JOUER AVEC LE FEU ?

publié le 27 juin 2011 à 07:39 par Jean-Pierre Rissoan   [ mis à jour : 2 juil. 2011 à 02:13 ]
   09/05/2010  

Dans La Croix, des samedi 8 et dimanche 9 mai, on peut lire une interview de Jacques Delors et de sa petite fille - Clémentine Aubry - réalisée à l’occasion des 60 ans de la déclaration de Robert Schuman, un des « pères de l’Europe ».

En « une », figure ce que le rédacteur en chef a cru devoir distinguer. D’une part, ce propos de J. Delors « le climat de paix nous a ramollis, rendus moins vigilants » ; d’autre part, plus anodin, ce souhait de C. Aubry pour construire ‘Europe : « il nous faut quelqu’un comme Barack Obama ». 

A propos du prétendu « ramollissement»

Jacques Delors prononce ces paroles à propos du schisme qui menace la Belgique, comme il est apparu ailleurs, « Ces gens-là n’ont pas de menaces extérieures. Imaginez que demain la Belgique risque d’être envahie par un pays voisin, vous croyez qu’ils penseraient à leurs petites affaires ? Le climat de paix nous a ramollis, rendus moins vigilants ».

Je ne connais pas personnellement J. Delors, je ne pense pas que ce soit un fauteur de guerre, mais ces paroles sont graves, peut-être d’autant plus qu’elles ne sont pas réfléchies.

Avant 1914, on se plaignait de l’absence de guerre. Dans le catalogue officiel de l’exposition universelle de 1900, on pouvait lire ceci : "Si la paix fait fructifier les arts, le commerce et l'industrie, elle développe ces états d'âme qu'on nomme modernement égotisme, pessimisme, nihilisme, égoïsme. Ce thème de l'amollissement n'est qu'une reprise en 1900. Tout le XIX° siècle semble imprégné de l'idée de la guerre régénératrice, on sait que H. Taine écrivit : "La guerre est le coup de fouet qui empêche une nation de s'endormir". Barrès, quant à lui, déclarait : "La France catholique croule sous l'assaut combiné des forces de destruction : les prêcheurs de «paix, de fraternité, et de solidarité humaine» ont transformé les Français en «êtres dégénérés», et la France descend la pente qu'on ne remonte plus, celle de l'oubli de soi-même"[1].

Sans le vouloir, J. Delors peut faire naître, en ses périodes troublées ; l’esprit de violence chez certains esprits les plus belliqueux. Et au fond, il nous dit que c’est une menace « extérieure » - la soi-disant menace d’invasion soviétique - qui a favorisé la mise en œuvre de la théorie européenne. Ce qu’affirment tous les historiens occidentaux[2].

Prononcer de telles paroles « Le climat de paix nous a ramollis, rendus moins vigilants » c’est admettre, fût-ce passivement, que le remède au ramollissement c’est le contraire de la paix : la tension internationale, la lutte des peuples[3].

A propos de Barack Obama

Clémentin Aubry observe et regrette « le manque de personnalités comme Robert Schuman » et elle dit que, lors de l’élection du nouveau président américain, « l’Europe a reçu une claque » ! « Il nous faut quelqu’un comme cela » s’exclama-t-elle. « Je pense qu’aujourd’hui, c’est cela qui manque. Pas forcément une personne, cela peut-être une alliance de personnalités ».

Je ne sais pas si Clémentine Aubry partage les idées socialistes de sa mère et de son grand-père, mais ce sont là des paroles bien tristes !

C’est une thèse de droite que de dire que ce sont les « personnalités » qui font l’histoire. Ce dont l’Europe a besoin, ce n’est pas d’un Obama, mais d’une autre politique. Bien plus européennes sont les luttes des peuples, main dans la main, pour rejeter ces manipulations spéculatives qui menacent ce que les Anglo-saxons ont osé appeler les Pigs -autrement dit les « cochons » à savoir : Portugal, Italy, Greece, and Spain…

De surcroît, Mlle Aubry donne son aval à une construction élitiste de l’Europe alors que l’on a longtemps regretté chez les pro-européens eux-mêmes « un déficit démocratique » cependant que d’autres dénonçaient les Eurocrates.

Le referendum sur le projet de constitution européenne avait donné lieu à ce sujet à un remarquable florilège de propos anti-démocratiques.

C'est l'ancien premier ministre belge, J.-L. Dehaene, qui avait ouvert les hostilités. A la question : Etes-vous surpris des difficultés que rencontrent les partisans du "oui" en France, mais aussi aux Pays-Bas qui voteront le 1er juin ? Il répond : "Je ne suis pas surpris qu'un référendum provoque ce genre de difficultés. Partout où il y a un référendum, le débat finit par porter sur tout sauf sur l'objet du référendum. C'est pourquoi j'ai combattu l'idée en Belgique. J'ai toujours dit à ceux qui considèrent cette procédure comme le nec plus ultra de la démocratie, en particulier chez nous les libéraux, qu'ils se trompent". Encore plus haut placé est l'ancien président V. Giscard d'Estaing qui avait accepté le "principe" du referendum tout en en signalant les "risques". Mais "la gestion du référendum a accentué ce risque. Pour que la question posée «accroche» véritablement l'attention de l'opinion publique, elle devait être aussi simple que possible. Or, on a choisi d'adresser aux électeurs un fascicule de 191 pages, comprenant 448 articles, 36 protocoles, et 50 déclarations. La découverte de ce document a été ressentie par beaucoup d'électeurs comme une agression, et une menace. Elle a conforté dans leur attitude négative tous ceux auxquels on avait déjà expliqué que la Constitution était «trop compliquée». Sa lecture était réservée à des spécialistes. L'obscurité de certains développements ne cachait-elle pas des dangers ?" en foi de quoi, il eût fallu n'expédier à chaque électeur qu'une vingtaine de pages judicieusement choisies. Aux Pays-Bas, le ministre de l'économie, Laurens-Jan Brinkhorst déclara que le référendum était une "erreur", les citoyens ne connaissant pas suffisamment la Constitution.

Gérard Streiff, dans le journal l'Humanité, énumère les exemples qu'il a vu passer sous ses yeux de journaliste : "Tel institut a déjà lancé un sondage dont la question, un tantinet vicelarde, stipule : «le référendum est-il une chance ou un risque pour la démocratie ? » L'élite, vexée, s'épanche dans les colonnes du Figaro. François-Xavier Donnadieu, haut fonctionnaire qui sait ce que le peuple ignore, lâche: «le recours occasionnel à la démocratie directe est-il compatible avec l'exercice quotidien du pouvoir ? » Pour l'ambassadeur Luc de Nanteuil, «l'erreur est le référendum lui-même». Le gourou social-démocrate Alain Minc qualifie le référendum de «vérole antidémocratique propagée dans l'ensemble de l'Europe». DSK n'a pas dit autre chose quand il qualifia, en début de campagne, ce scrutin de «belle connerie!»".

Ce ne sont là, on s'en doute, que quelques exemples. Tout un chacun a pu entendre des propos pareils lors de la campagne. Cette réaction des élites, approuvées par des citoyens démissionnaires (pas tous !), prépare-t-elle un accaparement des fonctions et un dessaisissement des peuples sous une dictature molle ? Si le projet de constitution avait été approuvé par l'ensemble des parlements nationaux – non mandatés pour le faire – les peuples eussent été marginalisés. Un citoyen nous fit part de ses craintes sur le forum d'Arte, citant Aldous Huxley (Retour au meilleur des mondes– 1959) : "[...] par le moyen de méthodes toujours plus efficaces de manipulation mentale, les démocraties changeront de nature. Les vieilles formes pittoresques - élections, parlements, hautes cours de justice - demeureront mais la substance sous-jacente sera une nouvelle forme de totalitarisme non violent. Toutes les appellations traditionnelles, tous les slogans consacrés resteront exactement ce qu'ils étaient au bon vieux temps, la démocratie et la liberté seront les thèmes de toutes les émissions radiodiffusées et de tous les éditoriaux mais [...] l'oligarchie au pouvoir et son élite hautement qualifiée de soldats, de policiers, de fabricants de pensée, de manipulateurs mentaux mènera tout et tout le monde comme bon lui semblera"[4]

 

Mais Mlle Aubry transpose au plan européen une vieille manie française : l’appel au sauveur. Lorsqu’on fit appel à Gaston Doumergue pour résoudre la crise de 1934, Henri de Kerillis eut ce mot fameux, dans son journal l’Echo de Paris, "c’est devenu chez nous une sorte de rite que l’appel à un vieillard, à un père de la patrie". Et R. Rémond de préciser "qu’il songe évidemment aux précédents de Thiers en 1871, de Clemenceau en 1917 et de Poincaré en 1926. (…). Il ne pouvait prévoir 1940 et 1958"[5].

Voici la Grèce soumise aux exigences du F.M.I., présidé par un socialiste, qui impose une rigueur dont on redoute qu’on puisse dire à la fin de la soi-disant thérapie : « l’opération a réussi, mais le malade est mort ». 

La crise de 2008 n’a servi à rien si ce n’est à renflouer les banques commerciales, en 2009, la spéculation a repris de plus belle comme si de rien n’était. La crise éclate à nouveau et on appelle à l’aide le sourire et la silhouette svelte de B. Obama…

Travailleurs de tous les pays, unissez-vous ! Est-ce donc si ringard ?


 [1]             Cité par Zeev STERNHELL, article "les origines du racisme…", page 109.

[2]             C’est la fin de cette « menace » en 1989, avec la chute du « mur de Berlin », qui fit dire « le mur est tombé, un mort, Jacques Delors » ! Delors étant alors président de la Commission européenne.

[3]             Chapitre XIII de mon livre : Vive la tombe !

[4]             Ces paragraphes sont extraits de la conclusion générale de mon livre.

[5]             Chapitre XV : le 6 février 34. 

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