Les Grecs anciens et la naissance de l’autonomie politique

publié le 11 janv. 2012 à 02:31 par Jean-Pierre Rissoan   [ mis à jour : 30 sept. 2015 à 11:17 ]

    Je publie un petit travail que j’ai effectué pour mieux m’approprier la notion d’autonomie politique, notion antagonique à celle de l’hétéronomie qui est le substrat du traditionalisme. Alors que cette dernière idéologie était commune à tous les empires de l’antiquité, il y avait un « village » d’irréductibles : Athènes qui s’est donné un régime politique radicalement différent, régime établi grâce aux progrès de la pensée des hommes de la Mer Égée. Différence tellement radicale que l’on a longtemps parlé de « miracle grec » et un miracle, comme l’on sait, se constate, mais ne s’explique pas. Il a fallu partir à la découverte de ce qui se cache derrière ce « miracle » qui n’en est pas un.

 

"Pour la première fois dans l’histoire, des hommes essayèrent de comprendre l’univers sans faire intervenir les dieux"[1].

 

    Ceux qui ont lu mon livre - trop peu nombreux - et d’autres savent que le couple traditionalisme et révolution recouvre une réalité antagonique.

    Le discours traditionaliste est exprimé parfaitement par Charles Maurras, contre-révolutionnaire avéré, tout au long de ses écrits. En voici des exemples significatifs cités par son bras droit, le marquis Marie de Roux[2] : « Toute idée de droit est divine. Que l'on ait foi au droit du sénat Romain, à celui du roi de France ou du peuple français, ce droit suppose, pour qui y croit, une marque sacrée; elle ne peut tenir son caractère absolu que d'une Divinité quelle qu'elle soit (...) Ne parlons pas de droit, ou comprenons qu'une garantie théologique y est impliquée (...) Ce que l'humanité vénère le plus, l'autorité, et ce qui lui coûte le plus quand elle y songe, l'obéissance, ne lui a jamais paru pouvoir provenir de son fond ; ainsi tous les peuples chrétiens ont fait la loi au nom de Dieu, tous les peuples païens ont fait la loi au nom des dieux »[3]. Il s’agit d’une pure affirmation qui ne met en avant que la seule démarche hétéronomique : le droit vient d’un être supérieur, extérieur (hétéro), transcendant à l’humanité. Cette dernière ne peut que suivre une loi qui lui est imposée de l’extérieur par une vérité révélée. Au commencement était le Verbe…

    Il est vrai que, historiquement, les grands empires orientaux (mésopotamiens, égyptien) puis romain peuvent accréditer cette assertion. voir VOLUME I. Mais Maurras oublie - quelle négligence - le cas de la Grèce archaïque qui est passée « du mythe à la raison », qui a donné naissance à la pensée positive, à la philosophie, à une forme nouvelle d’organisation politique : la démocratie. Il est vrai que ce cas grec est tellement original, singulier, dans un océan de mythes et de religions, qu’il est apparu longtemps inexplicable. Julien Banda, contemporain de Maurras, dans son livre pessimiste - il le dit lui-même - "La trahison des clercs" évoque cette spécificité hellénique : "La civilisation telle que je l'entends ici - la primauté morale conférée au culte du spirituel et au sentiment de l'universel - m'apparaît, dans le développement de l'homme, comme un accident heureux ; elle y est éclose, il y a trois mille ans, par une conjonction de circonstances dont l'historien a si bien senti le caractère contingent qu'il l'a nommée le « miracle» grec (…)". Cette thèse -ou hypothèse plutôt - du "miracle grec" a été reprise par des générations d’historiens et d’intellectuels. Jean-Pierre Vernant -avec d’autres savants, il est vrai- lui tort le cou de manière magistrale[4].

1.      Le "miracle grec"

    La pensée rationnelle a un état civil : on connait sa date et son lieu de naissance écrit Vernant. C'est au VI° siècle avant notre ère, dans les cités grecques d'Asie Mineure, que surgit une forme de réflexion nouvelle, toute positive, sur la nature. John Burnet [5] exprime l'opinion courante quand il remarque à ce sujet : "Les philosophes ioniens ont ouvert la voie que la science, depuis, n'a eu qu'à suivre". La naissance de la philosophie, en Grèce, marquerait ainsi le début de la pensée scientifique, - on pourrait dire de la pensée tout court -  Dans l'École de Milet, pour la première fois, le logos[6] se serait libéré du mythe (…). Plus que d'un changement d'attitude intellectuelle, d'une mutation mentale, il s'agirait d'une révélation décisive et définitive, la découverte de l’esprit. Aussi serait-il vain de rechercher dans le passé les origines de la pensée rationnelle. La pensée vraie ne saurait avoir d'autre origine qu'elle-même. Elle est extérieure à l'histoire, qui ne peut rendre raison, dans le développement de l'esprit, que des obstacles, des erreurs et des illusions successives. Tel est le sens du "miracle" grec : à travers la philosophie des Ioniens, on reconnaît, s'incarnant dans le temps, la Raison intemporelle. L'avènement du logos introduirait donc dans l'histoire une discontinuité radicale. Voyageur sans bagages, la philosophie viendrait au monde sans passé, sans parents, sans famille ; elle serait un commencement absolu. Du même coup, l'homme grec se trouve, dans cette perspective, élevé au-dessus de tous les autres peuples, prédestiné ; en lui le logos s'est fait chair. "S'il a inventé la philosophie, dit encore Burnet, c'est par ses qualités d'intelligence exceptionnelles, l'esprit d'observation joint à la puissance du raisonnement" Et, par-delà la philosophie grecque, cette supériorité quasi providentielle se transmet à toute la pensée occidentale, issue de l'hellénisme.

F.M. Cornford.

    Pour exposer le travail de déconstruction du pseudo concept de "miracle grec", J.-P. Vernant est amené à souligner le rôle majeur de F.M. Cornford. 

    En 1912, Cornford publie "From religion to philosophy", où il tente, pour la première fois, de préciser le lien qui unit la pensée religieuse et les débuts de la connaissance rationnelle. Il ne reviendra à ce problème que plus tard, au soir de sa vie. Et c'est en 1952 - neuf ans après sa mort - que paraissent, groupées sous le titre Principium sapientiae, "The origins of greek philosophical thought", les pages où il établit l'origine mythique et rituelle de la première philosophie grecque.

    L’œuvre de Cornford marque un tournant dans la façon d'aborder le problème des origines de la philosophie et de la pensée rationnelle. Parce qu'il lui fallait combattre la théorie du miracle grec, qui présentait la physique ionienne comme la révélation brusque et inconditionnée de la Raison, Cornford avait pour préoccupation essentielle de rétablir, entre la réflexion philosophique et la pensée religieuse qui l'avait précédée, le fil de la continuité historique ; aussi était-il conduit à rechercher entre l'une et l'autre les aspects de permanence et à insister sur ce qu'on y peut reconnaître de commun.

    À l’encontre de Burnet, Cornford montre que la "physique" ionienne[7] n'a rien de commun avec ce que nous appelons "science". La physique dérive de la phusis, mot que les Grecs d’Asie mineure ont créé pour désigner la nature, réalité objective distincte du mythe. Mais la "physique" ionienne ignore tout de l'expérimentation (…). Elle transpose, dans une forme laïcisée et sur le plan d'une pensée plus abstraite, le système de représentation que la religion a élaboré. Les cosmologies des philosophes reprennent et prolongent les mythes cosmogoniques[8]. Elles apportent une réponse au même type de question : comment un monde ordonné a-t-il pu émerger du chaos ? Elles utilisent un matériel conceptuel analogue : derrière les "éléments" des Ioniens, se profile la figure d'anciennes divinités de la mythologie.

    Après que la filiation, grâce à Cornford, est reconnue, le problème prend nécessairement une forme nouvelle. Il ne s'agit plus seulement de retrouver dans la philosophie l'ancien, mais d'en dégager le véritablement nouveau : ce par quoi la philosophie cesse d'être le mythe pour devenir philosophie. Il faut définir la mutation mentale dont témoigne la première philosophie grecque, préciser sa nature, son ampleur, ses limites, ses conditions historiques.

    Les deux traits qui caractérisent la nouvelle pensée grecque, dans la philosophie sont d'une part le rejet, dans l'explication des phénomènes, du surnaturel et du merveilleux -c’est une pensée positive- ; d'autre part, la rupture avec la logique de l'ambivalence, la recherche, dans le discours, d'une cohérence interne, par une définition rigoureuse des concepts, une nette délimitation des plans du réel, une stricte observance du principe d'identité, c’est une pensée abstraite.

Une pensée positive

    Cet aspect de la question - dégager le "neuf" dans la pensée grecque après avoir montré sa filiation avec la mythologie - n'a pas échappé à Cornford. On peut penser qu'il lui aurait donné une place plus large s'il avait pu conduire à son terme son dernier ouvrage. "Dans la philosophie, écrit-il, le mythe est rationalisé". Mais qu'est-ce que cela signifie s’interroge Vernant ? D'abord, qu'il a pris la forme d'un problème explicitement formulé. Le mythe était un récit, non la solution d'un problème. II racontait la série des actions ordonnatrices du roi ou du dieu, telles que le rite les mimait. Le problème se trouvait résolu sans avoir été posé. Mais, en Grèce, où triomphent, avec la Cité, de nouvelles formes politiques, il ne subsiste plus de l’ancien rituel royal que des vestiges dont le sens s’est perdu. Le souvenir s’est effacé du roi créateur de l'ordre et faiseur du temps ; le rapport n'apparaît plus entre l'exploit mythique du souverain, symbolisé par sa victoire sur le dragon, et l'organisation des phénomènes cosmiques. L'ordre naturel et les faits atmosphériques (pluies, vents, tempêtes, foudres), en devenant indépendants de la fonction royale, cessent d'être intelligibles dans le langage du mythe où ils s'exprimaient jusqu'alors. Ils se présentent désormais comme des "questions" sur lesquelles la discussion est ouverte. Ce sont ces questions (genèse de l'ordre cosmique et explication des meteôra) qui constituent, dans leur forme nouvelle de problème, la matière de la première réflexion philosophique. Le philosophe prend ainsi la relève du vieux roi- magicien, maître du temps : il fait la théorie de ce que le roi, autrefois, effectuait[9].

    J.-P. Vernant emploie de façon pertinente le mot "matière" qui désigne la réalité qui se situe en dehors de la conscience humaine. Les philosophes grecs sont les découvreurs du matérialisme philosophique.

Une pensée abstraite.

    Le philosophe grec - personnage nouveau qui se distingue du mage archaïque[10] - a eu la conviction que derrière la nature, se reconstitue un arrière-plan invisible, une réalité plus vraie, secrète et cachée, qui est le contraire de la phusis. Le "dédoublement" de la phusis, et la distinction qui en résulte de plusieurs niveaux du réel, accuse et précise cette séparation de la nature, des dieux, de l'homme, qui est la condition première de la pensée rationnelle. Dans le mythe, la diversité des plans recouvrait une ambiguïté qui permettrait de les confondre. La philosophie multiplie les plans pour éviter la confusion. A travers elle, les notions d'humain, de naturel, de divin, mieux distinguées, se définissent et s'élaborent réciproquement.

    Ce qui disqualifie la "nature" aux yeux des philosophes, et la ravale au niveau de la simple apparence, c'est que le devenir de la phusis n'est pas plus intelligible que la génésis du mythe. L'être authentique que la philosophie, par-delà la nature[11], veut atteindre et révéler n'est pas le surnaturel mythique ; c'est une réalité d'un tout autre ordre : la pure abstraction, l'identité à soi, le principe même de la pensée rationnelle, objectivé sous la forme du logos. Chez les Ioniens, l'exigence nouvelle de positivité était du premier coup portée à l'absolu dans le concept de la phusis ; chez le philosophe Parménide[12], l'exigence nouvelle d'intelligibilité est portée à l'absolu dans le concept de l'Être, immuable et identique. Déchirée entre ces deux exigences contradictoires, qui marquent l'une et l'autre également une rupture décisive avec le mythe, la pensée rationnelle s'engage, de système en système, dans une dialectique dont le mouvement engendre l'histoire de la philosophie grecque[13].

 

    Positivité et abstraction, ces innovations qui apportent une première forme de rationalité ne constituent pas un miracle. Il n'y a pas d'immaculée conception de la Raison. L'avènement de la philosophie, Cornford l'a montré, est un fait d'histoire, enraciné dans le passé, se formant à partir de lui en même temps que contre lui. Cette mutation mentale apparaît solidaire des transformations qui se produisent, entre le VII° et le VI° siècle, à tous les niveaux des sociétés grecques : dans les institutions politiques de la Cité, dans le droit, dans la vie économique, dans la monnaie (p.123). Cette double révolution (positivité et abstraction) fut permise - outre la mutation du mage en philosophe - par des conditions concrètes propres à la Grèce et à Athènes en particulier : l’absence d’une monarchie de type oriental, très tôt remplacée par d’autres formes politiques ; les débuts avec la monnaie, d’une économie mercantile, l’apparition d’une classe de marchands pour lesquels les objets se dépouillent de leur diversité qualitative (valeur d’usage) et n’ont plus que la signification abstraite d’une marchandise semblable à toutes les autres (valeur d’échange) (page 107).

    Dans la partie suivante, nous allons voir comment l’évolution de l’organisation politique d’Athènes reflète cette évolution de la pensée grecque.

A suivre. 2ème partie : Les Grecs anciens et la naissance de l’autonomie politique


[1] Orient-Egypte-Rome, Coll. Louis Girard, éditions BORDAS, M. Meuleau, agrégé, ancien élève ENS.

[2] "Charles Maurras et le nationalisme de l’Action française", Grasset, 20° édition (sic), 1927.

[3] Enquête, discours préliminaire, C1II-CIV (note de M. de Roux). Il s’agit de "l’Enquête sur la monarchie" qui est complétée régulièrement entre 1899 et 1909 et un "discours préliminaire" sur la guerre est rajouté dans l’édition de 1924.

[4] Je vais largement utiliser -au risque de le détériorer- son magnifique texte qui conclut son ouvrage "Mythe et pensée chez les Grecs", deux volumes, Petite collection Maspero (PCM), Paris, 1981. Ce chapitre est la reproduction intégrale d’un article que Jean Pierre Vernant avait publié dans les Annales ESC et qui est disponible en ligne : "Du mythe à la raison. La formation de la pensée positive dans la Grèce archaïque", in : Annales. Économies, Sociétés, Civilisations. 12e année, Numéro 2, 1957, pages 183 - 206. Voici le lien : http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/ahess_0395-2649_1957_num_12_2_2623

[5] Titre de son livre traduit en français : "L’aurore de la philosophie grecque", Payot, 1919.

[6] Logos est la parole, mais la parole compréhensible par tous donc le langage, c’est aussi le discours avec le même sens de discours intelligent et donc intelligible par tout individu doué de raison, c’est encore -prolongement normal des significations précédentes - la science. Tout ce qui se termine par - logie indique aujourd’hui une science ou une discipline (géologie, psychologie...). 

[7] Par exemple Thalès et ses célébrissimes théorèmes en est l’incarnation parfaite. Né à Milet en Ionie, en 625, mort en 547, Thalès a su "s'écarter des discours explicatifs délivrés par la mythologie pour privilégier une approche naturaliste caractérisée par l'observation et la démonstration" (Wikipaedia).

[8] La cosmogonie de la Grèce archaïque visait à établir la genèse du monde d’après les données de la mythologie. Elle incorpore la théogonie qui est l’établissement de la généalogie des dieux de la mythologie. Pour dire cela, les Grecs avaient le mot génésis. Selon Wikipaedia, "la cosmologie est la branche de l'astrophysique qui étudie l'Univers en tant que système physique", autrement dit l’environnement de l’être humain, de la Terre. L’Univers est objet d’étude et non plus un mythe que l’on accepte par soumission aux dieux et à la tradition. Cf. infra.

[9] Page 101 du second volume de Vernant (PCM).

[10] Cf. Vernant pp. 107-114.

[11] "Par-delà la nature" (phusis), c’est la métaphysique. Mais Vernant n’emploie pas le mot qui apparaît plus tard. D’après Wikipaedia, la métaphysique est une branche de la philosophie et de la théologie qui porte sur la recherche des causes, des premiers principes. Elle a aussi pour objet la connaissance de l'être absolu comme première cause, des causes de l'univers et de la nature de la matière (souligné par moi). Elle s'attache aussi à étudier les problèmes de la connaissance, de la vérité et de la liberté.

[12] Philosophe, né vers la fin du VI° siècle, mort vers 450 av. NE. Parménide oppose la logique à l'expérience : la raison est selon lui le critère de la vérité (d’après Wikipaedia). Mais l’usage exclusif de la raison est le signe imparable de la démarche autonome, libérée du discours mythique ou divin (JPR).

[13] Page 105 du livre de J.-P. Vernant.

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