"Je hais le nouvel an", par Antonio GRAMSCI

publié le 5 janv. 2015 à 02:18 par Jean-Pierre Rissoan

"Je hais le nouvel an",

 

    Chaque matin, à me réveiller encore sous la voûte céleste, je sens que c’est pour moi la nouvelle année. C’est pourquoi je hais ces "nouvel an" à échéance fixe qui font de la vie et de l’esprit humain une entreprise commerciale avec ses entrées et sorties en bonne et due forme, son bilan et son budget pour l’exercice à venir. Ils font perdre le sens de la continuité de la vie et de l’esprit. On finit par croire sérieusement que d’une année à l’autre existe une solution de continuité et que commence une nouvelle histoire, on fait des résolutions et l’on regrette ses erreurs etc. etc.. C’est un travers des dates en général. On dit que la chronologie est l’ossature de l’Histoire; on peut l’admettre. Mais il faut admettre aussi qu’il y a quatre ou cinq dates fondamentales que toute personne bien élevée conserve fichée dans un coin de son cerveau et qui ont joué de vilains tours à l’Histoire. Elles aussi sont des "nouvel an". Le nouvel an de l’Histoire romaine, ou du Moyen Âge, ou de l’Époque moderne. Et elles sont devenues tellement envahissantes et fossilisantes que nous nous surprenons nous-mêmes à penser quelquefois que la vie en Italie a commencé en 752, et que 1490 ou 1492 sont comme des montagnes que l’humanité a franchies d’un seul coup en se retrouvant dans un nouveau monde, en entrant dans une nouvelle vie. Ainsi la  date devient un obstacle, un parapet qui empêche de voir que l’histoire continue de se dérouler avec la même ligne fondamentale et inchangée, sans arrêts brusques, comme lorsque au cinéma la pellicule se déchire et laisse place à un intervalle de lumière éblouissante. Voilà pourquoi je déteste le nouvel an. Je veux que chaque matin soit pour moi une année nouvelle. Chaque jour je veux faire les comptes avec moi-même, et me renouveler chaque jour. Aucun jour prévu pour le repos. Les pauses je les choisis moi-même, quand je me sens ivre de vie intense et que je veux faire un plongeon dans l’animalité pour en retirer une vigueur nouvelle. Pas de rond-de-cuir spirituels. Chaque heure de ma vie je la voudrais neuve, fût-ce en la rattachant à celles déjà parcourues. Pas de jour de jubilation aux rimes obligées collectives, à partager avec des étrangers qui ne m’intéressent pas. Parce qu’ont jubilé les grands-parents de nos grands parents etc., nous devrions nous aussi ressentir le besoin de la jubilation. Tout cela est écœurant.

        Antonio Gramsci, 1er janvier 1916 sur l’Avanti !, édition de Turin, rubrique « Sotto la Mole ».

        Traduit par Olivier Favier.

 

    Texte présenté ainsi :

    31 décembre 2014 |  Par Marc Tertre@http://static.mediapart.fr/sites/all/themes/mediapart/mediapart/images/outil_pdf.png

C'est une traduction du grand penseur italien faite par Olivier Favier, un des infatigables chroniqueurs du blog  "Dormira jamais", une de mes adresses favorites (et que j'aimerais vous faire connaitre)  pour penser, pour rêver, pour se battre...

Elle me permet de rendre hommage à ce site bienvenu en ces temps de confusion et de doute Dormira Jamais, et à un de ses animateurs (que je ne connais que par la magie du virtuel, mais que je lis régulièrement).

Et de rappeler comment Gramsci fut un penseur important, et toujours actuel, qui conjugue érudition impressionnante, volonté déterminée, courage intellectuel et physique impressionnant, et imagination largement ouverte vers d'autres horizons. Place au commentateur, à l'analyste, au moraliste même.



J.C. Romettino qui me fait passer ce texte ajoute pour sa part  :  

 

C’est aussi l’occasion de rappeler que la date est une convention :

L’an 2015 est censé être les 2015ème de la naissance du dénommé Christ qui, si l’on en croit les calculs basés sur l’astronome, serait né – s’il est né – en 4 ou 5 avant JC ! D’où la crédibilité douteuse de l’existence de l’individu…

Mais le 1er janvier 2015 n’est que le 19 décembre 2014 du calendrier julien (conservé dans la religion orthodoxe), le 10 teveth 5775 de la religion juive, le 10 rabi al-Awwal 1436 de la religion musulmane, l’an 2768 de l’ère romaine, l’an 4388 de l’ère gauloise, l’an 5117 de l’ère hindoue, l’an 4712 de l’ère chinoise,  sans oublier que le calendrier, à rebours, "Before présent" (BP) des archéologues se réfère au "présent" de 1950 et que, pour le calendrier électronique, selon le système à base 1900 pour excel PC il s’agit du 42005ème jour, tandis qu’il s’agit du 40543ème jour selon le système à base 1904 pour excel Mac, chacun sachant évidemment que l’origine du temps du monde informatique est le 1er janvier 1970, début de l’ère UNIX, date depuis laquelle le temps est exprimé en secondes …

 

Il n’en reste pas moins qu’il est un calendrier éminemment rationnel : le calendrier républicain entré en vigueur en 1793.

Il commence le 22 septembre 1792, tout à la fois premier jour de la République et symbole de l’égalité puisque, ce jour là, partout dans le monde le jour et la nuit sont égaux. À l’aune de ce repère « nôtre » très occidental 1er janvier est en fait le 11 nivôse 223 en l’an I de la République. Et c’est à cause de l’Europe (déjà !) qu’il fut abandonné en 1805 ! 

Quelques hurluberlus persistent à rappeler la chose chaque année à l'occasion d'un banquet républicain commémorant la guillotinnade du ci-devant roi Louis : ainsi, à Lyon, ce banquet aura lieu le 3 pluviôse 223, vendredi 23 janvier pour les profanes... 

  

D’accord, donc, avec Gramsci dans sa dénonciation du caractère obligatoire et commercial de la date/festivité.

Mais pas entièrement puisque le 1er de l’an donne – aussi - la possibilité de (re)dire aux amis qu’on les aime et  d’envoyer à d'autres des signes de convivialité, chose pas inutile dans ce monde qui a tendance à devenir de plus en plus un monde  du chacun pour soi. 

Et donc, bonne année !   

 

 

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