L'humour est bien une arme, la preuve...

publié le 9 janv. 2015 à 12:11 par Jean-Pierre Rissoan   [ mis à jour : 9 janv. 2015 à 13:09 ]

    

    Voici un texte de Patrick Apel-Muller, rédacteur en chef de l’Humanité, texte en forme d’hommage aux disparus dont beaucoup étaient aussi collaborateurs de l’Huma. Il est intitulé « Ils sont des nôtres » comme dans la chanson des bons vivants « il est des no-ô-ô-tres..» et les copains bien placés savaient qu’en effet à l’Huma certaines soirées étaient très arrosées. Wolinski le disait dans un dessin dont je me souviens parfaitement où dans les couloirs du journal un journaliste dit « y’a rien à arroser ce soir » et l’autre lui répondait « mais ça s’arrose ! » etc… Patrick Apel-Muller dit les choses avec une émotion contenue, toute la rédaction du journal est touchée, frappée… La mort a frappé haut, très haut. Les balles ont percuté l’esprit.

    J.-P.R.

Ils sont des nôtres

Patrick Apel-Muller
Jeudi, 8 Janvier, 2015
L'Humanité


   
    La rédaction de l’Humanité est bouleversée à l’annonce de l’odieux attentat qui a décimé l’équipe de Charlie Hebdo, hier matin, à Paris. La plupart des dessins publiés par l’Humanité sont réalisés par des dessinateurs de Charlie. Un compagnonnage et une amitié.

 

 14 SEPTEMBRE 2012. CHARB, À GAUCHE SUR NOTRE PHOTO, EST RÉDACTEUR EN CHEF D’UN JOUR DE NOTRE JOURNAL. À SES CÔTÉS, PATRICK APELMULLER, DIRECTEUR DE LA RÉDACTION DE L’HUMANITÉ. PHOTO PATRICK NUSSBAUM

  

     ils sont des nôtres. Un long compagnonnage s’est noué au fil des années entre l’équipe de Charlie Hebdo et l’Humanité. Son chef d’orchestre était Charb, coco insolent et professionnel rigoureux, qui obtenait de ses équipiers rebelles la livraison, sans faute et à l’heure dite, du dessin qui tous les jours marque notre dernière page. Jul, Luz, Babouze et Charb lui-même ne rataient pas les rendez-vous hebdomadaires, pas plus que Coco et Besse, qui dessine dans l’Humanité 
Dimanche. Une veille de Fête de l’Humanité, la rédaction de Charlie avait envahi toute l’iconographie du journal, y déversant une insolence qui ne lui fait pas de mal et ses concrétions précieuses qui éclairent d’un trait l’actualité. Charb fut même rédacteur en chef d’un jour de notre journal. Il était venu accompagné des officiers de sécurité qui assuraient sa protection. Le directeur de Charlie entouré par deux policiers ! Le paradoxe n’était qu’apparent, une relation de confiance s’étant établie entre le rebelle anticonformiste et ses deux ombres. Tous trois savaient qu’une menace pesait. Charb avait décidé de ne pas se soumettre à la peur, à l’autocensure, à la loi du plus con et du plus brut.

    Mais Charb donnait aussi de plus discrets coups de main à son quotidien, conseillant de jeunes correspondants de l’Humanité qui se lançaient dans le dessin de presse un samedi entier à Saint-Denis, réclamant – avec des résultats variables… – des médias audiovisuels qui l’accueillaient qu’ils fassent place, parmi les autres titres, à celui que créa Jean Jaurès. C’est lui qui nous avait conseillé deux jeunes dessinatrices pleines de talent et d’idées – Coco et Besse – pour rompre avec l’idée que le dessin de presse est une affaire d’hommes. Depuis très longtemps, l’impertinence de Charlie a fait bon ménage avec la fibre contestatrice de l’Humanité. Il faudrait aussi citer Siné et Tignous qui firent de beaux jours à l’Humanité Dimanche. Tirer sur le fil du travail en commun, c’est aussi dérouler la bobine des amitiés dont seule la mort a coupé le cours.

L’Humanité n’allait pas 
sans Wolinski, Charb, Tignous...

    Ils sont des nôtres et nous avons levé plus d’un verre ensemble. Lors des week-ends de Fête de l’Humanité à La Courneuve, où leur stand chaque année se mêlait à celui de Cuba Si ; il s’agissait de mojitos, un havane vissé dans le bec… Ou bien encore des soirs de bringue autour d’une prune flambée avec Wolinski égrillard et tendre, Patrick Pelloux entre éclats de rire et bougonnements, ou Luz ironique à petites touches. Georges a fait si longtemps les beaux jours de la une de l’Humanité ! En deux croquis et trois mots, il avait dénoué une situation, révélé une hypocrisie, brocardé un puissant. Sacré osmose avec le peuple des lecteurs qui découpaient ses dessins pour les coller dans les tracts. L’Humanité, alors, n’allait pas sans Wolinski. Le dessinateur avait trouvé là un nouvel espace de liberté et peut-être d’utilité. Mais aussi des amis comme René Andrieu, Roland Leroy ou encore José Fort. Souvenirs de voyages en commun, de passions culturelles partagées, gourmandises identiques pour la vie. Il y a quelques mois, nous avions déjeuné ensemble boulevard Saint-Germain et il évoquait la possibilité de refaire de temps en temps un « dessin pour l’Huma ». Comme une échappée belle et un geste d’amitié teinté de nostalgie. Ils sont à ce point des nôtres que l’émotion qui s’est manifestée dans la rédaction à l’annonce du carnage a dépassé le choc devant un événement majeur et traumatisant. Chacun ici l’a vécu comme une blessure personnelle. Les fraternités ne sont pas seulement d’idées pour beaucoup d’entre nous. Nous savons pouvoir compter les uns sur les autres. Cette histoire que je me refuse à mettre au passé ne va pas sans frottements, voire des piques ou des coups de gueule. Le dessin de presse est en effet du journalisme, exigeant, efficace, souvent plus qu’un éditorial ou une longue analyse. Pour cela, cet espace de liberté reste particulièrement menacé par les tyrans ou les fanatiques. Parfois, les coups de griffes irritaient certains lecteurs. Trop appuyés, trop irrévérencieux, choquant le « bon goût »… Mais le rire, même grinçant, emportait les retenues ou les réticences. Les difficultés de la presse, celles que rencontre Charlie et celles que connaît l’Humanité, avaient aussi rapproché les équipes. Pas facile de résister vent debout face à la pensée unique. Mon dernier échange avec Charb date de lundi. Il nous avait envoyé sept dessins, réalisés durant les fêtes, pour un numéro spécial contre la loi Macron qui sera publié le 15 janvier avec l’Humanité Dimanche. Nous souhaitions qu’il dessine aussi la une. Il n’en a pas eu le temps. Nous publierons ses croquis comme un hommage. Charb ne cachait pas ses engagements, militant communiste scrupuleux et dessinateur sans bride, sachant résister, il y a quelques années, à l’ancien directeur Philippe Vall qui voulait domestiquer le canard sauvage, et rassembler une équipe de fortes têtes. Son journal avait creusé son trou au cœur des références culturelles de générations entières, avec ses unes cultes, celles qui ouvraient le journal comme celles auxquelles nous avions échappé, comme une pichenette aux assoupissements et une éternelle contradiction apportée aux idées toutes faites. En cela, ils sont des nôtres. Mais ils sont aussi du patrimoine de tous, dans ce pays.

 


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