Peinture. Le cubisme ou la chirurgie du réel ... par M. Ulrich

publié le 4 déc. 2018 à 01:18 par Jean-Pierre Rissoan

    Le Centre Pompidou, à Paris, propose une exposition d’envergure sur la grande aventure esthétique et intellectuelle du début du XXe siècle dominée par Braque et Picasso.

Considéré comme le premier tableau cubiste de l’Histoire, les Demoiselles d’Avignon, peint par Picasso en 1907, l’est-il vraiment ? ça dépend et c’est une des multiples questions que l’on se pose en parcourant la grande exposition que le Centre Pompidou consacre à ce qui fut la grande aventure picturale du début du XXe siècle et plus précisément, donc, de 1907 à la fin de la Seconde Guerre mondiale.

Donc, cela dépend. Car, qu’est-ce que le cubisme ? Un mot d’abord, dû peut-être au poète Max Jacob ou encore que Matisse aurait prononcé devant un tableau de Braque, repris par un critique parlant de petits cubes. C’est ensuite une filiation, à partir de Cézanne, lequel invitait à traiter la nature par le cône, la sphère et le cube. De fait, les tableaux de Braque, de Picasso, dans un premier temps, sont à l’évidence d’inspiration cézanienne, même chose pour Derain.

Mais, précisément, les Demoiselles d’Avignon, comme les esquisses qui les ont précédées, comme le Grand Nu de Braque qui suit immédiatement, échappent à cette définition. Tous deux sont familiers du Louvre mais aussi de la statuaire africaine, qu’ils regardent au musée de l’Homme. En 1906 à Gosol, en Espagne, Picasso découvre la sculpture ibérique qui va l’amener à rompre, un autoportrait en témoigne à l’envi, avec l’élégance mélancolique de ses périodes bleue et rose. Il entreprend alors un travail de construction et de destruction de la forme qui va donc aboutir aux Demoiselles. Mais, et c’est sans doute essentiel, il ne s’agit pas seulement d’une démarche plastique. Un proche de Picasso, le poète André Salmon, parlera de « bordel philosophique ». On ne saurait sous-estimer le climat intellectuel dans lequel baigne Picasso, ni le fait qu’il réalise son tableau avec près de lui une photo de femmes noires dont les regards semblent défier le colonisateur qui la prend. Son tableau est lui aussi un défi et une conception entièrement neuve de la peinture. Il ne s’agit plus de représenter mais de signifier, y compris en donnant à voir le réel de manière éclatée. Apollinaire parlera de dissection et de chirurgie.

C’est un basculement majeur dans l’histoire de la peinture, en une période où sont mises en cause les certitudes. L’anarchisme, d’où vient le Picasso de l’époque, le marxisme, Freud mais aussi Nietzsche augurent ce que l’on appellera plus tard les philosophies du soupçon. En d’autres termes, le réel n’est pas tel qu’il se présente sous la forme rassurante de l’idéologie bourgeoise. Dès lors, le cubisme de Braque et de Picasso, dont on dira qu’ils travaillent en cordée jusqu’à ne pas signer leurs tableaux de telle sorte qu’ils paraissent interchangeables, va cesser de jouer aux cubes. Ce qu’ils proposent, c’est une reconstruction fragmentée du réel, par facettes fonctionnant comme autant de signes. Par la suite, ils vont intégrer ces signes même dans la surface du tableau avec des papiers collés, des coupures de journaux dont ceux, pour Picasso, qui évoquent les menaces que fait peser sur la paix en Europe la guerre des Balkans. Il est frappant de constater, de ce point de vue, que cette approche du réel par destruction et reconstruction précède tout juste la phénoménologie du philosophe Edmund Husserl, qui écrit en 1913 que le réel, qui ne peut se saisir que par facettes, se reconstitue en quelque sorte dans la pensée. Nous ne pouvons pas voir la table qui est devant nous dans sa totalité mais, si l’on peut dire, elle nous fait signe en tant que table.

Une grande place aux peintres de la deuxième génération du cubisme

De ce point de vue, il est évident que Braque, et plus encore Picasso, surplombent cette vaste exposition quand bien même elle fait une très grande place aux peintres de la deuxième génération du cubisme, pour l’essentiel dans les années 1912 à 1914, où vont se faire jour également certaines influences comme celle du futurisme italien. Juan Gris, Metzinger, Herbin, Gleizes, Le Fauconnier, Robert et Sonia Delaunay, Picabia au bord de l’abstraction, proposent des toiles ambitieuses mais où l’esthétique l’emporte sur la mise en question de la peinture elle-même. Fernand Léger va au-delà, y compris avec « l’expérience du front » que partageront également Braque, André Mare, dont le cubisme servira à créer des camouflages, et tant d’autres. « Il n’y a pas plus cubiste qu’une guerre comme celle-là qui te divise plus ou moins proprement un bonhomme en plusieurs morceaux et qui l’envoie aux quatre points cardinaux. » (Léger)

La dernière salle de l’exposition, juste avant la sortie, pose autrement encore le problème avec Mondrian, Malevitch, Duchamp et sa fameuse Roue de bicyclette de 1913. L’art ne sera plus jamais comme avant.

    Maurice Ulrich
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