La canonisation de deux papes... (1 de trop ?)

publié le 27 avr. 2014 à 02:11 par Jean-Pierre Rissoan   [ mis à jour : 25 août 2015 à 03:55 ]


    Je publie cet article du rédacteur en chef de l'Humanité, en précisant que le titre avec son "1 de trop ?" est de moi -(JPR). On ne saurait négliger les entrevues entre Reagan et Jean-Paul II pour conjuguer l’action des deux hommes contre l'URSS -même si cette dernière n'était bien sûr pas exempte de reproches- , l'argent qui coulait de la Mafia vers la Banque du Vatican puis vers Solidarnosc... , l'admonestation devant des milliards de téléspectateurs dont fut victime le théologien Leonardo Boff coupable de vouloir libérer ses compatriotes sud-américains de la pauvreté en déployant dans les esprits et les cœurs une "théologie de la libération". D'ailleurs, tout ce qui change aujourd'hui en Amérique latine est une défaite posthume du polonais pape Jean-Paul II.
    Heureusement, François ouvre à nouveau les portes et fenêtres de cette vieille institution.
    J.-P. R.

ci-dessus : Pinochet et Jean-Paul II

Vatican : quels desseins autour de deux saints ?

                  

 par Patrick Apel-Muller



    Ils seront sans doute près d’un million de pèlerins et des centaines de millions de catholiques devant leurs postes de télévision. Le pape François fait saints dimanche deux de ses prédécesseurs, l’Italien Jean XXIII et le Polonais Jean-Paul II, deux visages différents et à bien des égards contraires de l’Église aujourd’hui.

    L’évènement ne peut être résumé au seul show planétaire qui va mobiliser 150 cardinaux, un millier d’évêques, 6000  prêtres de tous les pays et neuf satellites et qui verra pour la première fois  la canonisation de deux papes en présence de deux papes vivants, puisque le démissionnaire Benoit XVI sera probablement place Saint-Pierre. La signification de cette cérémonie dans ce moment de l’histoire du Vatican mérite d’être réfléchie par les progressistes.

FALLAIT-IL S’Y RENDRE ?

    La présence de Manuel Valls, flanqué de Xavier Darcos, choque ceux qui sont attachés à la laïcité. Non ! La République n’est pas la fille aînée de l’Église et bien des citoyens peuvent se sentir blessés qu’une religion fasse l’objet d’un traitement particulier.  D’autres officiels français se sont déjà rendus à de semblables canonisations, concernant parfois des personnages plus troubles, partisans du franquisme et de l’Opus Dei. Reste que la venue à Rome du Premier ministre est un message politique. Il est à craindre qu’il s’accompagne d’une démission sur des sujets comme le mariage pour tous ou une conception renouvelée de la famille. En effet, comment le maître d’œuvre d’une politique d’austérité et de cadeaux mirifiques aux grandes fortunes qui pilotent les grandes entreprises pourrait-il applaudir le discours très critique du nouveau pape à l’égard de la mondialisation capitaliste ? (Lire : Le pape François ouvert au marxisme)

POURQUOI CES DEUX PAPES ?

    L’instruction des canonisations avait été entamée avant l’élection de François mais c’est lui qui a décidé d’associer les deux papes dans une même cérémonie qui, ainsi, évitera un trop grand culte de la personnalité autour de Wojtyla. Ce dernier est désormais une figure plus contestée qu’auparavant parmi les catholiques où la figure du pasteur énergique, globe-trotter et médiatique est désormais contrebalancée par des faces plus obscures, celle de ses compromis avec les financiers troubles et la maffia pour combattre le socialisme réel, son indifférence devant les phénomènes pédophiles, son hostilité aux théologies de la libération, aux prêtres-ouvriers et à l’ouverture au monde qui l’avait conduit à sanctionner Mgr Gaillot. Incontestablement le pape François se reconnaît plutôt dans la figure de Jean XXIII, surnommé « le bon pape », dont il a reproduit des gestes symboliques, à la rencontre des plus pauvres ou des prisonniers. « Je viens de l’humilité » disait le pape Roncalli qui lança le concile de modernisation de l’église, Vatican II, pour « discerner les signes du temps », l’ouvrir au monde, appuyer une politique  internationale de détente avec l’Est, déverrouillant une église cadenassée en lui donnant un nouvel élan qui dialogue avec les espérances terrestres. A sa mort, l’URSS mis en berne ses drapeaux… Si le pontificat de Jean XXIII fut court, il trouva en Paul VI un continuateur et un interprète.

    En réunissant ces deux prédécesseurs, le Pape François rassemble la palette des sensibilités catholiques. Il en a besoin. Il rencontre en effet l’hostilité des courants intégristes et conservateurs, ceux d’une église remparée dans l’autorité et la munificence, sourde aux souffrances du monde et dévouée aux puissants. Les menées contre lui ne sont pas le seul fait d’une maffia qui voit peu à peu s’évanouir ses leviers dans la Curie et dans l’appareil financier de l’église, mais aussi ces bourgeoisies nationales qui voient l’Eglise un outil précieux pour éterniser leur domination. Lors de ses premiers pas de pape, Angelo Roncalli, rencontra la même hostilité glacée de la Curie….

FRANÇOIS AFFIRME SES POSITIONS. 

    Peu à peu, le nouveau pape impose sa vision. Les prélats amateurs de faste sont isolés ; la dimension pastorale est affirmée ; le dialogue avec le monde prend de l’ampleur ; le refus du règlement guerrier des tensions  - notamment contre l’intervention en Syrie – est fortement réaffirmé ;  la priorité aux pauvres (« une Église pauvre pour les pauvres ») s’affiche comme une constante. En Amérique latine, en s’impliquant fortement pour que l’Église choisisse le dialogue au Venezuela et prenne ses distances avec les fauteurs d’affrontement, il a donné un signe qui a été repéré par l’opinion. Mercredi, lors de l’audience générale au Vatican, François a ainsi réagi à la vidéo que lui avaient adressée des ouvriers de l’entreprise Lucchini, une usine métallurgique toscane menacée de fermeture, pour se solidariser avec eux.

>>> Lire : Un pape d’une Église plus proche des gens

    Sa critique du capitalisme – un système qui « nie la primauté de l’être humain » - et de sa « tyrannie invisible » fait évoluer la doctrine sociale de l’Église, souvent à la recherche d’une troisième voie entre capitalisme et socialisme. Il caractérise le libéralisme comme « une économie de l’exclusion », dénonce le fait que de grandes masses de la population « se voient exclues, marginalisées,  en raison du jeu de la compétitivité et de la loi du plus fort, où le puissant mange le faible ». La mondialisation, juge-t-il a créé une « culture du déchet » où « l’homme est un bien de consommation qu’on peut utiliser et ensuite jeter », « voué aux bas-fonds et aux périphéries de l’existence » : «La crise financière que nous traversons nous fait oublier qu’elle a, à son origine, une crise anthropologique profonde: la négation du primat de l’être humain! Nous avons créé de nouvelles idoles. L’adoration de l’antique veau d’or a trouvé une nouvelle et impitoyable version dans le fétichisme de l’argent et dans la dictature de l’économie sans visage. La crise mondiale qui investit la finance et l’économie manifeste ses propres déséquilibres et, par-dessus tout, l’absence grave d’une orientation anthropologique qui réduit l’être humain à un seul de ses besoins : la consommation. (…). Non à l'argent qui gouverne au lien de servir.» Il ajoute : « Tant que ne seront pas résolus radicalement les problèmes des pauvres, en renonçant à l'autonomie absolue des marchés et de la spéculation financière, et en attaquant les causes structurelles de la disparité sociale, les problèmes du monde ne seront pas résolus, ni en définitive aucun problème. La disparité sociale est la racine des maux de la société ».

    Ce faisant, il rompt avec un discours commodément charitable et seulement compassionnel. Il présente le système capitalisme comme inhumain et ne s’embarrasse pas des passages obligés sur la « liberté d’entreprendre » et les « bienfaits du profit », en privilégiant un regard acéré sur le creusement des inégalités à l’échelle de la planète, et la revendication tout à la fois de la primauté absolu de l’être humain et celle du respect des biens communs à l’humanité.

    Peu à peu, les prélats français s’inscrivent dans ce courant et se dotent de porte-paroles plus ouverts aux problématiques contemporaines, qu’aux réitérations rigides du dogme. Ainsi certains d’entre eux mettent-ils en garde aujourd’hui contre les incidences du Traité transatlantique. .Un nouvel espace de rencontre et d’actions communes peut s’ouvrir avec les citoyens de progrès.

    Quelque chose est en train d’évoluer que ne permet pas de comprendre le recours aux vieux réflexes de l’anticléricalisme.

 

    Vendredi, 25 Avril, 2014

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