Le musée urbain vivant Tony Garnier (Lyon - 8°arrondissement)

publié le 21 sept. 2012 à 09:13 par Jean-Pierre Rissoan   [ mis à jour : 22 sept. 2012 à 08:27 ]

  


    Lyon peut s’honorer de posséder un musée urbain vivant reconnu par l’UNESCO. Je publie l’article de J.-P. Prévost, paru dans la revue L’esprit canut, que les lecteurs connaissent bien, article qui est consacré en réalité à l’ensemble de l’œuvre de Tony Garnier. Mais sa place, ici, assure une continuité avec les articles de Lucien Bergery sur les autres musées lyonnais.

    "L'esprit canut " nous dit Lucien Bergery "s'intéresse entre autres aux questions patrimoniales qui touchent au travail des hommes et à leurs luttes mais aussi à leur cadre de vie. En ce sens l'œuvre de Tony Garnier, emblématique d'une époque de recherche urbanistique et architecturale, témoigne aujourd'hui de la possibilité de faire vivre les rêves d'un mieux vivre".

        J.-P. R.

 N.B. les illustrations ont été fournies par le musée Tony Garnier et transmises par  J.-P. Prévost.






TONY GARNIER, DU FILS DE CANUT A L’URBANISTE VISIONNAIRE

 

    par Jean-Paul Prévost

    L’Esprit canut[1]

 

    Quand Tony Garnier naît à la Croix-Rousse le 13 aout 1869, la colline résonne encore des émeutes et des répressions sanglantes : son père Pierre Garnier est un canut dessinateur en soierie et sa mère Anne Evrad est tisseuse. L’enfant est vite confronté aux difficiles conditions de vie des canuts et voudra très tôt inventer une nouvelle façon de penser le logement ; son objectif, devenir architecte. Une hérésie quand la règle commune est alors d’être architecte de père en fils, donc inconcevable pour un fils de canut. Et pourtant…

    Doué, il fait ses études secondaires à l’Ecole de la Martinière (1883 à 1886), les poursuit aux Beaux-Arts (1886 à 1889), puis monte à Paris où il tente six ans de suite le prestigieux Grand Prix de Rome. Opiniâtre, élève de Paul Blondel et de Louis Henri Georges Scellier de Gisors, il l’obtient en 1899 à force d’acharnement. Ce prix fabuleux et tant rêvé, lui vaut le statut de « pensionnaire » de la prestigieuse Villa Médicis de Rome (décembre 1899-décembre 1903), où il devra, comme le cursus l’exige, étudier les monuments antiques romains, grecs et d’Asie Mineure.

 

Où le rebelle esquisse l’utopie urbanistique de "la Cité Idéale"

    Il étudie six mois les antiquités imposées par l’Académie, puis consacre les trois ans et demi restant à l’élaboration de son projet révolutionnaire de « La Cité Industrielle » ou idéale et des « Cités jardins », inspiré des idées fouriéristes. Urbaniste avant l’existence de cette discipline, il adresse les 164 plans du projet à l’Académie ; refusés, ils suscitent le mépris du jury comme des confrères. Rendus publics en 1917, ils constitueront une référence majeure dans l’histoire de l’architecture du XXème siècle et de l’urbanisme naissant ; il structurera toute la suite de l’œuvre de l’architecte, comme celle de Cornelis van Eesteren dans le quartier Slotermer d’Amsterdam.

    Cette "ville idéale" imaginée pour une population de 35000 personnes, conçue de béton armé et de verre, devrait être localisée sur un promontoire rocheux, par exemple du bassin stéphanois fortement industrialisé à l’époque, et développerait le concept de zonages séparant les grandes fonctions humaines de travail, d’habitat, de santé et de loisirs. La zone industrielle, située en contre bas au confluent d’un fleuve écarterait de fait les zones d’habitat des pollutions industrielles.

 

Tony Garnier met en œuvre ses conceptions novatrices dans ses réalisations lyonnaises

    Quand Tony Garnier revient à Lyon en 1904, le Maire Victor Augagneur lui confie son premier vrai chantier : la Laiterie-vacherie municipale du Parc de la Tête d’Or destinée à fournir du lait aux orphelins. Le complexe étable/installation de stérilisation de lait/maison du gardien, mêle harmonieusement tradition et innovation. Une partie du bâtiment est encore visible à proximité de la « Plaine Africaine »[2].

    A l’issue de son mandat en 1905, le Maire recommande chaudement l’architecte à Edouard Herriot, Maire de 1905 à septembre 1940 et de mai 1945 à 1957. Des constructions novatrices et prestigieuses naîtront de cette fructueuse collaboration :


  


 Les Abattoirs de la Mouche (1909-1928) dont seule la Halle subsiste. Cette dernière, longue de 120m sur 80m de portée, sans piliers intérieurs, couverte d’une charpente métallique hardie et novatrice, est utilisée en 1914 lors de l’Exposition Internationale de Lyon, puis pendant la guerre de 1914-1918 comme usine d’armement puis caserne militaire. Classée en 1975, réhabilitée en 1987 et 1999, elle devient vite un des symboles de Lyon comme du nouveau quartier industriel de Gerland. Elle accueille aujourd’hui de grands évènements économiques, culturels et artistiques : concerts, fête du cinéma, etc. (c’est la "Halle Tony Garnier", JPR).

  (<= la halle à l'époque des maquignons JPR).




L’Hôpital de Grange Blanche, ou Edouard Herriot. Après bien des péripéties, les travaux commencent en 1912, mais la guerre, les aléas, la crise économique ralentiront tant le chantier que l’inauguration se fera en 1933. L’édifice s’imposera vite comme le plus grand établissement sanitaire de la région, qui, bien qu’il ait été pensé comme "cité jardin pour malades" sera fortement remanié. Il compte actuellement 21 pavillons d’hospitalisation et de 12 de service. La rénovation majeure en cours ne devrait s’achever qu’en 2025-2030 ; pendant ce temps les hôpitaux privés fleurissent (Mermoz, Natécia ... etc.).

 

 

Le stade de Gerland. Commencé en 1913 pour l’Exposition Internationale de 1914, inauguré en 1926, est un amphithéâtre grec de 35000 places, qu’ouvrent quatre entrées monumentales. Hélas, les installations annexes prévues n’ont jamais été construites, et plusieurs fois réhabilité, l’édifice fut dénaturé par des destructions et des adjonctions de toutes sortes. Le nouveau « grand stade » de la banlieue-est devrait modifier son statut[3].

 (<= une des entrées monumentales du stade de Gerland)

    Enfin, on retiendra deux autres réalisations : l’Hôtel de Ville de Boulogne Billancourt en 1933, et deux villas rue Mignonne à Saint Rambert (Lyon 9ème aujourd’hui), l’une habitée par l’architecte, l’autre par son épouse Catherine Laville.

 

La réalisation urbanistique majeure : le Quartier des Etats-Unis

  

  Au début des années 1920, Edouard Herriot qui veut "sauver l’ouvrier du taudis" souhaite fixer une population mi-ouvrière mi-rurale en créant de toutes pièces un quartier neuf, reliant Monplaisir-La Guillotière, très industriel, à celui de Vénissieux. En même temps, et surtout, le projet affiche un fort contenu social, sanitaire, accompagnant l’essor industriel de l’est lyonnais. Tony Garnier chargé du projet s’inspire de ses esquisses de sa « Cité Idéale » et prévoit un quartier cohérent composé de petits immeubles de 3 étages, pouvant accueillir au total 1400 logements. Hélas, des contraintes financières et foncières, politiques, contraignent à modifier largement le programme : seule 1/5 de la surface initialement prévue sera libérée, et les immeubles auront cinq étages au lieu de trois, dépassant la dimension humaine initiale.

(<= immeuble des "Etats" (Lyon 8°) qui tourne le dos à la rue et donne sur une cour où les gamins jouent au foot -JPR- d'où le nom de cités-jardins)

    Ainsi, de 1920 à 1933, 1563 logements répartis en 12 lots sont construits pour accueillir 12000 personnes. Ce sont des appartements fonctionnels qui améliorent considérablement les conditions de vie des habitants : espace, surfaces de 40m2, balcons, larges fenêtres, cours, haies taillées, sols sablés, bancs, arbres et pergolas rythment les immeubles pavillonnaires. Pas de grillages, on circule librement entre les immeubles. Le maillage de rues atour du boulevard des Etats-Unis permet l’installation des petits commerces aux multiples services, et la grande Halle du marché couvert, plus récente, dresse aujourd’hui sa silhouette boisée, gracieuse et futuriste…

    « Les Etats », comme on dit, sont sans doute la seule cité HLM au monde (Habitations à Bon Marché à l’origine, HBM), que l’on visite, au point qu’elle est devenue un "Musée Urbain". Les murs, ornés de fresques murales gigantesques réalisées par le collectif lyonnais des artistes de La Cité de la création, représentent les esquisses de l’architecte, et par extension les diverses cités idéales contemporaines du monde. La nuit, les murs peints sont illuminés et donnent tout son sens à l'Art urbain.

    Dans les années 1980, on parle de détruire certaines parties du quartier plutôt que de réhabiliter. Les locataires se mobilisent. Certains deviennent propriétaires. Les crédits sont obtenus. La solution des Fresques Murales aide à boucler les financements. Enfin, le tracé qu’emprunte le Tram T4 sur le Boulevard est celui prévu par Tony Garnier sur ses plans d’ensemble…. !

    Transformer un quartier populaire en Musée urbain vivant fut un défi incroyable au point que l’UNESCO le célébra en 1991 en lui décernant le label "de la décennie mondiale du développement". Le Musée Tony Garnier, au 4 de la rue des Serpollières présente au visiteur l’essentiel des documents sur cette réalisation : un bâtiment de trois étages tel qu’ils étaient initialement prévus, l’appartement-musée des années 1930 aménagé et meublé dans ses moindres détails par les habitants de la Cité de Tony Garnier. Bref, un saut salutaire dans le temps qui restitue l'atmosphère de l'entre-deux guerres.

 

Le dit d'Édouard Herriot aux obsèques de Tony Garnier.

    Après avoir formé une génération d’architectes et donné corps au concept d’urbanisme, bâti sans relâche afin de satisfaire les besoins des populations dans le logement, les loisirs, le sport, la santé, Tony Garnier prend sa retraite au domaine de Carnoux près de Cassis. Il meurt en 1948, sans descendance ; son corps est rapatrié à Lyon en novembre 1949 au cimetière de la Croix-Rousse.

    Dans son éloge funèbre, Edouard Herriot dira : « ce bâtisseur, ce réaliste était humain spontanément. Sa sensibilité n’avait d’égale que sa modestie. Sa culture se révélait souvent surprenante. Oui, il fut un maître avec tout ce que ce mot comporte de noblesse et d’intelligence. Un maître, c’est à dire un guide pour l’exemple. Mais chez lui, l’Homme était aussi admirable que le savant ; ses qualités morales étaient à la hauteur de son génie ».

    (ci dessous : la porte monumentale et entrée principale de la nouvelle Halle Tony Garnier, devenue une des plus grandes salles de spectacle d'Europe, JPR).


Paru dans L’esprit canut, n°20, été 2012.

Sources :

Musée Urbain Tony Garnier (Madame Catherine Chambon)

Sites Internet : Wikipédia, Culture.Gouv.fr.

 



[1] Maison des Associations, 28 rue Denfert-Rochereau, 69004 Lyon. http://lespritcanut.free.fr Directeur de publication : B. Warin.

[2] Ainsi est dénommé, au Parc de la Tête d’or, l’espace zoologique consacré à l’Afrique (JPR).

[3] JPR : Ces « entrées monumentales » sont classées aux Monuments historiques. C’est ce qui explique, selon les initiateurs du "Grand stade", que le stade de Gerland ne peut être agrandi et la nécessité de construire une structure d’accueil de 60.000 spectateurs dans l’Est lyonnais.

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