La Révolution, le bonheur et la vertu par Francis COMBES

publié le 30 nov. 2013 à 02:51 par Jean-Pierre Rissoan


Dans un discours prononcé devant la Convention, le 10 mai 1793, Robespierre déclarait : "L’homme est né pour le bonheur et la liberté et partout il est esclave et malheureux". L’article 1 de la Constitution de 1793 l’affirme : "Le but de la société est le bonheur commun". Et chacun a en tête la formule lancée par Saint-Just à la même tribune, un an plus tard, le 3 mars 1794 : "le bonheur est une idée neuve en Europe". La Révolution s’est faite pour le bonheur des peuples.

Les révolutionnaires étaient évidemment inspirés par les idées des Philosophes, en premier lieu de Rousseau. Rompant avec des siècles de domination religieuse qui renvoyait la question du bonheur au salut dans l’au-delà, ils renouaient ainsi avec la principale question posée par les philosophes de l’Antiquité, qu’ils soient épicuriens ou stoïciens, qu’ils soient du Jardin ou du Portique, lesquels se préoccupaient avant tout du bonheur terrestre. Mais en visant le bonheur pour tous. La Rochefoucauld disait : "Nous avons toujours assez de courage pour supporter les maux d’autrui". Les révolutionnaires lui répondent qu’il ne saurait y avoir de bonheur complet pour l’individu conscient tant que d’autres sont dans le malheur. Leur idée du bonheur est tout le contraire de celle de "l’imbécile heureux”, satisfait de l’être.

Les révolutionnaires français par leurs proclamations et leurs actes ont réalisé la philosophie en en faisant non plus un idéal réservé à quelques sages, mais le principe concret de la vie pour le plus grand nombre. Ils sont passés de la philosophie à la politique, de la théorie à la pratique. Leurs idées ont du coup une portée philosophique qu’on ne saurait ignorer.

Il n’est pas inutile de resituer ces grandes phrases dans leur contexte. Dans son discours de 1793, Robespierre réfléchit en fait à la politique et au moyen de contrôler ceux qui gouvernent pour éviter le despotisme. "Jusqu’ici, dit-il, l’art de gouverner n’a été que l’art de dépouiller et d’asservir le grand nombre au profit du petit nombre... (...) J’ai beaucoup entendu parler d’anarchie depuis la révolution du 14 juillet 1789 et surtout depuis la révolution du 10 août 1792 ; mais j’affirme que ce n’est point l’anarchie qui est la maladie du corps politique, c’est le despotisme et l’aristocratisme... ". Et encore : "Jamais les maux de la société ne viennent du peuple mais du gouvernement. Comment n’en serait-il pas ainsi ! L’intérêt du peuple est le bien public ; l’intérêt de l’homme en place est un intérêt privé". Et la conclusion qu’il en tire, c’est la nécessité impérieuse de la liberté.

Quant à Saint-Just, sa formule sur le bonheur vient en conclusion d’un discours qui visait à faire approuver par l’Assemblée un décret portant sur la confiscation des biens des ennemis de la Révolution et l’indemnisation des indigents. C’est-à-dire sur la politique économique et sociale, comme on dirait aujourd’hui. En définissant ce qu’on pourrait appeler son sens patriotique et de classe. "C’est le moyen d’affermir la révolution que de la faire tourner au profit de ceux qui la soutiennent et à la ruine de ceux qui la combattent", précise-t-il en effet.

À bien des égards, ces propos sont d’une singulière actualité et les politiques d’aujourd’hui feraient bien de s’en inspirer. Mais il leur faudrait pour cela un minimum de courage. Non pas celui qui consiste à imposer l’austérité au plus grand nombre, pour préserver le petit nombre des privilégiés, mais celui qui consisterait à prendre le parti du peuple. En clair, il leur faudrait de la vertu au sens où l’entendaient les révolutionnaires.

Cette “vertu” est une notion antique. De ce point de vue, à la différence de Danton, Robespierre et Saint-Just sont sans doute plus proches des Stoïciens que des Épicuriens, encore que le véritable épicurisme soit très éloigné de la caricature qu’on en a faite. Cette vertu héritée des républicains romains a peu à voir avec la vertu chrétienne qui méprise, voire refuse les plaisirs terrestres, jugés coupables. Ce n’est pas non plus l’idée, finalement dérivée de la religion, défendue par Kant que le Devoir s’opposerait au Bonheur au nom du Souverain-Bien. L’idée révolutionnaire de la vertu qui rejette le mépris de la vie terrestre suppose néanmoins que le bonheur ne se réduit pas au plaisir. Il passe par la lutte pour un objectif plus grand que le seul bonheur privé et égoïste. Il a une dimension collective et civique et implique l’action pour le bien commun, le courage face à l’adversité, qui peut aller jusqu’au sacrifice de sa vie.

Si, dans le feu de l’action, la Révolution (qui fut un grand moment de poésie collective) n’a pas suscité une grande poésie écrite, il y eut néanmoins des poètes pour chanter cette conception héroïque du bonheur, notamment dans les hymnes révolutionnaires. Marie-Joseph Chénier (le frère d’André à qui on a reproché, semble-t-il à tort, d’être pour quelque chose dans la mort de son frère) fut un poète et un homme de théâtre qui connut des fortunes diverses. Mais il est l’auteur du Chant du Départ :

"De Bara, de Viala le sort nous fait envie.

Ils sont morts mais ils ont vaincu.

Le lâche accablé d’ans n’a pas connu la vie,

Qui meurt pour le peuple a vécu".

Il y a un bonheur individuel à se battre ainsi pour le bonheur de tous. Cette idée "vertueuse" du bonheur, mal partagée aujourd’hui où dominent des conceptions individualistes, a toujours et partout été celle des révolutionnaires. Elle explique que même dans les pires conditions, des résistants, pendant la Seconde Guerre mondiale par exemple, ou pendant les guerres de libération nationale, aient pu éprouver malgré tout du bonheur. C’est qu’il entre, comme le faisait très justement remarquer Alain, une grande part de volonté dans le bonheur. Même si cela dérange, ce n’est pas sans rapport avec la démarche de certains croyants. Ainsi, nous pourrions presque faire nôtre la formule de Claudel, qui est pourtant le contraire d’un révolutionnaire, quand il dit que "le bonheur n’est pas le but mais le moyen" de l’existence. Sauf que pour les révolutionnaires, le bonheur sur Terre est à la fois moyen et but.

La recherche du bonheur est-elle le sens même de la vie ? C’est plutôt le fait de savoir que, malgré tout, la vie a un sens qui peut rendre heureux, même dans les pires conditions. Cela inclut mais dépasse nettement le simple hédonisme qu’un philosophe comme Onfray défend aujourd’hui. Hédonisme finalement très récupéré par le "capitalisme de la séduction" dont Michel Clouscard a montré comment il assoit sa domination sur l’exploitation des désirs et des fantasmes [1].

Le bonheur de la vertu, c’est à dire du courage, évoqué ici, n’a pas pour autant disparu aujourd’hui. Cette idée vécue est présente dans la moindre lutte collective ou individuelle où se joue une autre valeur, hors de saison mais essentielle, la dignité, qui tient beaucoup à l’estime que l’on peut avoir de soi.

 



[1] Michel CLOUSCARD, Le capitalisme de la séduction, Messidor- Éditions sociales 1981, réédition Delga 2006.

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