2. l'Eglise et les matérialistes du XVIII°siècle (où l'on voit que Marine Le Pen n'est pas une Lumière...)

publié le 8 juil. 2011 à 01:40 par Jean-Pierre Rissoan   [ mis à jour : 19 août 2016 à 07:11 ]
15/02/2011  

Je poursuis l’analyse du texte de l’Assemblée générale de l’Eglise de France de 1770 qui est une attaque frontale contre les Lumières (contrairement à ce que dit la présidente du FN). (cf. la 1ère partie de cet article : (1)…DEBAT MELENCHON-LE PEN : Où L’ON VOIT QUE MARINE N’EST PAS UNE LUMIERE…

 

    "Soit un incrédule animé de l’amour du bien public, disant aux hommes : "puisque chaque membre de la société a des besoins infinis et des facultés bornées pour y pourvoir, l’industrie de plusieurs doit suppléer à l’industrie d’un seul. En servant ses semblables, on ne peut se nuire à soi-même et les services qu’on leur rend sont toujours une faible compensation de ceux qu’on en reçoit". C'est la thèse d'Helvétius. "A cet Incrédule nous demandons si cette liaison de l’intérêt général avec l’intérêt particulier sera toujours pressante et assez sensible (…) ? Souvent pour servir la société il faut s’oublier soi-même, la bienfaisance suppose des privations. La générosité entraîne des sacrifices, les passions, surtout, isolent ceux qu’elles dominent et ce qui les favorise parait toujours à l’homme être son intérêt le plus cher. Si les devoirs qu’il faut remplir sont pénibles, si les services qu’il faut rendre sont prochains et ceux qu’on attend éloignés, (…), quelle ressource pour se déterminer trouvera en lui-même l’homme conduit par cet intérêt personnel ?" Pessimisme fondamental des catholiques de ce temps. Dès lors, "ne pas s’étonner si, ne devant consulter que son intérêt, l'homme se porte à préférer ce qui lui est utile à ce qui est utile aux autres, à préférer son bien particulier au bien public, son avantage à celui de la société ?" (517). Comme diront plus tard Xavier Vallat et ses amis de l'extrême-droite traditionaliste, le socialisme suppose "l'immaculée conception de l'homme" et comme l'homme est pécheur et soumis à ses passions, c'est non possumus. Il ne peut pas. Helvétius et d'Holbach ne proposent pas de socialisme, évidemment. Mais ils posent les premiers jalons d'une société solidaire, d'interdépendance, et Helvétius alimentera, via J. Bentham, les réflexions de R. Owen, notamment au plan de l'éducation, lequel Owen est la figure emblématique des socialistes "utopiques" et fournira des matériaux à Marx et Engels pour leur socialisme "scientifique".

    Le clergé de France poursuit : "La religion au contraire, ne présente pas à l’homme la société comme le centre et la réunion de tout ce qui lui est cher,…, la société est aux yeux du chrétien une seule et immense famille dont Dieu est le chef et dont tous les membres sont frères. Lorsque, par des services mutuels, ils en suivent l’impression, ils remplissent la partie du ministère auquel la Providence a daigné les associer (…) D’après ces idées, NTCF, que les vertus sociales ont de charmes pour un Chrétien ! Il éprouvera sans doute quelquefois les mouvements de la cupidité (…) mais il entendra en même temps la voix de Dieu qui le rappelle à ses frères et il verra la dureté et l’injustice poursuivies par la vengeance divine, il verra les récompenses préparées à l’homme bienfaisant et charitable, au sujet soumis et fidèle, …, Quand même son intérêt particulier se trouverait en opposition avec celui de la société, un autre intérêt étranger à la terre et d’un ordre supérieur le soutient et l’anime (…) La Religion le détache, et des biens qu’il faut sacrifier pour la société, et de ceux qu’il pourrait en recevoir"(518).

    A l'interdépendance des hommes prônée par les "Incrédules", le Clergé substitue un individualisme authentique compensé par une attitude charitable et endigué par la peur de la vengeance divine. Ce passage évoque le fort désagréable "chacun pour soi et Dieu pour tous". Le clergé de France ne répond pas à D'Holbach qui développait l'argumentaire suivant : "la peur de la mort a fait naître, en l'Homme, l'espoir d'une survie. Cette survie, il la veut toute de félicité. Dès lors, il doit faire son salut. Attendant son salut de ses rapports personnels avec Dieu, l'Homme est devenu un égoïste. Il s'est détourné de la vie terrestre Il s'est comme hypnotisé sur sa vie éternelle. Il a dédaigné les autres hommes, sans voir combien ils lui étaient nécessaires. Tout au plus - et par ordre - leur a-t-il consenti quelque charité : elle lui ouvre plus larges les portes de la félicité future. Ce ne sont point là, les vrais rapports que l'Homme doit entretenir avec son semblable, poursuit d'Holbach. Ainsi, la religion l'a empêché de comprendre que les rapports des hommes entre eux ne sont point basés sur l'amour, qu'ils ne peuvent être basés sur l'aumône, qu'ils sont basés sur la nécessité. Compris de cette façon, l'amour est encore un égoïsme, le plus féroce, peut-être : je t'aime pour que moi j'aille au Paradis"[1]. Ces vues sacrilèges – aux yeux du clergé français de 1770 – sont confirmées par les travaux d'historiens. Jacques Le Goff, l’éminent médiéviste, a relevé "l’attitude fondamentale de l’idéologie chrétienne médiévale qui ne s’intéresse aux autres, aux marginaux et aux exclus que dans la mesure où ils peuvent servir au salut des Chrétiens : c’est le cas du pauvre, du mendiant, du lépreux, du juif aussi"[2]. Au XIX° siècle, des congréganistes développent strictement la même philosophie. Pour les bons bourgeois, "les pauvres et les ouvriers ont droit à être considérés avec le plus grand respect (…). C'est par eux que nous pouvons nous sauver. En un véritable sens, nous avons plus besoin d'eux qu'ils ont besoin de nous. Nous ne pouvons nous passer d'eux pour produire des actes de charité nécessaires au salut. Eux peuvent se sanctifier par la patience" (1841). C'est sans doute, "à cause de cela que, dans notre égoïsme, nous trouvons si commode de leur dire: prenez patience"[3]. "Nous avons plus besoin d’eux qu’ils ont besoin de nous"…Ce bon bourgeois lyonnais ne croit pas si bien dire. En fait, il répète, six siècles après, ce que disaient les catholiques du Moyen Age. En 1770, on s'apitoie sur le cas des miséreux dont le nombre scandalisait Vauvenargues. Au XIX° siècle, c’est sur l’ouvrier. La bourgeoisie (une partie en tout cas) après son épisode anticlérical et voltairien, rejoindra les rangs de la religion par peur sociale. Elle n'aura qu'à se couler dans ce moule conceptuel fondu par le Clergé de France dès avant la Révolution.

    "Ces inductions sont répandues dans les livres des Incrédules modernes et on ne sait en lisant la plupart de leurs ouvrages si c’est au Souverain du Ciel, ou à ceux de la terre qu’ils ont, par préférence, déclaré la guerre"(521). Voilà qui annonce le célèbre, "1789, révolte contre Dieu" du comte Albert de Mun…

L'Assemblée Générale de 1770 rappelle en conclusion que "les routes de l’erreur sont infinies, mais le sentier de la vérité est unique", l'Église ne peut pas se tromper. Imagine-t-on ce que représenteront, pour ces gens, la souveraineté nationale, le droit des peuples à disposer d'eux-mêmes, le suffrage universel ? la mise à la disposition de la nation des biens du clergé ? la République ? 

Le traditionalisme chrétien de la France va générer le mouvement contre-révolutionnaire avec les Bonald et Joseph de Maistre, avec C. Maurras grand inspirateur des thèses du Front National…



[1] D'après le philosophe belge Bob Claemens, conférence du 12 juin 1959.

[2] J. LE GOFF, "Le juif dans les exempla médiévaux : l’Alphabetum Narrationum", dans "le racisme, mythes et sciences", pp. 209-220.

[3] "Une association de laïques catholiques : la Congrégation de Lyon de 1817 à 1840", par J.-C. BAUMONT, pp. 511-532, dans MELANGES LATREILLE, mélanges offerts à M. le doyen André Latreille, centre d'histoire du catholicisme et Université de Lyon II, Audin imprimeur, Lyon, 1972, 626 pages.

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