline. La peur vient du caractère inattendu, imprévisible de l'explosion souterraine. Pire encore quand on entend des bruits sourds, réguliers, venus du sous-sol qui sont interprétés comme la construction d'une sape par l'ennemi. à quand l’explosion ?

On ne peut pas parler de la guerre des mines sans évoquer le trou de la Boisselle (27 tonnes d'explosifs placés à 16 mètres sous le front allemand explosent le 1ere juillet 1916, jour de la grande offensive britannique sur la Somme). Le cratère mesure 90 mètres de diamètre.  Article de mise au point sur Wiki "Trou de mine de La Boisselle".

III.

Les résultats

 

Je commence exceptionnellement par le bilan matériel - et non pas le bilan humain comme toujours - pour monter l’ampleur des bombardements et des destructions...

... et pour dire que le trommelfeuer pulvérise indifféremment murs de pierre et chair humaine. L’intrication hommes de chair et matériaux de ruines apparaît dans cette photo de gauche où se mêlent cadavres de poilus et matériaux de construction. 

Dans son livre "Un hiver à Souchez (1915-1916)", déjà cité, le journaliste Jean Galtier-Boissière raconte :

                         « Le paysage est si hideux, si hors nature que je me demande si je ne rêve pas : c'est une vision d'infernal cauchemar, le lugubre décor de quelque conte fantastique d'Edgar Poe. Ce ne sont pas des ruines : il n'y a plus de mur, plus de rue, plus de forme. Tout a été pulvérisé, nivelé par le pilon. Souchez n'est plus qu'une dégoûtante bouillie de bois, de pierres, d'ossements, concassés et pétris dans la boue. (...) Quelques flots de ruines émergent seuls de la boue ; néanmoins les obus ennemis s'acharnent à fouiller sans pitié les entrailles du bourg assassiné... »

 Un bilan matériel de la guerre :

 Le général Percin, dans Le Massacre de notre infanterie, 1914-1918, cite dans son annexe VIII (" Dégâts matériels causés par les Allemands") : "Évaluation en nature

Nombre de communes entièrement détruites : 1.699

Nombre de communes aux ¾ détruites : 707

Nombre de communes à moitié détruites : 1.656

Nombre de maisons complètement détruites : 319.269

Nombre de maisons partiellement détruites : 313.675

Nombre d’usines détruites : 20.603

Nombre de kilomètres de voies ferrées détruits : 7.985

Nombre de ponts détruits : 4.875

Nombre de tunnels détruits : 12

Nombre de kilomètres de routes détruits : 52.754

Nombre d’hectares de terrains non cultivés détruits : 2.060.000

Nombre d’hectares de terrains cultivés détruits : 1.740.000".

https://fr.wikipedia.org/wiki/Bataille_du_Chemin_des_Dames#/media/File:Craonne.jpg :

Emplacement de l’église St. Martin de Craonne. Il ne reste plus rien de l'église après plusieurs "trommelfeuers"... le village de Fleury-en-Douaumont a quant à lui disparu. c'est aujourd'hui une commune de zéro habitant dont le maire est nommé par le préfet. La dramatique cote 304, rive gauche de la Meuse, à Verdun, a perdu 7 mètres de hauteur, elle n'est plus qu'à 297m d'altitude.

 


Bilan humain

     Pour éviter une illustration trop dramatique, j'ai opté pour cette photo de deux chevaux entremêlés par la boucherie (cf. supra). Il en fut de même pour les hommes : ainsi deux poilus méconnaissables ou, plutôt non reconnaissables, soldats "inconnus", ont été enterrés dans le même cercueil : il était impossible de savoir ce qui revenait à l'un et à l'autre.

 

- cadavres sur l’arbre : le souffle des explosions propulse le corps des soldats à des hauteurs inconcevables.

Voici ci-dessous un document (Le Monde du 3 août 2014) qui montre le nombre de morts par mois du côté français. On relèvera le drame absolu de l'été et automne 1914 : en décembre 14 on meurt autant qu'à Verdun en plaine bataille.

 Malgré les échecs, toutes les offensives alliées ont connu le même schéma, en 1915 (Artois, Champagne), en 1916 (sur la Somme, 1er juillet), en 1917 (Chemin des Dames, 17 juillet) : c’est-à-dire un trommelfeuer d'apocalypse qui, cependant, n'affecte que peu les lignes allemandes parfaitement calfeutrées dans leurs abris bien préparés, puis une attaque d'infanterie que les états-majors croyaient pouvoir mener l'arme à la bretelle et qui, en réalité, furent accueillis par les mitrailleuses allemandes tueuses à l'envi.  

    Observer aussi le nombre de morts en octobre 1918 : pas de répit ! on tue jusqu'au bout...


 

 

 


 



[1] Les indications de page rapportent à la récente édition du Livre de poche, 2014.

[2] Pour ceux et celles qui ignorent ce qui s’est passé dans les Vosges, je donne ce lien : (la liste des mémoriaux qui suit en est tirée) Guehttp://www.front-vosges-14-18.eu/documents/dpfr.pdf

 

[3] Cahiers d’Histoire sociale, N°111 de mars 2015, Institut régional d’Histoire sociale, CGT (Rhône-Alpes). Numéro spécial « l’ouvrier lyonnais dans la 1ère guerre mondiale ». Il s’agit surtout des carnets du soldat-poilu Laurent Gonon qui nous est transmis par son petit-fils qui s’appelle lui-même Laurent Gonon.

[4] Extrait du livre ‘la violence de guerre, 1914-1945’, éditions  COMPLEXE avec IHRT-CNRS, page 81. Stéphane Audoin-Rouzeau et Annette Becker, 14-18. Retrouver la guerre, chapitre 1.

[5] Jean GALTIER-BOISSIERE, "un hiver à Souchez", Les Étincelles édit., p.73. Le village de Souchez est visible sur la seconde carte de cet article.

[6] "La peur", GC, page 102-103, édition du livre de poche, 2014.


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