Mais qu’est-ce que la "révolution" ? question à Zeev Sternhell

publié le 25 août 2013 à 10:41 par Jean-Pierre Rissoan   [ mis à jour : 8 sept. 2016 à 03:59 ]
   

    J’aime beaucoup Zeev Sternhell, ses écrits et son engagement. Je lui ai adressé en son temps le livre que j’ai écrit. L’Humanité lui consacre un long entretien dans son édition du 12 août 2013. Avec raison, car la réflexion de cet intellectuel est féconde.

http://www.humanite.fr/politique/zeev-sternhell-les-hommes-sont-capables-de-se-cons-547156

    Malheureusement, Sternhell utilise en permanence le concept de "droite révolutionnaire", concept que l’Humanité semble reprendre à son compte et c’est fort dommage. Non pas que je sois en désaccord avec le contenu -la compréhension- qu’il donne au concept, mais je récuse cet oxymore de "droite révolutionnaire". La droite n’a JAMAIS effectué une quelconque révolution. Ainsi évoque-t-il, "l’instauration de la dictature nationaliste de 1940. Cette révolution, qui, en l’espace de quelques mois, avait balayé cent cinquante ans d’histoire de France,". Je ne vois nullement en quoi le régime de Pétain fût une "révolution". Bien au contraire, Charles Maurras, idéologue du régime, publie, en 1943, un livre qu’il intitule "La contre-révolution spontanée", dans lequel il se propose de montrer que 1940, loin d’être un produit importé est une conséquence de la dialectique interne de l’histoire de France (la Chambre bleu horizon, le 6 février 34, etc...). Et pour lui, 1940 est le contraire de 1789. Au demeurant, en 1939, année du cent-cinquantième anniversaire de 1789, son journal l’Action française ouvre une souscription permanente "pour la contre-révolution". Tout n’est-il pas dit ?

    Il est, hélas, souvent question de la "Droite révolutionnaire" ou de la "révolution fasciste".

    Je regrette que des historiens éminents reprennent à leur compte ces expressions militantes. S'il est vrai que l'extrême-droite, par ses multiples avatars, se donne parfois des allures de contestation, sa victoire ne conduit jamais à la révolution. Bien au contraire. Tout donner à un roi, un chef, à un duce, à un führer, c'est abdiquer, c'est s'éloigner à tout jamais de la responsabilité individuelle, c'est aliéner sa liberté. Peut-on écrire des lignes pareilles : "Le fascisme constitue une variété d'antimatérialisme et canalise tous les courants essentiels de l'antimatérialisme du XXe siècle. En ce sens le fascisme constitue un mouvement révolutionnaire authentique : sa volonté de rupture avec l'ordre établi est absolue et il fournit une solution de rechange totale aussi bien sur le plan politique que sur celui de l'éthique et de l'esthétique" comme le fait Zeev Sternhell ?[1] Que le fascisme rompe avec ce qu'il est convenu d'appeler la "démocratie parlementaire", la démocratie libérale, il n'y a pas de doute là-dessus. Mais si on se place dans la problématique de l'accession de chaque individu à la gestion des affaires de l’État -et c’est cela la Révolution-, il n'y a aucune hésitation : c'est la contre-révolution pure et parfaite. Tout est confisqué. Sternhell dit et redit -et on est derrière lui pour le dire aussi - son admiration pour "l’universalisme franco-kantien", mais le précepte fondamental de la morale d’ E. Kant est précisément "aie le courage de te servir de ton propre entendement" ! Posons la question naïvement : est-ce que le fascisme va vers cet usage raisonné par tout-un-chacun de sa propre conscience ? Poser la question, c'est y répondre. Tout en lui est fondé sur le principe d’inégalité. Le suffrage universel, les libertés publiques -locales et parlementaires- l'école gratuite, laïque et obligatoire, la liberté de la presse –y compris celle des pauvres comme dirait Félicité de Lamennais– le débat libre et contradictoire, la citoyenneté à l'entreprise, la formation continue, bref, tout ce qui concourt à la vie démocratique, où est-ce dans la "révolution fasciste" ? En écrivant ces mots, je pense au beau livre écrit par Joseph Dresch, recteur de l’université de Strasbourg, en 1945, livre d’une prodigieuse érudition et qui reste utile, mais qu’il a intitulé de façon désastreuse "De la révolution française à la révolution hitlérienne" !

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    Mais la question se pose aussi pour des périodes bien antérieures. J'y insiste parce que c'est une question fondamentale. Elie Barnavi a rédigé sa thèse sur la Sainte-Ligue catholique de 1585. Cette ligue qui voulait prendre le pouvoir en France fut-elle révolutionnaire ou non ? Pour Barnavi, c'est clair : "et c'est ici que la fraction la plus extrême du camp catholique, la Ligue parisienne, s'est dotée d'un parti révolutionnaire dans la pleine acception du terme, avec une hiérarchie politique et une branche militaire, une stratégie de prise de pouvoir, un appareil de propagande et une vision globale du monde, exprimée par une idéologie cohérente"[2]. La pleine acception du mot révolution serait donc celle-ci ? Mais personnellement, je n'y souscris pas. De cette fraction "la plus extrême" quelle peut bien être la conception globale du monde, la cohérence de l'idéologie ? Je prends un seul exemple. En 1928, l'abbé Boulenger, dans une très officielle "Histoire de l’Église", (nihil obstat G. Pruvot, cens.libr. ; Imprimatur C. Guillemant, V.g. 25 mars 1923) nous présente la "Constitution de l'Église". "Dés le début du christianisme, l'Église est constituée avec ses organes essentiels. Avant tout, elle est une société hiérarchique, à la tête de laquelle se trouve un chef suprême : saint Pierre d'abord, puis ses successeurs, c'est-à-dire les évêques de Rome. La société chrétienne fut fondée sur le principe de la hiérarchie, du fait même que Jésus-Christ fit une sélection parmi ses disciples, qu'il mit à part douze Apôtres et qu'il leur attribua les pouvoirs d'enseigner et de gouverner. Par la volonté de son fondateur, l'Église n'était donc pas une masse indistincte de fidèles où les droits et les pouvoirs auraient été communs". Un peu plus loin, l'auteur nous dit le second élément de cette constitution : "la primauté romaine"[3]. Ces principes étaient parfaitement compris et adoptés, assimilés et intégrés dans l’Église de 1585 qui – de surcroît - applique la doxa du Concile de Trente, acte fondateur de la Contre-Réforme. Croit-on réellement que la Sainte-Ligue, fraction la plus extrême du camp catholique, est révolutionnaire ? Qu'elle jette par-dessus bord la conception hiérarchique de la société et l'autorité du pape ? "Sa vision globale du monde" diffère-t-elle de celle de la contre-réforme ? C'est bien évidemment tout le contraire. Car ces hommes voulaient une société chrétienne à l'image de l’Église, ils ne faisaient pas le départ entre vie publique et vie chrétienne.

    Ultérieurement, tous ces principes seront encore ceux de l’Église de France qui globalement soutiendra Pétain et sa soi-disant révolution nationale. Et il ne suffit pas de s'organiser afin de prendre le pouvoir pour être révolutionnaire. Hitler et son Parti ouvrier national-socialiste allemand, n'avait rien de "révolutionnaire". Et il est malheureux de lire des travaux intitulés "la Révolution fasciste"[4]. Cela cautionne des affirmations et peut induire des consciences mal éduquées et avides de changement, en erreur. En lourde erreur.

Lorsque J.-M. Le Pen appelle à la "révolution" lors de la fête de son parti en octobre 2005, on voit bien les dégâts qui sont faits.

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    Je vais exprimer sur ce plan un point de vue personnel pour justifier mon critère. Un fait m'a toujours marqué lorsque j'enseignais l'histoire des institutions politiques d'Athènes, c'est le fait que les magistrats, les bouleutes [5] et les juges étaient tirés au sort. Non pas élus mais tirés au sort. Le choix des édiles était abandonné au hasard. "On plaçait dans un vase les tablettes portant les noms des candidats, dans un autre des fèves blanches et noires ; on puisait dans les deux vases à la fois ; le candidat dont le nom sortait en même temps qu’une fève blanche était proclame élu". L’année suivante, c’était le tour d’autres candidats. Y-a-t-il système plus démocratique ? Cela implique que chaque citoyen considère que tous ses autres concitoyens sont autant capables que lui d'assumer chacune des fonctions politiques. Égalité absolue, compétence généralisée. "Les citoyens athéniens auraient considéré comme un déshonneur de ne pas exercer eux-mêmes le noble privilège de diriger les affaires de leur pays"[6].

    Certes, on sait les lourdes réserves qu'il faut apporter à ce fonctionnement des institutions de la Grèce antique : esclavagisme, sexisme (les femmes sont exclues), aucun droit pour les métèques (étrangers qui travaillent et vivent à Athènes), les Stratèges aux fonctions militaires étaient quant à eux élus par l'Assemblée générale des citoyens… Néanmoins, il y a une leçon à tirer : la démocratie c'est l'égalité et la responsabilité individuelle portées à un point tel que tout un chacun est capable d'assumer toutes les fonctions, où chacun "utilise son propre entendement". Aujourd'hui, imagine-t-on ce que représenterait (on est en pleine utopie, je l'accorde, mais cela fait réfléchir et c'est l'essentiel) ce que représenterait la désignation du président de la République par tirage au sort ? Cela signifierait que chaque citoyen est capable d'assumer les plus hautes fonctions de l’État (on est en loin, certes…) et à dire vrai, cette condition remplie, il n'y aurait plus besoin d’État. C'est ce que signifiait Lénine lorsqu'il disait, en substance, que le communisme, c'est la ménagère qui dirige les affaires de l’État. J’aime à croire que c’est aussi ce qu’espèrent nombre de Catholiques quand ils parlent du royaume de Dieu sur la Terre. Je sais que les staliniens ont complètement trahi la pensée de Lénine en désignant comme chefs locaux ou d'un rang plus élevé des individus plus ou moins ignares, dont la modestie de la condition sociale et culturelle était le gage de la révolution en marche et, en réalité, la garantie de leur soumission totale au dictateur.

    Cette idée utopique et apparemment invraisemblable –qui fut pourtant une pratique réelle chez les Grecs- doit, malgré tout, nous servir de boussole. Elle doit être une tendance, une perspective, un point de mire. Comme l'asymptote, elle se rapproche de l'infini, et on ne sait quand elle l'atteint.

    Il ne faut pas laisser galvauder le noble terme de Révolution. Dans une formule que j'aimerais percutante, je dirais "La révolution, c'est le tirage au sort". Tel évènement est-il ou non révolutionnaire ? Je pense qu'un mouvement est révolutionnaire lorsqu'il nous rapproche, fût-ce d'un millimètre, du tirage au sort. En retour, la contre-révolution est l’idéologie et la politique qui consistent à conserver, autant que faire se peut, l’ordre hiérarchique, inégalitaire, providentiel, des "quarante rois qui ont fait la France". De ce point de vue, Charles Maurras a davantage de rigueur intellectuelle en saluant, dans le régime de Vichy, la victoire de ce qu’il appelle justement la contre-révolution[7]. Et l'on retrouve cette même justesse du propos dans le livre d'un activiste de l' O.A.S. terroriste, intitulé sans fard "la Contrerévolution en Algérie"[8] et illustré du cœur planté d'une croix. Alors, pourquoi manquer nous-mêmes à cette rigueur ?

    Notre grande Révolution de 1789-93 a mis cul-par-dessus tête tout l’ancien ordonnancement des choses. A la souveraineté du roi représentant de Dieu sur la Terre, obéissant à des vérités révélées et transcendantales, les révolutionnaires ont substitué la souveraineté de la Nation, qui s’exprime par la représentation d’élus réunis en assemblée nationale qui se donne ses propres lois et usant de sa raison et de son expérience. Cette révolution, rare exemple d’une révolution réussie comme disait E. Labrousse, a eu un écho formidable au point que même les mouvements d’extrême-droite en récupèrent l’imaginaire. Je pense -liste loin d’être limitative- au Boulangisme, au Poujadisme, et le pétainisme lui-même a repris le vocable de « révolution » avec drapeau tricolore et Marseillaise parce qu’il ne pouvait faire autrement d’un point de vue « marketing » comme nous dirions aujourd’hui. Hitler lui-même a donné une coloration révolutionnaire, anti-capitaliste, à son parti car il fallait, pour lui, concurrencer le communisme victorieux. Mais il s’agit à chaque fois de tromper l’opinion.

 

    La droite nouvelle née à la fin du XIX° siècle, qui réapparaît dans les années Trente, qui a ressuscité aujourd’hui, n’a rien de révolutionnaire, ni dans ses méthodes, ni dans ses objectifs. Je cite souvent le mot d’ordre de notre campagne de 2012 : "une seule consigne, n’attendez-pas les consignes " ! pour dire à quel point notre campagne était objectivement révolutionnaire : elle demandait à chacun d’entre nous d’utiliser son propre entendement. La droite soi-disant "révolutionnaire" ne donne jamais une telle autonomie à ses adhérents. Les "gros bras" de la Ligue des patriotes de Déroulède -dont Sternhell dit justement qu’elle est le prototype du parti fasciste-, les camelots du roi de Maurras, les factieux des ligues des années trente, les nervis du FN et des groupuscules d’extrême-droite aujourd’hui étaient et sont aux antipodes de l’homme des Lumières qui utilise son propre entendement.

 


 



[1] Zeev STERNHELL, dans "Ni droite, ni gauche", page 293 (ancienne édition). Par ailleurs, les travaux fondamentaux de Sternhell sont précieux et je les utilise abondamment. Il s’agit, ici, de critiquer l’emploi du concept de "droite révolutionnaire".

[2] Elie BARNAVI, "L'édit de Nantes : le triomphe des "Politiques"", L'Histoire, n° 289, juillet-août 2004.

[3] BOULENGER, page 82. C'est moi qui souligne.

[4] Georges L. MOSSE, "La révolution fasciste", collection XX° siècle, au Seuil, 2003.

[5] Citoyens désignés par l'Assemblée du peuple (l'Ecclésia) pour préparer les projets de loi à lui soumettre ultérieurement.

[6] Cours d’histoire, classe de 6e, librairie Hachette.

[7] Dans son livre (cf. supra) "La contre-révolution spontanée, 1899-1939", H. Lardanchet, Lyon, 1943.

[8] "La Contrerévolution en Algérie" le combat de Robert Martel et de ses amis, diffusion de la pensée française, 86-Vouillé, 1972.

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