Musée des tissus : « Quand Lyon dominait le monde »

publié le 27 juin 2011 à 07:00 par Jean-Pierre Rissoan   [ mis à jour : 2 juil. 2011 à 02:05 ]
  05/03/2011  

Fort (smiley humour) fort du succès de lecture obtenu par les articles sur « la Révolution et ses musées »[1], je publie le nouvel article de mon ami Lucien Bergery qui a visité, pour nous, le musée des tissus à Lyon, détour trois étoiles pour quiconque visite notre ville. Trois étoiles qui n’empêchent point une réflexion critique. La réflexion n’est-elle pas le propre de l’homme ?

J.-P. R.

RUPTURE DE CHAINE AU MUSEE DES TISSUS

Par Lucien BERGERY

Professeur de lettres.

Après s'être invité au musée Gadagne (voir gazette No 16), "l'Esprit Canut"[2] a visité le Musée des tissus. Conservatoire d'une des plus prestigieuses collections de textiles au monde : 4000 ans d'histoire des tissus, de l'Antiquité à nos jours, de l'Extrême-Orient à Lyon, en passant par l'Orient, l'Italie, l'Espagne... L'orgueil légitime de la Chambre de Commerce et de l'Industrie, niché au cœur de la splendide résidence du duc de Villeroy, gouverneur de Lyon au XVIIIème siècle. Dans cet ensemble foisonnant de richesse et de beauté, nous nous sommes plus particulièrement intéressés aux soieries lyonnaises dans les collections permanentes, et à l'exposition temporaire (jusqu'au 20 mars) : « Quand Lyon dominait le monde ». Cet article ne prétend pas présenter une analyse détaillée des œuvres exposées ou des options muséographiques privilégiées. Il n'est que le compte-rendu d'impressions d’ensemble, contradictoires parfois, et une invitation faite au lecteur à (re)découvrir ce lieu fascinant.

Les pièces exposées dans les collections permanentes, classées par siècles, suscitent admiration, incrédulité, sidération parfois. Tant de beauté, comment est-ce possible ? Tant de beauté en rouge et or dans ce Velours pour tenture du Garde-Meuble de Louis XIV. Tant de finesse et de richesse de coloris dans cette Couverture de siège à décor pompéien de la maison Tassinari et Chatel. Et que dire des Lampions accrochés à des branches fleuries, don des héritiers de C.-J. Bonnet. L'œil se rapproche, veut reconnaître la matière ou la technique. Velours ciselé, fond taffetas ou satin ? Lampas broché ou damassé ? On essaie de s'y retrouver à l'aide du carton de présentation. On s'y perd un peu mais qu'importe ! C'est si beau ! Et puis ces costumes de rêve comme autant de chefs-d’œuvre du luxe et de l'élégance aristocratiques, ou ces extraordinaires broderies aux multiples usages, jusqu'à ces tableaux brodés époustouflants de précision et de réalisme !

Les œuvres de l'exposition temporaire sont tout aussi remarquables. Elles couvrent le XIXème siècle en suivant les soyeux lyonnais dans les expositions nationales puis universelles de 1819 à 1900.

Quelle oeuvre primer dans cette galerie des merveilles ? Le Lampas aux paysages, d'un bleu profond, de Chouard et Cie (1819) ? Le satin broché roses et insectes de Bérard et Ferrand (1889) ? Les célèbres Hirondelles de Bachelard et Cie, sur un ciel dégradé de rose et de violet, qui semblent annoncer un nouveau printemps de la soierie ? Les fascinants portraits de velours ciselé, ou le menu imprimé offert au président Carnot en 1894, nous prouvent que l'art du tisseur peut rivaliser avec celui du photographe.

Le visiteur s'extasie, s'étonne... Il repart, les yeux gavés de beauté... mais avec un sentiment bizarre d'inachevé qui jette un voile d'opacité sur la brillance des étoffes de soie. «Que je suis las des fleurs, de la beauté des fleurs ! » écrit Stefan George dans Mélancolie de juillet à l'aube de la Belle époque. Ce poète allemand et notre visiteur du Musée des tissus ne sont pas totalement conquis par cette forme de beauté qui se drape dans son orgueilleux silence. Une oeuvre ne doit-elle pas poser des questions sur le contexte de sa conception, les étapes de sa réalisation, les conditions de sa commercialisation ? Le Musée des tissus est né au milieu du XIXème siècle, de la volonté de la Chambre de commerce de créer un lieu réunissant l'art et l'industrie pour promouvoir la soierie lyonnaise. Il s'agissait donc bien, à l'origine pour ce "musée industriel", de valoriser les arts, appliqués au tissage, d'encourager les inventeurs et de mettre en lumière toute la chaîne de production textile à Lyon. Si, comme l'affirme le sculpteur Constantin Brancusi : « Le beau c'est l'équité absolue », alors il faut reconnaître que le Musée des tissus ne remplit pas totalement sa mission en célébrant les mérites et la gloire des seuls soyeux marchands-fabricants au détriment des autres métiers, du dévideur à l'ennoblisseur en passant par le tisseur, tout aussi essentiels à la réussite de la Fabrique. Bien sûr on trouve çà et là quelques notes sur tel inventeur ou tel dessinateur, mais les tisseurs sont les grands absents du Musée des tissus... Cet anonymat peut être compris comme un héritage du passé où le respect du travail n'avait pas besoin d'une mise en lumière. Rappelons le proverbe de La plaisante sagesse lyonnaise : « Quand même qu'il est sur son trône, le Roi n'en est pas moins assis sur ses fesses, tout comme le Canut sur sa banquette... ». On peut aussi penser que l'hommage unanime rendu aux soyeux englobe implicitement toute la chaîne humaine du tissage et que les signatures prestigieuses : Camille Pernon, Mathevon et Bouvard, Tassinari et Chatel …réunissent toutes les "petites mains" qui ont permis la réalisation des œuvres primées.... N'empêche, les visiteurs restent sur leur faim. On les entend parfois s'interroger sur les conditions d'élaboration des pièces. Etapes et durée de la réalisation ? Lieux de travail et nombre d'intervenants ? Prix de revient et prix de vente ?... Les concepteurs du musée n'ont pas lu cette pensée de l'écrivain D.H. Lawrence : «Quand la passion pour l'humain est absente ou morte, alors le grand coup que donne la beauté est incompréhensible et même un peu méprisable».

Finalement, c'est bien la conception même du musée qui se trouve interpellée. L'approche, essentiellement esthétique, délaisse l'aspect économique et social consubstantiel à toute production. Les œuvres, soustraites aux contingences du temps et de l'espace humains, risquent alors de s'ossifier. Elles procurent une jouissance raffinée aux esthètes mais perdent leur pouvoir d'élucidation et de compréhension du réel. Ainsi la Tenture pour la chambre de Marie-Amélie aux Tuileries aux fins bouquets de fleurs des champs sur fond de satin, présentée par Grand frères à l'exposition de 1834, nous laisse-t-elle songeurs ! Comment a-t-elle pu être réalisée dans une ville à feu et à sang, où les métiers se sont arrêtés de battre et où gronde la révolte des ouvriers-tisseurs ? Cette absence de contextualisation de l'oeuvre peut créer une forme d'opacité, matrice de méfiance et de suspicion.

Entrer au Musée des tissus, c'est un peu comme entrer dans une église : rompre avec le monde extérieur, laisser le temps s'arrêter pour retrouver des valeurs stables et sacrées, un ordre où rien n'est chaotique. C'est accepter de se laisser éblouir par la beauté de l'Oeuvre symbole, pour croire encore au miracle de la Création.

 

sur la lutte des Canuts pour une juste rémunération de leur travail, lire :

LES CANUTS, LE SMIC ET LE POUVOIR D’ACHAT : LA LUTTE CONTINUE…
[1] Archives de novembre 2010.

[2] L’Esprit CANUT, Directeur de la publication B. WARIN, http://lespritcanut.free.fr,133 boulevard de la Croix-Rousse, mairie du 4ème, 69004 LYON. .

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