Gustave COURBET (1819-1877) « JE FAIS LA GUERRE DE L’INTELLIGENCE »

publié le 4 sept. 2011 à 11:24 par Jean-Pierre Rissoan
Courbet n'est pas lyonnais... Mais en cette année anniversaire de la Commune, c'est ici que j'ai trouvé qu'il avait le mieux sa place. JPR

"Le peintre, républicain et socialiste convaincu, s’est pleinement engagé au côté des communards. Il en a payé le prix. Très lourd".

par Patrick Apel-Muller.

Le peintre, républicain et socialiste convaincu, s’est pleinement engagé au côté des communards. Il en a payé le prix. Très lourd.

Assis dans l’encoignure de la fenêtre à barreau, amaigri, un béret couvrant des cheveux blanchis par l’épreuve… le Portrait de l’artiste à Sainte-Pélagie que peint Courbet après son emprisonnement montre un homme usé par l’épreuve et signant pourtant ses convictions d’un foulard rouge autour du cou. Le pouvoir d’Adolphe Thiers poursuit d’une haine inextinguible le peintre qui a mis sa célébrité et son insolence au service de la Commune. Après la paille des cachots, c’est à celle des asiles qu’elle veut le réduire, saisissant ses biens présents et à venir, après l’avoir condamné à rembourser les frais de reconstruction de la colonne Vendôme, 323.091 francs.

Ah, cette colonne ! Érigée par Napoléon Ier, elle était devenue le symbole du Second Empire, et aux yeux du Conseil de la Commune de Paris, « un monument de barbarie, un symbole de force brute et de fausse gloire, une affirmation du militarisme, une négation du droit international, une insulte permanente des vainqueurs aux vaincus, un attentat perpétuel à l’un des trois grands principes de la République française, la fraternité ». Gustave Courbet n’avait-il pas proposé, à l’automne 1870, dans une lettre à « l’armée allemande et aux artistes allemands », de fondre les canons Krupp et les canons français pour ériger « la colonne des peuples, la colonne de l’Allemagne et de la France à jamais fédérées ». Lorsque, le 16 mai 1871, la colonne s’effondre, brisée en trois morceaux et la tête de l’empereur roulant sur le pavé, c’est une demi-victoire pour celui qui, devenu après la proclamation de la République le 4 septembre 1870 président de la commission des musées et délégué aux beaux-arts, n’a cessé de stigmatiser le monument guerrier. Courbet ne voulait pas sa destruction mais son déplacement aux Invalides pour que ses éléments puissent être étudiés par les artistes. « Elle m’écrasera en tombant », aurait-il dit.

« Je fais la guerre de l’intelligence », avait lancé au monde le jeune peintre en qui Delacroix voyait « un novateur, un révolutionnaire, éclôt tout à coup, sans précédent ». Il ne l’avait pas faite en gants blancs, prenant les coups de la critique conformiste mais trouvant le soutien de Baudelaire ; banni de certains Salons de peinture pour y triompher finalement. Son "Enterrement à Ornans" (1850) avait fait l’effet d’un séisme. N’y représentait-il pas la société sans apprêt ? Avec ses Tailleurs de pierres, il montre les ouvriers et la violence qui leur est faite. Avec la Bohémienne et ses enfants, il choisit les déracinés, se reconnaissant dans le juif errant. Il est l’homme qui marche parmi les hommes, se peignant dans la Rencontre en un voyageur ouvert aux autres, construisant son œuvre en séries, thématiques et périodes. «Savoir pour pouvoir», résume-t-il. Son réalisme le rapproche en littérature de Balzac qui dévoile la Comédie humaine. Mais Courbet est un socialiste militant qui ajoute aux coups d’éclat picturaux les insolences politiques. Ainsi refuse-t-il à la face de Napoléon III la Légion d’honneur que l’empereur voulait lui attribuer.

«Le peuple jouit de mes sympathies » écrit ce fils de paysan comtois, « il faut que je m’adresse à lui directement, que j’en tire ma science et qu’il me fasse vivre». Aussi contourne-t-il l’établissement des Beaux-Arts et les commandes trop rares, en montant un Barnum de la culture populaire, organisant une tournée qui, de ville en ville, confronte sa peinture au public, exposant dans les bistrots. Il exalte la liberté jusque dans le choix comme sujet de sa rivière comtoise : « Va, bondis, ô ma Loue, (…) n’imite jamais ces rivières esclaves». Il n’y renoncera pas durant les combats de la Commune, démissionnant de ses fonctions pour protester contre l’exécution de Gustave Chadey, qui, en tant que maire adjoint, avait fait tirer sur la foule le 22 janvier 1871. «J’ai lutté, expliquera-t-il plus tard, contre toutes les formes de gouvernement autoritaire et de droit divin, voulant que l’homme se gouverne lui-même selon ses besoins, à son profit direct et suivant sa conception propre». Mais lui qui proclamait «je n’ai pas la foi en la guerre au fusil et au canon» reste au côté de ceux qui défendent ces barricades qu’il avait peintes en 1848.

Élu au Conseil de la Commune par le 6°arrondissement, membre de la commission de l’enseignement, le peintre est fidèle à ses engagements de toujours où l’art et la politique se croisent et se marient. À l’issue de la Semaine sanglante, réfugié chez un ami, Courbet est arrêté le 7 juin, conduit à la Conciergerie puis aux prisons de Maza et de Versailles, et condamné à Sainte-Pélagie avant d’être interné dans une clinique. Mac-Mahon au pouvoir, l’intelligence déserte le sommet de l’État, et le gouvernement s’acharne sur le peintre, le contraignant à l’exil en Suisse où il veut mettre à l’abri les toiles qui ont échappé au séquestre. Mais dans sa maison de La Tour-de-Peilz, quelque chose est brisé de son élan créateur. Finis les immenses tableaux, abandonnées les baigneuses alanguies et la Femme au perroquet, évanouis les triomphants tableaux de chasse, dissipée l’audace tonitruante de l’Origine du monde. Courbet est meurtri par l’exil, les deuils et la défaite de la Commune. « La nature morte de la Truite devient un tragique autoportrait d’homme blessé », relève Ségolène Le Men, historienne de l’art. Lui qui voulait « être non seulement un peintre mais un homme » voyait le talent de l’un paralysé par les souffrances de l’autre, à peine adoucies par le pastel vert de l’absinthe.

 

(série : portraits de communards).




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