Qui a intérêt à faire croire que le communisme de Marx a échoué ?

publié le 27 déc. 2011 à 05:19 par Jean-Pierre Rissoan   [ mis à jour : 14 oct. 2015 à 01:15 ]
    à la suite de mon article sur "la mort d'un dictateur" Corée du nord : mort d'un dictateur, je publie l'intégralité d'un article du philosophe Quiniou que j'ai cité dans le susdit article.
J.-P. R.

COMME MARX EN SON TEMPS, SOYONS RÉSOLUMENT MARXISTES !

 



par Yvon Quiniou,

philosophe (*).



    Signe des temps : le journal le Monde vient de publier un hors-série intéressant consacré à l’auteur du "Capital", que Christian Laval a animé d’une manière judicieuse. Sauf qu’on y trouve, une fois de plus, deux idées fausses, liées l’une à l’autre, qu’il convient de dénoncer vigoureusement.

    La première, formulée par le préfacier du numéro, évoque prudemment l’hypothèse répandue que le marxisme serait responsable de «l’échec sanglant du communisme» (p.3). C’est soutenir une nouvelle fois cette énormité que le stalinisme et ses avatars plus «soft» (parti unique, censure d’État, idéologie officielle, etc.) étaient du communisme, alors que ça en a été l’exact contraire. Marx a toute sa vie combattu pour la démocratie, voulant que le mouvement communiste l’instaure au niveau politique de l’État et l’étende ensuite aux niveaux social et économique, pour ensuite mettre fin à l’État lui-même dans ce qu’il a de répressif. Il a d’ailleurs pleinement soutenu la Commune de Paris une fois installée (malgré ses doutes initiaux sur ses chances de succès), laquelle a été sans doute le plus grand événement démocratique de toute l’histoire humaine. Et quand on lui reprochait, ainsi qu’à Engels, d’avoir parlé de «dictature du prolétariat» (formule généralement mal comprise), ils en donnaient comme exemple parfait cette République démocratique et sociale qu’elle constituait spectaculairement : on aimerait que ceux qui se disent «démocrates», tout en soutenant le capitalisme et la finance internationale qui asservissent les peuples, s’en inspirent un tant soit peu !

    La deuxième erreur est presque du même tonneau : Marx n’aurait pas été «marxiste» (ibid.), affirmation connue et reprise à l’envi, dont la répétition lassante n’a d’autre objectif que de discréditer ceux qui pensent à partir de Marx depuis longtemps et qui se retrouvent aujourd’hui de plus en plus nombreux, en prise sur l’actualité d’un capitalisme mondial dévastateur tel que l’auteur du "manifeste communiste" l’avait étonnamment anticipé. Il est vrai que Christian Laval en donne une interprétation assez subtile (p.19) en lui faisant dire que Marx ne voulait pas que sa conception de l’histoire, impliquant qu’il faille passer par le capitalisme pour parvenir au communisme, devienne une théorie «passe-partout» s’appliquant à tous les peuples du monde. Or ce n’est pas cela du tout que Marx voulait dire. L’affirmation complète, régulièrement tronquée et reprise à son compte par Engels, vise à démarquer la conception marxienne d’une explication schématique de l’évolution historique, souvent répandue à des fins militantes, qui ne mettait l’accent que sur les causes économiques et oubliait la complexité des facteurs qui interviennent en histoire, complexité sans laquelle le rôle explicatif de l’économie ne devient qu’une «phrase creuse» (Engels). Les deux amis voulaient donc seulement dire, face à une pareille simplification : «Si le marxisme c’est cela, alors… Mais le marxisme ce n’est pas cela, et donc nous sommes bien marxistes». Par ailleurs, l’idée avancée par Laval que Marx aurait renoncé à sa conception des stades historiques est pour l’essentiel sans fondement quand on l’examine dans son contexte complet (à nouveau !). Il est vrai qu’à la fin de sa vie, s’intéressant à la Russie dans une correspondance avec une intellectuelle russe, Vera Zassoulitch, Marx a envisagé qu’une révolution puisse se déclencher (j’insiste sur ce terme) en Russie sur la base de la structure de la commune agricole russe (le mir, JPR) et donc faire l’impasse sur la phase capitaliste et ses drames ; mais il a aussitôt ajouté qu’elle aurait absolument besoin de l’appui d’une révolution dans l’Occident capitaliste, de ses acquis (ou acquêts) économiques pour réussir, sans quoi elle était vouée à l’échec – idée qu’Engels reprendra avec vigueur ensuite –, ce qui rétablit le schéma théorique antérieur, essentiel à mes yeux dans le débat idéologique contemporain. Pourquoi ?

    En revenant au «marxisme de Marx», on peut contrer l’incrédulité massivement répandue à l’égard d’une alternative possible au capitalisme, alors même que celle-ci est majoritairement désirée. Car il apparaît alors que ce qui a échoué au XXe siècle, ce n’est pas le communisme tel que Marx en a démontré la possibilité objective à partir des conditions du capitalisme développé et sous une forme démocratique, mais son contraire : la tentative de l’imposer à des sociétés sous-développées industriellement et le recours à la violence d’État pour y arriver. On a donc assisté à la disparition d’une caricature volontariste de ce que Marx pensait et voulait pour l’humanité (même Furet a pu parler de «déviation subjectiviste» de sa théorie !) et rien ne dit que cela ne peut se réaliser et réussir désormais dans nos conditions à nous, qui en accumulent les prémisses matérielles et l’urgence irrépressible -la crise présente le montre sans conteste-. C’est pourquoi, comme Marx en son temps et avec lui, il nous faut, en toute lucidité intellectuelle et sans prophétisme messianique, être résolument «marxistes».

 

(*) Yvon Quiniou vient de publier l’Homme selon Marx. Pour une anthropologie matérialiste. Éditions Kimé
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