JJR. « Je suis un Barbare »… Une interview fictive de Jean-Jacques Rousseau à l’occasion du tricentenaire de sa naissance le 28 juin 1712.

publié le 9 avr. 2013 à 06:32 par Jean-Pierre Rissoan

 

C’est avec plaisir et fierté que je présente le texte d’une pièce de théâtre écrite par Marielle Creach et Michel Dieuaide, tous deux professeurs de lettres, Michel ayant été co-directeur du Théâtre des jeunes années (TJA) et étant toujours metteur-en-scène. Comme le nom l’indique, il s’agit d’une interview fictive, le texte de Jean-Jacques étant constitué des propres écrits de Rousseau. C’est donc une quasi anthologie. A exploiter sans vergogne et merci mille fois à Marielle Creach qui a tout transcrit en fichier Word.

Marielle et Michel ont « tourné » non seulement en France mais au Portugal, au Maroc... Ils poursuivent la représentation.

            J.-P. R.

 

 

-          Bonsoir Jean-Jacques Rousseau, vous allez bien ?

 -           Curieuse question !  Comment voulez-vous qu’on aille à 300 ans…

 

-          Quand même, est-ce que vous n’êtes pas heureux de voir qu’on vous célèbre un peu partout aujourd’hui, qu’on vous redécouvre ? Est-ce que vous ne vous sentez pas au moins un peu vengé des années d’accusations, de proscription, de calomnies ?

 -          Si, si…  Non, si, enfin… Il est bien temps…  L’opinion des hommes me touche peu.

 -          Vous donnez raison en disant cela  à ceux qui vous ont accusé de misanthropie… Si vous me permettez le jeu de mots, pour être l’un des philosophes des Lumières les plus éclairés, vous n’en êtes pas moins aussi réputé  l’un des plus ombrageux…

 -          Comme eux, vous me comprenez mal….Il ne faut pas prendre l’amour de la solitude pour de la misanthropie. Je sais qu’on a cherché plus d’une fois à me faire passer pour un caractère triste et misanthrope… pour un esprit sauvage et pédant… Un air contraint et embarrassé, une conversation sèche et sans agrément, une timidité sotte et ridicule sont des défauts dont je me corrigerai difficilement. Trois puissants obstacles s’opposeront toujours à mes efforts pour y parvenir.  Le premier est un penchant invincible à la mélancolie qui fait malgré moi le tourment de mon âme. Le second obstacle est une timidité insurmontable qui me fait perdre contenance et m’ôte la liberté de l’esprit, même devant des gens aussi sots que moi. Le troisième est une profonde indifférence pour tout ce qu’on appelle brillant. Et, comme je viens de vous le dire, l’opinion des hommes me touche peu ; non que je la dédaigne, mais parce qu’au contraire, je ne crois pas valoir la peine qu’ils pensent à moi.

 Mémoire à M. de Mably

 -          Est-ce que vous n’avez pas cherché toute votre vie à vous singulariser, à vous faire remarquer … en prenant systématiquement le contre-pied des théories des encyclopédistes, et de Voltaire en particulier, sur le progrès qui, selon vous, engendrerait plus de maux que de bienfaits, ou encore sur le théâtre, que vous aimiez pourtant, mais qui, en exaltant les passions, constituerait un véritable danger moral…

 -          Oh ! Quant au théâtre, je prenais surtout  la défense de ce fameux Alceste, le prétendu misanthrope que Molière a accoutré en ridicule… Le vrai misanthrope est un monstre, mais ici il s’agit d’un homme de bien qui déteste les mœurs de son siècle et la méchanceté de ses contemporains, qui, précisément parce qu’il aime ses semblables, hait les maux qu’ils se font réciproquement et les vices dont ces maux sont l’ouvrage. S’il était moins touché des erreurs de l’humanité, moins indigné des iniquités qu’il voit, serait-il plus humain lui-même ? Autant vaudrait soutenir qu’un tendre père aime mieux les enfants d’autrui que les siens, parce qu’il s’irrite des fautes de ceux-ci, et ne dit jamais rien aux autres…

Lettre à d’Alembert sur les spectacles

-          Pour en revenir à votre goût pour la singularité, pourquoi, pour ne citer qu’un exemple, très anecdotique, je vous l’accorde, n’avez-vous pas fait l’effort d’un peu d’élégance pour la première de votre opéra  « Le devin du village » en lequel vous placiez toute votre ambition de musicien, car c’est d’abord musicien que vous vouliez devenir ?

 -          Oui, oui,  c’est vrai, je voulais être musicien, la musique était toute ma vie…

En plus de composer, j’avais inventé un nouveau système de notation… qui n’a pas séduit malheureusement ces messieurs de l’Académie…

Je ne suis devenu écrivain que sur le tard, malgré moi …et avec une extrême difficulté. Mes manuscrits raturés, barbouillés, mêlés, indéchiffrables, attestent la peine qu’ils m’ont coûtée. Il n’y en a pas un qu’il ne m’ait fallu transcrire quatre ou cinq fois avant de le donner à la presse. Je n’ai jamais rien pu faire la plume à la main vis-à-vis d’une table et de mon papier. C’est à la promenade au milieu des rochers et des bois, c’est la nuit dans mon lit et durant mes insomnies que j’écris dans mon cerveau, l’on peut juger avec quelle lenteur, surtout pour un homme absolument dépourvu de mémoire verbale, et qui de la vie n’a pu retenir six vers par cœur…

Les Confessions. Livre III

Quelle était votre question déjà ?

 -          J’évoquais votre singulière tenue lors de la première de votre opéra… qui vous a, soit dit en passant, valu un franc succès, puisqu’il a été joué à l’Opéra de Paris jusqu’en 1829…

-          Ah, oui, et bien… J'étais ce jour-là dans le même équipage négligé qui m'était ordinaire : grande barbe et perruque assez mal peignée.

Prenant ce défaut de décence pour un acte de courage, j'entrai de cette façon dans la même salle où devaient arriver, peu de temps après, le roi, la reine, la famille royale et toute la cour. J'allai m'établir dans la loge qui était une grande loge sur le théâtre, vis-à-vis une petite loge plus élevée, où se plaça le roi avec madame de Pompadour. Environné de dames, et seul homme sur le devant de la loge, je ne pus douter qu'on ne m'eût mis là précisément pour être en vue. Quand on eut allumé, me voyant dans cet équipage au milieu de gens tous excessivement parés, je commençai d'être mal à mon aise : je me demandai si j'étais à ma place, si j'y étais mis convenablement ; et après quelques minutes d'inquiétude, je me répondis, Oui, avec une intrépidité qui venait peut-être plus de l'impossibilité de m'en dédire, que de la force de mes raisons. Je me dis : Je suis à ma place puisque je vois jouer ma pièce, que j'y suis invité, que je ne l'ai faite que pour cela, et qu'après tout personne n'a plus de droit que moi-même à jouir du fruit de mon travail et de mes talents. Je suis mis à mon ordinaire, ni mieux, ni pis : si je recommence à m'asservir à l'opinion dans quelque chose, m'y voilà bientôt asservi derechef en tout. Pour être toujours moi-même, je ne dois rougir, en quelque lieu que ce soit, d'être mis selon l'état que j'ai choisi ; mon extérieur est simple et négligé, mais non crasseux ni malpropre : la barbe ne l'est point en elle-même, puisque c'est la nature qui nous la donne, et que, selon les temps et les modes, elle est quelquefois un ornement.

On me trouvera ridicule, impertinent, eh ! que m'importe ! Je dois savoir endurer le ridicule et le blâme, pourvu qu'ils ne soient pas mérités. Après ce petit soliloque, je me raffermis si bien que j'aurais été intrépide, si j'eusse eu besoin de l'être. Mais, soit effet de la présence du maître, soit naturelle disposition des coeurs, je n'aperçus rien que d'obligeant et d'honnête dans la curiosité dont j'étais l'objet. J'en fus touché jusqu'à recommencer d'être inquiet sur moi-même et sur le sort de ma pièce, craignant d'effacer des préjugés si favorables, qui semblaient ne chercher qu'à m'applaudir. J'étais armé contre leur raillerie ; mais leur air caressant, auquel je ne m'étais pas attendu, me subjugua si bien, que je tremblais comme un enfant quand on commença. J'eus bientôt de quoi me rassurer. Dès la première scène, qui véritablement est d'une naïveté touchante, j'entendis s'élever dans les loges un murmure de surprise et d'applaudissement jusqu'alors inouï dans ce genre de pièces (…) J'entendais autour de moi un chuchotement de femmes qui me semblaient belles comme des anges, et qui s'entredisaient à demi-voix : Cela est charmant, cela est ravissant ; il n'y a pas un son là qui ne parle au coeur. Le plaisir de donner de l'émotion à tant d'aimables personnes m'émut moi-même jusqu'aux larmes, et je ne pus les contenir au premier duo, en remarquant que je n'étais pas seul à pleurer.

Les Confessions. Livre VIII

 -          L’émotion, les larmes… Vous êtes très romantique en fait !

 -          Je sentis avant de penser: c'est le sort commun de l'humanité. Je l'éprouvai plus qu'un autre. J'ignore ce que je fis jusqu'à cinq ou six ans; je ne sais comment j'appris à lire; je ne me souviens que de mes premières lectures et de leur effet sur moi: c'est le temps d'où je date sans interruption la conscience de moi-même. Ma mère avait laissé des romans. Nous nous mîmes à les lire après souper mon père et moi. Il n'était question d'abord que de m'exercer à la lecture par des livres amusants; mais bientôt l'intérêt devint si vif, que nous lisions tour à tour sans relâche et passions les nuits à cette occupation. Nous ne pouvions jamais quitter qu'à la fin du volume. Quelquefois mon père, entendant le matin les hirondelles, disait tout honteux: allons nous coucher; je suis plus enfant que toi. En peu de temps j'acquis, par cette dangereuse méthode, non seulement une extrême facilité à lire et à m'entendre. mais une intelligence unique à mon âge sur les passions. Je n'avais aucune idée des choses que tous les sentiments m'étaient déjà connus. Je n'avais rien conçu, j'avais tout senti. Ces émotions confuses que j'éprouvais coup sur coup n'altéraient point la raison que je n'avais pas encore; mais elles m'en formèrent une d'une autre trempe, et me donnèrent de la vie humaine des notions bizarres et romanesques, dont l'expérience et la réflexion n'ont jamais bien pu me guérir.

Les Confessions. Livre I

 

-          Revenons sur l’enfance justement… La vôtre a été plutôt heureuse, non ?

 -          Oui, oui, si vous mettez de côté le fardeau d’avoir coûté la vie à celle qui vous l’a donnée… et d’être né presque mourant…

 -          Mais, votre père, vous venez de le dire, vous a aimé, vous a appris… Il a joué son rôle…

-           -          C’est vrai, et je n’avais autour de moi que les meilleurs gens du monde. Mon père, ma tante, ma nourrice, nos amis, nos voisins, tout ce qui m’environnait m’aimait, et moi je les aimais de même.

Les enfants des rois ne sauraient être soignés avec plus de zèle que je le fus durant mes premiers ans, idolâtré de tout ce qui m’environnait, et toujours, ce qui est bien plus rare, traité en enfant chéri, jamais en enfant gâté. Jamais une seule fois, jusqu’à ma sortie de la maison paternelle, on ne m’a laissé courir seul dans la rue avec les autres enfants, jamais on n’eut à réprimer en moi ni à satisfaire aucune de ces fantasques humeurs qu’on impute à la nature, et qui naissent toutes de la seule éducation. J’avais les défauts de mon âge ; j’étais babillard, gourmand, quelquefois menteur. J’aurais volé des fruits, des bonbons, de la mangeaille ; mais jamais je n’ai pris plaisir à faire du mal, du dégât, à charger les autres, à tourmenter de pauvres animaux. Je me souviens pourtant d’avoir une fois pissé dans la marmite d’une de nos voisines, appelée Mme Clot, tandis qu’elle était au prêche. J’avoue même que ce souvenir me fait encore rire, parce que Mme Clot, bonne femme au demeurant, était bien la vieille la plus grognon que je connus de ma vie. Voilà la courte et véridique histoire de tous mes méfaits enfantins.

Mais je reviens un instant, si vous le voulez bien sur mes lectures avec mon père :

Les romans finirent avec l'été de 1719. L'hiver suivant, ce fut autre chose. La bibliothèque de ma mère épuisée, on eut recours à la portion de celle de son père qui nous était échue. Heureusement. il s'y trouva de bons livres; et cela ne pouvait guère être autrement, cette bibliothèque ayant été formée par un homme de goût et d'esprit. Le Sueur, Bossuet, Plutarque, Ovide, La Bruyère, Fontenelle et quelques tomes de Molière, furent transportés dans le cabinet de mon père, et je les lui lisais tous les jours, durant son travail.

J'y pris un goût rare et peut-être unique à cet âge. Plutarque surtout devint ma lecture favorite. Le plaisir que je prenais à le relire sans cesse me guérit un peu des romans. De ces intéressantes lectures, des entretiens qu'elles occasionnaient entre mon père et moi, se forma cet esprit libre et républicain, ce caractère indomptable et fier, impatient de joug et de servitude, qui m'a tourmenté tout le temps de ma vie dans les situations les moins propres à lui donner l'essor. Sans cesse occupé de Rome et d'Athènes, vivant pour ainsi dire avec leurs grands hommes, né moi-même citoyen d'une république. et fils d'un père dont l'amour de la patrie était la plus forte passion, je m'en enflammais à son exemple; je me croyais Grec ou Romain; je devenais le personnage dont je lisais la vie…

Les Confessions. Livre I

 -          A vous entendre parler de vos lectures d’enfance avec passion, on s’étonne que vous ayez pu écrire à l’âge de la maturité, je vous cite : « Il vaut toujours mieux trouver de soi-même les choses qu’on trouverait dans les livres », ou encore « Je hais les livres ; ils n’apprennent qu’à parler de ce qu’on ne sait pas. »

 -          Ce sont là des formulations qui peuvent paraître paradoxales, voire provocantes, mais vous n’ignorez pas que les questions d’éducation avec la publication de « l’Emile » prennent une place déterminante dans mon parcours d’écrivain. Au-delà de la question de la lecture, j’ai abordé bien des sujets concrets. J’aimerais bien que vous lisiez vous-même…tenez, par exemple, ceci sur le rôle de l’adulte face à un enfant difficile :

  « Votre enfant difficile gâte tout ce qu’il touche : ne vous fâchez point ; mettez hors de sa portée ce qu’il peut gâter. Il brise les meubles dont il se sert ; ne vous hâtez point de lui en donner d’autres : laissez-lui sentir le préjudice de la privation. Il casse les fenêtres de sa chambre ; laissez le vent souffler sur lui nuit et jour sans vous soucier des rhumes ; car il vaut mieux qu’il soit enrhumé que fou. Ne vous plaignez jamais des incommodités qu’il vous cause, mais faites qu’il les sente le premier. À la fin vous faites raccommoder les vitres, toujours sans rien dire. Il les casse encore ? changez alors de méthode ; dites-lui sèchement, mais sans colère : Les fenêtres sont à moi ; elles ont été mises là par mes soins ; je veux les garantir. Puis vous l’enfermerez à l’obscurité dans un lieu sans fenêtre.

 -          Mais… c’est monstrueux ! En somme, vous préconisez de mettre l’enfant au cachot ! 

 -          Ne vous emportez pas trop. Savez-vous quel est le plus sûr moyen de rendre votre enfant misérable ?

 -          Euh… non… l’absence de tendresse peut-être ?

 -          C’est de l’accoutumer à tout obtenir. Mais poursuivez… Vous allez voir ce qu’il advient de l’enfant au cachot, comme vous dites

 -          À ce procédé si nouveau l’enfant commence par crier, tempêter ; personne ne l’écoute. Bientôt il se lasse et change de ton ; il se plaint, il gémit : un domestique se présente, le mutin le prie de le délivrer. Sans chercher de prétexte pour n’en rien faire, le domestique répond : J’ai aussi des vitres à conserver, et s’en va. Enfin, après que l’enfant aura demeuré là plusieurs heures, assez longtemps pour s’y ennuyer et s’en souvenir, quelqu’un lui suggérera de vous proposer un accord au moyen duquel vous lui rendriez la liberté, et il ne casserait plus de vitres. Il ne demandera pas mieux. Il vous fera prier de le venir voir : vous viendrez ; il vous fera sa proposition, et vous l’accepterez à l’instant en lui disant : C’est très bien pensé ; nous y gagnerons tous deux : que n’avez-vous eu plus tôt cette bonne idée ! Et puis, sans lui demander ni protestation ni confirmation de sa promesse, vous l’embrasserez avec joie et l’emmènerez sur-le-champ dans sa chambre, regardant cet accord comme sacré et inviolable autant que si le serment y avait passé. Quelle idée pensez-vous qu’il prendra, sur ce procédé, de la foi des engagements et de leur utilité ? Je suis trompé s’il y a sur la terre un seul enfant, non déjà gâté, à l’épreuve de cette conduite, et qui s’avise après cela de casser une fenêtre à dessein. »

 -          Si je vous comprends bien, il s’agit déjà de passer avec l’enfant une sorte de contrat social ?

 -          Ah ! vous voyez, vous progressez ! 

Notre manie enseignante et pédantesque est toujours d’apprendre aux enfants ce qu’ils apprendraient beaucoup mieux d’eux-mêmes, et d’oublier ce que nous aurions pu seuls leur enseigner. Y a-t-il rien de plus sot que la peine qu’on prend pour leur apprendre à marcher, comme si l’on avait vu quelqu’un qui, par la négligence de sa nourrice, ne sût pas marcher étant grand ? Combien voit-on de gens au contraire marcher mal toute leur vie, parce qu’on leur a mal appris à marcher !

Mais, tenez, j’aimerais bien que vous lisiez encore ceci où il est question du rôle des mères :

 -          Les pays où l'on emmaillote les enfants sont ceux qui fourmillent de bossus, de boiteux, de cagneux, de noués, de rachitiques, de gens contrefaits de toute espèce. De peur que les corps ne se déforment par des mouvements libres, on se hâte de les déformer en les mettant en presse. On les rendrait volontiers perclus pour les empêcher de s'estropier. Une contrainte si cruelle pourrait-elle ne pas influer sur leur humeur ainsi que sur leur tempérament ? Leur premier sentiment est un sentiment de douleur et de peine : ils ne trouvent qu'obstacles à tous les mouvements dont ils ont besoin: plus malheureux qu'un criminel aux fers, ils font de vains efforts, ils s'irritent, ils crient. Leurs premières voix, dites-vous, sont des pleurs ? Je le crois bien : vous les contrariez dès leur naissance ; les premiers dons qu'ils reçoivent de vous sont des chaînes ; les premiers traitements qu'ils éprouvent sont des tourments. N'ayant rien de libre que la voix, comment ne s'en serviraient-ils pas pour se plaindre ? Ils crient du mal que vous leur faites : ainsi garrottés, vous crieriez plus fort qu'eux.

D'où vient cet usage déraisonnable ? d'un usage dénaturé. Depuis que les mères, méprisant leur premier devoir, n'ont plus voulu nourrir leurs enfants, il a fallu les confier à des femmes mercenaires, qui, se trouvant ainsi mères d'enfants étrangers pour qui la nature ne leur disait rien, n'ont cherché qu'à s'épargner de la peine. Il eût fallu veiller sans cesse sur un enfant en liberté ; mais, quand il est bien lié, on le jette dans un coin sans s'embarrasser de ses cris. Pourvu qu'il n'y ait pas de preuves de la négligence de la nourrice, pourvu que le nourrisson ne se casse ni bras ni jambe, qu'importe, au surplus, qu'il périsse ou qu'il demeure infirme le reste de ses jours ? On conserve ses membres aux dépens de son corps, et, quoi qu'il arrive, la nourrice est disculpée. (…)

Au moindre tracas qui survient, on le suspend à un clou comme un paquet de hardes ; et tandis que, sans se presser, la nourrice vaque à ses affaires, le malheureux reste ainsi crucifié. 

-          On sait l’influence énorme qu’a eu votre « Émile »  sur ce qu’on a appelé la pédagogie nouvelle au 20ème siècle, sur des théoriciens comme Maria Montessori, Célestin Freinet ou Fernand Deligny…

 -          Oui, je crois savoir qu’ ils se sont en tout cas emparés de la plus grande, la plus importante et la plus utile des règles que je prescrivais : l’important n’est pas de gagner du temps mais d’en perdre !

 -          Sur le fond, que reprochiez-vous à l’éducation traditionnelle ?

 -          Mais… sa barbarie tout simplement ….qui sacrifie le présent à un avenir incertain, qui charge un enfant de chaînes de toute espèce, et commence par le rendre misérable, pour lui préparer au loin je ne sais quel prétendu bonheur dont il est à croire qu'il ne jouira jamais ? Quand je supposerais cette éducation raisonnable dans son objet, comment voir sans indignation de pauvres infortunés soumis à un joug insupportable et condamnés à des travaux continuels comme des galériens, sans être assuré que tant de soins leur seront jamais utiles! L'âge de la gaieté se passe au milieu des pleurs, des châtiments, des menaces, de l'esclavage. On tourmente le malheureux pour son bien ; et l'on ne voit pas la mort qu'on appelle, et qui va le saisir au milieu de ce triste appareil. Qui sait combien d'enfants périssent victimes de l'extravagante sagesse d'un père ou d'un maître ? Heureux d'échapper à sa cruauté, le seul avantage qu'ils tirent des maux qu'il leur a fait souffrir est de mourir sans regretter la vie, dont ils n'ont connu que les tourments. (…)

 -          Mais n’est-ce pas dans l’âge de l’enfance, où les peines sont le moins sensibles, qu’il faut corriger les mauvaises inclinations pour n’avoir plus à le faire dans l’âge de raison ?

 -          Qui vous dit que tout cet arrangement est à votre disposition, et que toutes ces belles instructions dont vous accablez le faible esprit d'un enfant ne lui seront pas un jour plus pernicieuses qu'utiles  ? Qui vous assure que vous épargnez quelque chose par les chagrins que vous lui prodiguez  ? Pourquoi lui donnez-vous plus de maux que son état n'en comporte, sans être sûr que ces maux présents sont à la décharge de l’avenir ? Et comment me prouverez-vous que ces mauvais penchants dont vous prétendez le guérir ne lui viennent pas de vos soins mal entendus, bien plus que de la nature ? Malheureuse prévoyance, qui rend un être actuellement misérable, sur l'espoir bien ou mal fondé de le rendre heureux un jour !

 Emile ou de l’Education. Livre II

 -          Vous n’aimerez pas la question suivante qui vous a été souvent posée. Je sais qu’elle a empoisonné votre vie réelle… et posthume et que certains comme Voltaire, choisissant toujours de vous attaquer plus violemment encore sur vos conduites privées que sur le contenu de vos œuvres, ont inlassablement mis en avant le fait que vous ayez abandonné vos cinq enfants. Comment l’auteur de « l’Emile », le précepteur attentif… Comment vous qui adoriez les enfants avez-vous pu à cinq reprises prendre une aussi terrible décision ?            

Peut-être n’aurais-je pas écrit « l’Emile » si je n’avais pas été poussé par le remords…

    Oui, Madame, j'ai mis mes enfants aux Enfants-Trouvés ; j'ai chargé de leur entretien l'établissement fait pour cela. Si ma misère et mes maux m'ôtent le pouvoir de remplir un soin si cher, c'est un malheur dont il faut me plaindre, et non un crime à me reprocher. Je leur dois la subsistance ; je la leur ai procurée meilleure ou plus sûre au moins que je n'aurais pu la leur donner moi-même ; cet article est avant tout. Ensuite, vient la déclaration de leur mère qu'il ne faut pas déshonorer.

    Vous connaissez ma situation ; je gagne mon pain au jour le jour avec assez de peine ; comment nourrirais-je encore une famille. [...]

    Accablé d'une maladie douloureuse et mortelle, je ne puis espérer encore une longue vie ; quand je pourrais entretenir, de mon vivant, ces infortunés destinés à souffrir un jour, ils paieraient chèrement l'avantage d'avoir été tenus un peu plus délicatement qu'ils ne pourront l'être où ils sont. Leur mère, victime de mon zèle indiscret, chargée de sa propre honte et de ses propres besoins, presque aussi valétudinaire, et encore moins en état de les nourrir que moi, sera forcée de les abandonner à eux-mêmes ; et je ne vois pour eux que l'alternative de se faire décrotteurs ou bandits, ce qui revient bientôt au même. Si du moins leur état était légitime, ils pourraient trouver plus aisément des ressources. Ayant à porter à la fois le déshonneur de leur naissance et celui de leur misère, que deviendront-ils ? [...]

    Ce mot d'Enfants-Trouvés vous en imposerait-il, comme si l'on trouvait ces enfants dans les rues, exposés à périr si le hasard ne les sauve ? Soyez sûre que vous n'auriez pas plus d'horreur que moi pour l'indigne père qui pourrait se résoudre à cette barbarie : elle est trop loin de mon cœur pour que je daigne m'en justifier. Il y a des règles établies ; informez-vous de ce qu'elles sont et vous saurez que les enfants ne sortent des mains de la sage femme que pour passer dans celle d'une nourrice. Je sais que ces enfants ne sont pas élevés délicatement : tant mieux pour eux, ils en deviennent plus robustes ; on ne leur donne rien de superflu, mais ils ont le nécessaire ; on n'en fait pas des messieurs, mais des paysans ou des ouvriers.  Je ne vois rien, dans cette manière de les élever, dont je ne fisse choix pour les miens. Quand j'en serais le maître, je ne les préparerais point, par la mollesse, aux maladies que donnent la fatigue et les intempéries de l'air à ceux qui n'y sont pas faits.  Ils ne sauraient ni danser ni monter à cheval ; mais ils auraient de bonnes jambes infatigables.  Je n'en ferais ni des auteurs ni des gens de bureau ; je ne les exercerais point à manier la plume, mais la charrue, la lime ou le rabot, instruments qui font mener une vie saine, laborieuse, innocente, dont on n'abuse jamais pour mal faire, et qui n'attire point d'ennemis en faisant bien. C'est à cela qu'ils sont destinés ; par la rustique éducation qu'on leur donne, ils seront plus heureux que leur père.

    Je suis privé du plaisir de les voir, et je n'ai jamais savouré la douceur des embrassements paternels. Hélas ! je vous l'ai déjà dit, je ne vois là que de quoi me plaindre, et je les délivre de la misère à mes dépens. Ainsi voulait Platon que tous les enfants fussent élevés dans sa république ; que chacun restât inconnu à son père, et que tous fussent les enfants de l’État. 

Ah, Madame, ce que vous prenez pour le déshonneur du vice n'est que celui de la pauvreté !

Lettre à Madame de Francueil

Malgré toutes vos justifications, la femme que je suis est profondément indignée par le sort que vous avez fait à Thérèse Levasseur, votre compagne, en lui arrachant par cinq fois la chair de sa chair… Excusez-moi, mais cela je ne peux pas l’admettre…Avez-vous seulement un peu aimé cette femme qui savait à peine lire et écrire, et a passé sa vie à vous servir ?

-          Je l’ai aimée… toute ma vie…profondément…

Vous n’apparteniez pas du tout au même monde. Comment l’avez-vous rencontrée ?

-          La première fois que je vis paraître cette fille à table, je fus frappé de son maintien modeste, et plus encore de son regard vif et doux, qui pour moi n'eut jamais son semblable. La table était composée de plusieurs abbés irlandais, gascons, et autres gens de pareille étoffe. 

    Il n'y avait là que moi seul qui parlât et se comportât décemment. On agaça la petite ; je pris sa défense. Aussitôt les lardons tombèrent sur moi. Quand je n'aurais eu naturellement aucun goût pour cette pauvre fille, la compassion, la contradiction m'en auraient donné. J'ai toujours aimé l'honnêteté dans les manières et dans les propos, surtout avec le sexe. Je devins hautement son champion. Je la vis sensible à mes soins ; et ses regards, animés par la reconnaissance, qu'elle n'osait exprimer de bouche, n'en devenaient que plus pénétrants.

    Elle était très timide ; je l'étais aussi. La liaison, que cette disposition commune semblait éloigner, se fit pourtant très rapidement. L'hôtesse, qui s'en aperçut, devint furieuse ; et ses brutalités avancèrent encore mes affaires auprès de la petite, qui, n'ayant que moi seul d'appui dans la maison, me voyait sortir avec peine et soupirait après le retour de son protecteur. Le rapport de nos cœurs, le concours de nos dispositions eut bientôt son effet ordinaire. Elle crut voir en moi un honnête homme ; elle ne se trompa pas. Je crus voir en elle une fille sensible, simple et sans coquetterie ; je ne me trompai pas non plus. Je lui déclarai d'avance que je ne l'abandonnerais ni ne l'épouserais jamais. L'amour, l'estime, la sincérité naïve furent les ministres de mon triomphe ; et c'était parce que son coeur était tendre et honnête que je fus heureux sans être entreprenant.

    Je n'avais cherché d'abord qu'à me donner un amusement. Je vis que j'avais plus fait, et que je m'étais donné une compagne. Un peu d'habitude avec cette excellente fille, un peu de réflexion sur ma situation me firent sentir qu'en ne songeant qu'à mes plaisirs, j'avais beaucoup fait pour mon bonheur.

Les Confessions. Livre VII

 

Vous dites avoir profondément aimé Thérèse que, conformément à votre promesse, vous n’avez en effet jamais abandonnée, que vous avez même épousée sur le tard… mais le moins qu’on puisse dire, c’est qu’elle ne fut pas la seule femme de votre vie !

-          Mon plus grand malheur fut toujours de ne pouvoir résister aux caresses ! Les femmes m’ont aimé, c’est vrai

 Parlez-nous de la première d’entre toutes, de celle qui vous a initié au monde et à l’amour, de celle qui vous a toujours appelé « Petit »

-          De Maman ?

Oui,  de Mme de Warens. Vous étiez très jeune lors de votre première rencontre

J'étais au milieu de ma seizième année…   J'avais avec la timidité de mon âge celle d'un naturel très aimant, toujours troublé par la crainte de déplaire.  Je lui avais fait une belle lettre en style d'orateur, où, cousant des phrases des livres avec des locutions d'apprenti, je déployais toute mon éloquence pour capter sa bienveillance… Je m'étais figuré une vieille dévote bien rechignée : la bonne Dame de M. de Pontverre ne pouvait être autre chose à mon avis. Or, Je vis un visage pétri de grâces, de beaux yeux bleus pleins de douceur, un teint éblouissant, le contour d'une gorge enchanteresse. Rien n'échappa au rapide coup d'œil du jeune prosélyte : car je devins à l'instant le sien, sûr qu'une religion prêchée par de tels missionnaires ne pouvait manquer de mener en paradis… Elle fut pour moi la plus tendre des mères, qui jamais ne chercha son plaisir, mais toujours mon bien ; et si les sens entrèrent dans mon attachement pour elle, ce n’était pas pour en changer la nature, mais pour le rendre seulement plus exquis, pour m’enivrer du charme d’avoir une maman jeune et jolie qu’il m’était délicieux de caresser ; je dis caresser au pied de la lettre, car jamais elle n’imagina de m’épargner les baisers ni les plus tendres caresses maternelles, et jamais il n’entra dans mon cœur d’en abuser.

Les Confessions. Livre II

Elle ne fut pas que votre mère symbolique !

 -          Non, elle daigna aimer l’homme que j’étais devenu quelques années plus tard, et ce fut le court bonheur de ma vie, les paisibles mais rapides moments qui m’ont donné le droit de dire que j’ai vécu…

-           -    Avant d’aborder la dernière partie de notre entretien, je vous propose de faire une petite pause musicale avec un nouvel extrait de votre Devin du village.

 -          Bien volontiers…

 -          Vos idées philosophiques ont, on le sait, largement influencé les révolutionnaires de 89, et, à leur suite, nombre de théoriciens du  19ème siècle, non seulement en France mais dans le monde entier. Aujourd’hui encore, la récente période électorale vient d’en fournir une éloquente démonstration, elles servent de référence fondamentale à ceux qui continuent de se battre pour la démocratie. Nous n’avons  malheureusement pas le temps de les développer ici, et je craindrais fort par ailleurs mes propres insuffisances, ma trop superficielle connaissance de votre œuvre pour m’aventurer dans cet exercice. Je vous connais mal en fait, comme beaucoup de gens, je crois… Quand j’étais au lycée (mais il me semble que ça n’a guère changé aujourd’hui), les professeurs de lettres et de philosophie se renvoyaient la charge de nous initier à votre oeuvre au prétexte qu’elle était trop philosophique pour les uns et trop littéraire pour les autres…. A ce jeu de ping-pong, nous n’avons pas retenu grand-chose de votre pensée politique sinon peut-être ces deux grandes affirmations : « L’homme est né libre et bon mais c’est la société qui l’a corrompu » et « Les inégalités se créent avec le pouvoir des riches contre les pauvres »… C’est bien cela ?

 -          Euh… oui, c’est un peu court naturellement et vous oubliez un point essentiel : la naissance du droit de propriété est la source de tous les maux.

 -          Expliquez-moi.

 -          Le premier qui, ayant enclos un terrain, s’avisa de dire : Ceci est à moi, et trouva des gens assez simples pour le croire, fut le vrai fondateur de la société civile. Que de crimes, de guerres, de meurtres, que de misères et d’horreurs n’eût point épargnés au genre humain celui qui, arrachant les pieux ou comblant le fossé, eût crié à ses semblables : Gardez-vous d’écouter cet imposteur ; vous êtes perdus, si vous oubliez que les fruits sont à tous, et que la terre n’est à personne. Mais il y a grande apparence, qu’alors les choses en étaient déjà venues au point de ne pouvoir plus durer comme elles étaient ; car cette idée de propriété, dépendant de beaucoup d’idées antérieures qui n’ont pu naître que successivement, ne se forma pas tout d’un coup dans l’esprit humain. Il fallut faire bien des progrès, acquérir bien de l’industrie et des lumières, les transmettre et les augmenter d’âge en âge, avant que d’arriver à ce dernier terme de l’état de nature. Reprenons donc les choses de plus haut et tâchons de rassembler sous un seul point de vue cette lente succession d’événements et de connaissances, dans leur ordre le plus naturel.

 -          Mais lisez vous-même, c’est l’occasion de compléter vos connaissances…

    Tant que les hommes se contentèrent de leurs cabanes rustiques, tant qu’ils se bornèrent à coudre leurs habits de peaux avec des épines ou des arêtes, à se parer de plumes et de coquillages, à se peindre le corps de diverses couleurs, à perfectionner ou à embellir leurs arcs et leurs flèches, à tailler avec des pierres tranchantes quelques canots de pêcheurs ou quelques grossiers instruments de musique, en un mot tant qu’ils ne s’appliquèrent qu’à des ouvrages qu’un seul pouvait faire, et qu’à des arts qui n’avaient pas besoin du concours de plusieurs mains, ils vécurent libres, sains, bons et heureux autant qu’ils pouvaient l’être par leur nature, et continuèrent à jouir entre eux des douceurs d’un commerce indépendant : mais dès l’instant qu’un homme eut besoin du secours d’un autre ; dès qu’on s’aperçut qu’il était utile à un seul d’avoir des provisions pour deux, l’égalité disparut, la propriété s’introduisit, le travail devint nécessaire et les vastes forêts se changèrent en des campagnes riantes qu’il fallut arroser de la sueur des hommes, et dans lesquelles on vit bientôt l’esclavage et la misère germer et croître avec les moissons.

Discours sur l’inégalité

C’est ce discours sur l’inégalité, n’est-ce pas, qui vous a valu l’une des attaques les plus féroces de Voltaire : « Il prend envie de marcher à quatre pattes quand on lit votre ouvrage », vous écrivit-il. Comment l’avez-vous reçue ?

 

Mal, évidemment,  mais je me fiche aujourd’hui comme à l’époque de ce courtisan argenté opportuniste qui fut à l’origine de nombre de mes malheurs…Ce qu’il ne pouvait supporter, c’était justement que je dénonce les inégalités entre les hommes, non pas en un quelconque royaume imaginaire, et sous couvert de sa fameuse ironie, mais bien ici et maintenant, dans le monde dans lequel nous vivions lui et moi de façon fort différente, lui dans les ors, moi dans la plus extrême précarité

    Le luxe est un remède beaucoup pire que le mal qu’il prétend guérir ; ou plutôt, il est lui-même le pire de tous les maux, dans quelque état grand ou petit que ce puisse être, et qui, pour nourrir des foules de valets et de misérables qu’il a faits, accable et ruine le laboureur et le citoyen.

Si je vous comprends bien, l’argent est selon vous à l’origine de tous les maux ?

-                     Tous les avantages de la société ne sont-ils pas pour les puissants et les riches? tous les emplois lucratifs ne sont-ils pas remplis par eux seuls? toutes les grâces, toutes les exemptions ne leur sont-elles pas réservées ? et l'autorité publique n'est-elle pas en leur faveur ? Qu'un homme de considération vole ses créanciers ou fasse d'autres friponneries, n'est-il pas toujours sûr de l'impunité ? Les coups de bâton qu'il distribue, les violences qu'il commet, les meurtres mêmes et les assassinats dont il se rend coupable, ne sont-ce pas des affaires qu'on assoupit, et dont au bout de six mois il n'est plus question ? Que ce même homme soit volé, toute la police est aussitôt en mouvement, et malheur aux innocents qu'il soupçonne. Passe-t-il dans un lieu dangereux ? voilà les escortes en campagne : l'essieu de sa chaise vient-il à rompre ? tout vole à son secours : fait-on du bruit à sa porte ? il dit un mot, et tout se tait : la foule l'incommode-t-elle ? il fait un signe, et tout se range : un charretier se trouve-t-il sur son passage ? ses gens sont prêts à l'assommer; et cinquante honnêtes piétons allant à leurs affaires seraient plutôt écrasés, qu'un faquin oisif retardé dans son équipage. Tous ces égards ne lui coûtent pas un sou; ils sont le droit de l'homme riche, et non le prix de la richesse. Que le tableau du pauvre est différent! plus l'humanité lui doit, plus la société lui refuse : toutes les portes lui sont fermées, même quand il a le droit de les faire ouvrir; et si quelquefois il obtient justice, c'est avec plus de peine qu'un autre n'obtiendrait grâce : s'il y a des corvées à faire, une milice à tirer, c'est à lui qu'on donne la préférence; il porte toujours, outre sa charge, celle dont son voisin plus riche a le crédit de se faire exempter : au moindre accident qui lui arrive, chacun s'éloigne de lui : si sa pauvre charrette renverse, loin d'être aidé par personne, je le tiens heureux s'il évite en passant les avanies des gens lestes d'un jeune duc : en un mot, toute assistance gratuite le fuit au besoin, précisément parce qu'il n'a pas de quoi la payer; mais je le tiens pour un homme perdu s'il a le malheur d'avoir l'âme honnête, une fille aimable, et un puissant voisin.

 

-          Ce que vous critiquez là avec vigueur, c’est en fait le régime monarchique, dont, l’un des tout premiers, vous avez prédit la fin ?

 -          Un défaut essentiel et inévitable, qui mettra toujours le gouvernement monarchique au-dessous du républicain, est que dans celui-ci la voix publique n’élève presque jamais aux premières places que des hommes éclairés et capables, qui les remplissent avec honneur ; au lieu que ceux qui parviennent dans les monarchies ne sont le plus souvent que de petits brouillons, de petits fripons, de petits intrigants, à qui les petits talents, qui font dans les cours parvenir aux grandes places, ne servent qu’à montrer au public leur ineptie aussitôt qu’ils y sont parvenus. Le peuple se trompe bien moins sur ce choix que le prince ; et un homme d’un vrai mérite est presque aussi rare dans le ministère qu’un sot à la tête d’un gouvernement républicain. Aussi, quand, par quelque heureux hasard, un de ces hommes nés pour gouverner prend le timon des affaires dans une monarchie presque abîmée par ces tas de jolis régisseurs, on est tout surpris des ressources qu’il trouve, et cela fait époque dans un pays. Pour qu’un état monarchique pût être bien gouverné, il faudrait que sa grandeur ou son étendue fût mesurée aux facultés de celui qui gouverne.

 -          Et… la seule alternative à cela, c’est la démocratie ?

 -          Seul le régime démocratique est digne de l’homme… mais la question est extraordinairement complexe… A prendre le terme dans la rigueur de l’acception, il n’a jamais existé de véritable démocratie, et il n’en existera jamais. Il est contre l’ordre naturel que le grand nombre gouverne et que le petit soit gouverné. On ne peut imaginer que le peuple reste incessamment assemblé pour vaquer aux affaires publiques, et l’on voit aisément qu’il saurait établir pour cela des commissions sans que la forme de l’administration change… S’il y avait un peuple de dieux, il se gouvernerait démocratiquement… Le citoyen doit s’armer de force et de constance, et dire chaque jour de sa vie au fond de son cœur ce que disait un vertueux Palatin : Je préfère une liberté agitée qu’une servitude tranquille

 

Du contrat social. Livre III

 

-          Après  sa visite aux Charmettes (qui, le saviez-vous, attire aujourd’hui comme au siècle dernier, des promeneurs passionnés de votre œuvre), un étudiant allemand s’est adressé directement à vous dans le livre d’or à la veille de la seconde guerre mondiale : « Dans le temps où une catastrophe terrible nous menace, où la barbarie totalitaire sévit, tu serais avec nous dans la lutte pour la liberté et tu serais aussi haï et poursuivi par les barbares comme tu le fus par des despotes de ton temps. Tes paroles ont gardé leur sens pour notre siècle si tourmenté. Vive la liberté. »

La liberté, c’est le maître mot ?

 -          Oui, bien sûr, mais la liberté consiste moins à faire sa volonté qu’à ne pas être soumis à celle d’autrui

 -          Pour conclure, car le temps nous manque malheureusement, et il en faudrait beaucoup plus pour explorer tous les chemins buissonniers de votre vie et de votre pensée, y a-t-il quelque chose que vous regrettiez ?

 -          La chose que je regrette le plus dans les détails de ma vie dont j'ai perdu la mémoire est de n'avoir pas fait des journaux de mes voyages. Jamais je n'ai tant pensé, tant existé, tant vécu, tant été moi, si j'ose ainsi dire, que dans ceux que j'ai faits seul et à pied. La marche a quelque chose qui anime et avive mes idées : je ne puis presque penser quand je reste en place : il faut que mon corps soit en branle pour y mettre mon esprit. La vue de la campagne, la succession des aspects agréables, le grand air, le grand appétit, la bonne santé que je gagne en marchant, tout cela dégage mon âme, me donne une plus grande audace de penser, me jette en quelque sorte dans l'immensité des êtres pour les combiner, les choisir, me les approprier à mon gré, sans gêne et sans crainte. Je dispose en maître de la nature entière ; mon cœur, errant d'objet en objet, s'unit, s'identifie à ceux qui le flattent, s'entoure d'images charmantes, s'enivre de sentiments délicieux. On a, dit-on, trouvé de tout cela dans mes ouvrages, quoique écrits vers le déclin de mes ans. Oh ! si l'on eût vu ceux de ma première jeunesse, ceux que j'ai faits durant mes voyages, ceux que j'ai composés et que je n'ai jamais écrits... Pourquoi, direz-vous, ne les pas écrire ? Et pourquoi les écrire ? vous répondrai-je : pourquoi m'ôter le charme actuel de la jouissance, pour dire à d'autres que j'avais joui ? Que m'importaient des lecteurs, un public, et toute la terre, tandis que je planais dans le ciel ? D'ailleurs, portais-je avec moi du papier, des plumes ? Si j'avais pensé à tout cela, rien ne me serait venu. Je ne prévoyais pas que j'aurais des idées : elles viennent quand il leur plaît, non quand il me plaît. Elles ne viennent point, ou elles viennent en foule, elles m'accablent de leur nombre et de leur force. Dix volumes par jour n'auraient pas suffi. Où prendre du temps pour les écrire ? En arrivant je ne songeais qu'à bien dîner. En partant je ne songeais qu'à bien marcher. Je sentais qu'un nouveau paradis m'attendait à la porte. Je ne songeais qu'à l'aller chercher.

Les Confessions. Livre IV

-          Et votre plus grande satisfaction ?

 -          Etre resté fidèle à ma devise : « Vitam impendere vero »

 -          J’ai dit le bien et le mal avec la même franchise. Je n’ai rien tu de mauvais, rien ajouté de bon, et s’il m’est arrivé d’employer quelque ornement indifférent, ce n’a jamais été que pour remplir un vide occasionné par mon défaut de mémoire ; j’ai pu supposer vrai ce que je savais avoir pu l’être, jamais ce que je savais être faux. J’ai consacré ma vie à la vérité.

 

Lettre à d’Alembert sur les spectacles

-          Merci Jean-Jacques Rousseau !

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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