PLUS RAPIDE QUE LA LUMIERE !

publié le 6 oct. 2011 à 07:39 par Jean-Pierre Rissoan   [ mis à jour : 6 oct. 2011 à 12:04 ]

Je publie cet article de J.-E. Ducoin qui est une réflexion sur cette découverte récente par des chercheurs français selon laquelle des « neutrinos » se déplacent à une vitesse supérieure à celle de la lumière. Article qui me semble toucher au sommet de l’intelligence.

Et, bien sûr, chapeau bas aux chercheurs...

 

Le bloc-notes de Jean-Emmanuel Ducoin : Doute(s)

 

Relativité. Puisque la possibilité pour un geste de ne pas arriver à destination est l’une des conditions du mouvement de désir qui autrement avorterait d’avance, il n’est pas anodin que, de temps à autre, les sciences elles-mêmes viennent nous confirmer que l’indécidable à cent pour cent est tout sauf paralysant ou négatif. Ce que viennent d’annoncer les chercheurs du CNRS et du CERN, l’organisation européenne pour la recherche nucléaire, près 
de Genève, soulève notre imagination et, métaphoriquement, élève notre conscience plus haut que la «réalité» communément admise… Soutenue par le squelette des habitudes, notre carcasse humaine a périodiquement besoin d’être secouée : c’est le cas ! Les scientifiques du plus grand laboratoire de physique du monde ont donc découvert que des particules pouvaient voyager plus vite que la lumière. Annonce si extravagante, si invraisemblable, 
qu’elle bouscule l’une des lois les plus ancrées dans notre imaginaire : la relativité selon Albert Einstein. Une relativité devenue toute relative. Qui aurait cru cela possible ?

Temps. Ainsi, voyager plus vite que la lumière ne serait plus une idée sotte, uniquement soutenue par quelques illuminés férus de romans d’anticipation ? L’équipe de physiciens, qui a passé six mois à tenter vaille que vaille de dénicher la moindre faille à leur découverte, sans y parvenir, a fini par croire en l’inimaginable. Oui, des neutrinos, ces particules fondamentales très légères qualifiées de «furtives», parties du CERN, sont arrivées 60 milliardièmes de seconde plus tôt que prévu à 730 kilomètres de distance, dans le laboratoire italien du Gran Sasso. Vous avez bien lu : 60 milliardièmes de seconde. Un souffle de rien du tout. 
Un infime espace-temps que seuls les érudits parviennent 
à quantifier. Et pourtant. Voilà un bouleversement retentissant aux conséquences inépuisables. Car aller plus vite que la lumière ouvre des perspectives prodigieuses, jusqu’à réactiver un rêve venu du fond des âges : l’abolition du temps…

Critiques. Cet excès de vitesse viole une vérité gravée dans le marbre selon laquelle rien ne peut dépasser une vitesse limite, baptisée «c», du latin celeritas, rendue célèbre par la formule qui relie énergie, masse et vitesse de la lumière dans le vide : E = mc2. Une vitesse élevée : 299.792.458 mètres par seconde. Forcément, les mots des premiers physiciens interrogés depuis une semaine laissent songeur. Exemple, Pierre Fayet, théoricien de l’École normale supérieure, qui déclare sans rire : «C’est vraiment… surprenant». Avant d’ajouter : «La physique est une science expérimentale, donc, si un fait est scientifiquement établi, j’y crois. C’est ce qu’il va falloir vérifier avec minutie parce que cette observation défie l’entendement». Face à cet éclatant apprentissage du «doute scientifique», variante importante du «doute méthodique», qui, pour tous les êtres pensants, ne devrait pas être une simple formule rhétorique, comment réagissent les scientifiques ayant mis au jour cette découverte ? De la même manière. Ils disent ne pas comprendre et ne le cachent pas. Le directeur du CERN affirme en effet : «Lorsqu’une collaboration fait une observation aussi inattendue, sans pouvoir l’interpréter, l’éthique de la science demande que les résultats soient rendus publics auprès d’une plus large communauté, afin que ceux-ci soient examinés et pour encourager des expériences indépendantes». Nous ne dirons jamais assez combien ces paroles forcent notre respect. Plutôt que d’asséner le fracas imbécile des certitudes – parfois ennemies de la vérité –, ces scientifiques ont préféré offrir à leur propre communauté tous les moyens critiques à disposition des savants. De nouvelles expériences seront menées, avant peut-être que ces pionniers finissent par élaborer de nouvelles lois… de la nature !

Intelligence. Une grande leçon de choses nous est ainsi offerte : la soif de savoir. Et une immense leçon de modestie : la volonté de se libérer des carcans idéologiques, sociaux ou économiques. Pour répondre à l’arrogance des vérités toutes tracées, voici la perplexité, le tâtonnement, la prudence. En ces temps de crise de civilisation, de replis, de peurs et de manichéismes, comment ne pas s’inspirer de cette liberté d’esprit ? La fragilité et la fluidité des apparences qui ne cessent de s’abolir et de se remplacer ne doivent-elles pas nous obliger à l’humilité ? Que nous l’acceptions ou non, toutes nos expériences sont frappées d’incertitudes, minées par une évanescence qui dénonce la faille ontologique de la vie humaine. Et si l’intelligence se mesurait parfois à la quantité de doutes qu’un esprit peut supporter ?

Le blog du bloc-noteur : http://larouetournehuma.blogspot.com

Jean-Emmanuel Ducoin, L’Humanité du 30 septembre 2011.

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