Mgr BARBARIN, Crise et moralisation du capitalisme

publié le 27 juin 2011 à 07:35 par Jean-Pierre Rissoan   [ mis à jour : 2 juil. 2011 à 02:07 ]
  22/12/2010  

Dans un entretien avec le journal LE PROGRES, Mgr Barbarin, cardinal-archevêque de Lyon, est amené à répondre à cette question : Comment voyez-vous l’année 2011 ?

Sa réponse est la suivante : « Je dis aux catholiques : soyez des serviteurs, engagez-vous. Dans l’éducation, pour la jeunesse, en politique et ailleurs… Quand certains protestent : "Les banquiers, les politiques sont tous pourris", je réponds : "Eh bien ! allez-y, présentez-vous aux élections, lancez-vous dans les finances, et gardez votre droiture chrétienne. Ce sera un beau témoignage ! " »[1].

Je retiens ce « lancez-vous dans les finances » au sein desquelles, si je comprends bien, les chrétiens mettront un peu d’ordre grâce à leur "droiture" que leur confère leur foi. Bref, c’est une nouvelle sollicitation à "moraliser le capitalisme". Mais les chrétiens n’ont pas attendu ce conseil. Certains y ont fait leur carrière. Je pense à un exemple célèbre. Mr Camdessus est un chrétien ardent, aujourd'hui retiré du F.M.I., il est membre du conseil pontifical Justice &Paix[2]. Or, qu’a fait ce catholique éminent à la direction du F.M.I. ? Je me permets de citer un extrait de la conclusion de mon livre « Traditionalisme et Révolution » (C25, colonne de gauche).

« Nul n'ignore le phénomène de "mondialisation", phénomène tellement contesté qu'il suscite le courant "alter-mondialiste". Un agent parmi les plus importants de la mondialisation fut (est toujours) le Fonds monétaire international (F.M.I.)[3]. Succinctement : le F.M.I. est une institution financière intergouvernementale dont l'argent est fourni par les Etats au prorata de leur puissance (c’est leur "quota") et, à la différence de l'O.N.U. où un Etat égale une voix, les Etats-membres du F.M.I. votent en fonction de leur quota. Les pays occidentaux sont donc ultra-majoritaires et les Etats-Unis d'Amérique, qui disposent de 19% des voix (17% aujourd’hui) ont un droit de veto, de facto, puisque une résolution ne peut être adoptée qu'avec 85% des voix. Le F.M.I. prête de l'argent aux Etats qui sont en déficit de balance des paiements. C'est son directeur général (1987-2000), Michel Camdessus, qui mit au point la politique des "ajustements structurels". En substance le F.M.I. dit à l'Etat demandeur de devises : vous êtes en déficit parce que les structures de votre économie sont mauvaises, il faut les ajuster. Déficit de la balance commerciale ? Il faut réduire vos importations : politique d'austérité, et augmenter vos exportations : priorité donnée aux cultures commerciales au détriment des cultures vivrières, libre-échangisme (pour vendre, il faut accepter d'acheter) qui favorise les produits - plus compétitifs- des pays riches. Déficit du budget ? Il faut augmenter les impôts, réduire les subventions, privatiser les entreprises publiques (ouverture au capital étranger), etc…. Michel Camdessus était célèbre, tristement célèbre, au Brésil par exemple où des millions de personnes manifestèrent dans la rue contre le F.M.I.. De plus, l'ordre mondial instigué par le F.M.I. convenait parfaitement à la nation chrétienne par excellence que sont les Etats-Unis d'Amérique. En revanche, au Brésil, les chrétiens de la Théologie de la Libération, farouchement hostiles à l'ajustement structurel et à ses désastres sociaux, ont été dispersés par Jean-Paul II.

M. Camdessus s'est également illustré en présentant un rapport "sur la croissance française" que lui avait demandé de rédiger M. N. Sarkozy, alors ministre des finances[4]. Ce bon chrétien estime que l'"économie française est étouffée par les dépenses publiques" lesquelles sont "de plus en plus improductives". Il propose de revoir "notre dispositif de lutte contre le chômage en marquant notre préférence pour l'emploi plutôt que pour l'assistance"[5]. Et bien entendu, M. Camdessus propose d'introduire de la flexibilité dans le code du travail. M. Sarkozy a félicité M. Camdessus pour la qualité de son rapport ». Fin de citation.

Que l’on soit chrétien (et de droite) comme Mr Camdessus ou juif et socialiste comme Mr Strauss-Kahn : la politique est la même. Je renvoie le lecteur à mon article « Strauss-Kahn, le F.M.I., Belphégor reborn… » dans lequel j’analyse plusieurs exemples de politique d’ajustement structurel qui ont alimenté la catastrophe sociale.

L’honnêteté morale de Mr Camdessus n’est pas en cause. Il appliqua simplement les directives et la conception ultra-libérale du Big Brother américain. 

D’autres chrétiens, en poste dans la finance, souffrent le martyr à pratiquer ce métier. Le journal LE MONDE[6] publia ce "papier" de son correspondant londonien : "le religieux, une nouvelle valeur refuge à la City de Londres". Voici un autre extrait de mon livre où j’analyse et cite cet article étonnant (C24, Et aujourd’hui ?). Les passages en italique sont du journal :

« "Les opérateurs souffrent du stress et de la culture brutale des salles de marché. L'argent n'est pas tout. Cet environnement cupide, concurrentiel, individualiste, éphémère laisse pas mal de bleus aux âmes", gémit de douleur un opérateur financier et dans les églises de la City, on peut voir "les traders (qui) se pressent au service (religieux) quotidien de midi, malgré le reflux général en Grande-Bretagne de la fréquentation religieuse (…) D'autres (témoignages) évoquent la mauvaise conscience d'un bon nombre de traders et banquiers d'affaires grassement payés face à la montée de la pauvreté dans le monde". Il est vrai que l'on annonçait à la fin de l'année 2005, une augmentation des primes de fin d'année de 40%, "3.000 banquiers de la City auront un bonus de plus de 1 million de livres" titrait Le Monde le 21 décembre 2005. Comment dans ces conditions assurer son salut ? Aussi bien "des cadres d'une compagnie d'assurance donnent des cours d'anglais aux immigrés du Bangladesh de sa paroisse, tandis qu'un grand cabinet d'avocats international prend en charge l'aide matérielle à ses pauvres" ». Fin de citation. Cela n’a en rien évité la catastrophe financière de 2008.

Non, Mgr Barbarin, il faut chercher ailleurs les solutions à la crise.


[1] Le titre de l’interview est le suivant : « Dire que les catholiques font du bien ce n’est pas contraire à la laïcité », publié dans le numéro du 19.12.2010. Disponible intégralement sur le net aux coordonnées suivantes : http://www.leprogres.fr/fr/permalien/article/4341117/Dire-que-les-catholiques-font-du-bien-ce-n-est-pas-contraire-a-la-laicite.html

[2] Voir LA CROIX du 23 mars 2006.

[3] Lire, par exemple, "F.M.I., la preuve par l'Ethiopie", par J.-E. Stiglitz, ancien vice-président de la Banque Mondiale, Le Monde diplomatique, avril 2002.

[4] L'HUMANITE, numéro du 20 octobre 2004.

[5] Formule maligne avec laquelle on ne peut qu'être d'accord. Mais qui laisse entendre que les "assistés" ne cherchent pas vraiment un emploi, qu'ils devront accepter un emploi obligatoire à la 2° ou 3° proposition, etc.…

[6] Edition du 8 janvier 2006. 

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