JJR. Jean-Jacques Rousseau : ce qu'il faut savoir... (2ème partie)

publié le 31 janv. 2012 à 03:15 par Jean-Pierre Rissoan   [ mis à jour : 8 avr. 2013 à 04:19 ]

Cet article est la suite de Jean-Jacques ROUSSEAU : ce qu’il faut savoir


2ème PÉRIODE (1749 A 1762) : L'ÉCRITURE DES PRINCIPAUX LIVRES, ROUSSEAU PHILOSOPHE.

 

A) Les débuts de Rousseau en philosophie (1749-1756)

 

Enfin, Diderot bénéficie d’un régime de semi-liberté. Jean-Jacques va le voir tous les deux jours (deux heures de route à pied) et l’étouffe dans ses bras. Un jour, chemin faisant, il tombe dans le « Mercure de France » sur le sujet proposé au concours de l’Académie de Dijon : il s’agit de chercher « si le progrès des sciences et des arts a contribué à corrompre ou à épurer les mœurs ». Ce sujet le plonge dans un état d’exaltation intense, et Diderot l’encourage dans son projet enthousiaste de concourir, l’appuyant, semble-t-il, en tout cas ne le dissuadant pas dans son parti pris d’originalité.

 

1er Discours sur les Sciences et les arts.

 

Jean-Jacques adopte donc un point de vue assez inattendu et provocateur qui lui vaudra un beau succès de scandale. Dans ce premier discours, qu’il jugera par la suite sévèrement dans ses Confessions comme plus ardent que logique, il déplore la disparition de la vertu antique, en invoquant Socrate, dont il fait l’apôtre de la saine ignorance contre les vices des sophistes. Puis vient une prosopopée de Fabricius, défenseur de Rome, qui regretterait s’il revenait « les toits de chaume et les foyers rustiques qu’habitaient jadis la modération et la vertu ».

Les sciences et les techniques aussi bien que les beaux-arts sont attaqués pêle-mêle comme expressions de la vanité humaine : « Voilà comment le luxe, la dissolution et l’esclavage ont été de tout temps le châtiment des efforts orgueilleux que nous avons faits pour sortir de l’heureuse ignorance où la sagesse éternelle nous avait placés.». Dans une note de bas de page, Rousseau évoque ce que dit Montaigne des sauvages d’Amérique qui ne connaissent aucun de nos vices, même pas de nom. Il déstabilise en iconoclaste la bonne conscience des Lumières, irrité par l’auto-satisfaction des apôtres du progrès, et par le culte du paraître, l’hypocrisie sociale. L’amour-propre l’a emporté sur l’amour de soi, et bien sûr sur la pitié. Mais déjà est épinglé le plus grand ennemi de Rousseau : « l’inégalité funeste introduite entre les hommes ». Il espère malgré tout en de sages législateurs, si les intellectuels pouvaient s’unir aux gens qui détiennent le pouvoir (cf. Platon).

Ce 1er discours entraîne des polémiques et vaut à Jean-Jacques sa réputation de passéiste et de misanthrope. Jean-Jacques aimait d’ailleurs beaucoup la pièce de Molière et le personnage d’Alceste, auquel certains désormais l’identifient. Il remporte le pris de l’académie de Dijon en 1750, et son Discours est publié en janvier 1751.

 

Deuxième Discours : Discours sur l’origine et les fondements de l’inégalité parmi les hommes.

 

Il faut chercher « quelle est l’origine de l’inégalité parmi les hommes et si elle est autorisée par la loi naturelle ». Cette question est posée en 1753. Jean-Jacques ne revient pas de l’audace de l’Académie de poser une telle question, faite pour lui, dirait-on.

Ce Discours apparaît comme la suite du précédent. Mais il est beaucoup plus riche. Le 1er est un constat, le deuxième explique. Jean-Jacques Rousseau prétend y dévoiler la nature des hommes, pour montrer comment les soi-disant progrès l’ont défiguré. Mais ce n’est pas une démarche d’ethnologue avant la lettre, ni d’historien, il proclame : « Commençons par écarter tous les faits ». Il compare l’homme naturel et « l’homme de l’homme », mais l’homme naturel, l’homme sauvage est reconstruit de façon conjoncturale en dépouillant l’homme de son état social pour retrouver l’homme à l’état de nature, « cet état qui n’existe pas, n’existera jamais, et n’a probablement jamais existé ». (Lettre à Christophe de Beaumont).

Contrairement à une idée reçue, Jean-Jacques Rousseau ne décrit pas un « bon sauvage », mais un être pré-moral, en deçà du bien et du mal, qui vit dans le présent, avec une raison embryonnaire. Un être qui vit à la façon d’un « animal stupide et borné » avant le passage à l’état civil (qu’il devrait bénir chaque jour). L’homme est cependant distinct de l’animal par la PERFECTIBILITE, concept génial de Rousseau, c’est la faculté des facultés. Elle peut conduire l’homme dans les deux sens : le déclin ou le perfectionnement de l’espèce. Notre nature peut se dénaturer comme elle peut nous permettre de construire une société meilleure. On a pu dire que le génie de Jean-Jacques Rousseau est de penser le développement amphibiologique de la civilisation. L’homme est libre. Il a pris un mauvais chemin. L’augmentation de la productivité du travail a entraîné l’exploitation des plus faibles par les plus forts, qui se sont appropriés ce qui était à tous.

 

  • LECTURE du cas de l’imposteur (début de la seconde partie du 2ème Discours : « Le premier qui, ayant enclos un terrain, s’avisa de dire : Ceci est à moi… et que la terre n’est à personne.»

 

Voltaire, à qui Jean-Jacques Rousseau envoie ce Discours, répond avec mauvaise foi : « J’ai bien reçu, Monsieur, votre nouveau livre contre le genre humain. On n’a jamais employé autant d’esprit à vouloir nous rendre bête. Il prend envie de marcher à quatre pattes quand on lit votre ouvrage.». Mais Jean-Jacques Rousseau est heureux, car il est réintégré comme citoyen de Genève, (et réintégré aussi dans sa religion). Il aimerait rester à Genève, mais Madame d’Epinay lui a préparé un abri à Montmorency, près de la forêt.

 

B) L’Ermitage : période productive : les grandes œuvres de Rousseau.

 

Julie ou la nouvelle Héloïse :

 

Jean-Jacques Rousseau est saisi de l’envie d’écrire un roman, mais qui ne soit pas mièvre. Il veut le construire autour d’une double figure féminine, celle de deux cousines, amies inséparables, Claire la blonde, et Julie la brune, unies d’une amitié sororale, d’une histoire d’amour passionnée (celle de Julie et de Saint-Preux, son précepteur, rendue impossible par leur différence sociale), et de la construction (par M. de Wolmar) de la petite communauté harmonieuse de Clarens, micro-société qui constitue un début de réponse aux problèmes de la société analysée dans le 2ème Discours.

 

C’est l’époque où Jean-Jacques tombe amoureux, vraiment amoureux (il avoue qu’il n’a pas ressenti vraiment d’amour, ni pour madame de Warens, ni pour madame de Larnage –relation purement charnelle- ni pour Thérèse), amour impossible pour Sophie d’Houdetot, qui a 27 ans quand il est un vieillard de 45 ans, et qui est follement amoureuse d’un autre (Saint-Lambert).

Julie va ressembler de plus en plus à Sophie, qui lui accorde de légères faveurs sans être infidèle. Amour platonique !

 

Jean-Jacques a des problèmes de santé, de rétention urinaire, qui le contraignent à se faire sonder. Il souffre physiquement, et il souffre moralement…de sa passion sans espoir pour Sophie d’Houdetot, et des premiers tiraillements qui ont lieu avec ses amis.

Mais il publie sa «Julie, ou la nouvelle Héloïse » et sa « Lettre à d’Alembert sur les spectacles »

Le projet de construction d’un théâtre à Genève, annoncé dans l’article « Genève » de l’Encyclopédie par D’Alembert le conduit en effet à réagir contre ce danger d’immoralité, et à vanter les fêtes populaires, dans cette « Lettre à d’Alembert sur les spectacles ».

Julie et la lettre à d’Alembert ont un grand succès, et rapportent à Jean-Jacques mille écus. Julie surtout fait un triomphe. Jean-Jacques va donc poursuivre deux projets qu’il a depuis longtemps en tête, et en cours d’élaboration : l’Emile, un traité d’éducation, et le Contrat social, qui constituera le troisième volet de la réflexion sur la société entreprise dans les deux Discours, volet proprement politique. Et son éditeur Rey lui demande d’écrire ses Mémoires (ce seront, mais plus tard, les Confessions.)

 

Or, les ennuis commencent vraiment pour Rousseau : la publication de l’Emile traîne, car la pédagogie non-directive qu’il y propose est aux antipodes de l’enseignement rigide des Jésuites, surtout à cause du chapitre IV qui s’intitule  "La profession de foi du vicaire savoyard " où Jean-Jacques s’en prend violemment aux théocraties, et même à toutes les religions institutionnelles, pour prôner la religion naturelle, que nous trouvons, non pas dans des livres ou des dogmes, mais dans la nature, dans notre cœur et dans notre raison. « Les plus grandes idées de la Divinité nous viennent par la raison seule. Voyez le spectacle de la nature, écoutez la voix intérieure, Dieu n’a-t-il pas tout dit à nos yeux, à notre conscience, à notre jugement ? »

L’Emile finit par paraître à Paris, mais dans un climat bizarre, sans grand succès.


Le contrat social

 

Quant au Contrat Social, il finit par paraître à Amsterdam, mais est interdit à Paris. "Sur la lancée de mon second Discours, je pars de l’inégalité établie entre les hommes et de leur oppression : « l’homme naît libre, et partout il est dans les fers ». J’y propose aux hommes d’échanger leur liberté naturelle absolue contre la liberté civile, garantie par les lois. La loi protège le faible et opprime le fort, permettant de sortir de la loi de la jungle. Le peuple doit être à la fois sujet et souverain, en faisant prévaloir sur les intérêts égoïstes la Volonté Générale". Le gouvernement idéal est donc la démocratie, mais c’est un régime propre à un peuple de dieux, car l’homme a tendance à vouloir « jouir des droits du citoyen sans vouloir remplir les devoirs du sujet ». De plus, la démocratie est difficile à établir dans les états peuplés, car il faut une délégation de pouvoir, ce qui crée le risque de coupure entre le peuple et ses représentants, de trahison, de corruption. Jean-Jacques pense à la fois la démocratie et ses dangers. Toujours est-il qu’il faut aller dans CE sens : « trouver une forme d’association par laquelle chacun, s’unissant à tous, n’obéisse pourtant qu’à lui-même. »

 

3ème PÉRIODE (1762-1778) : MALHEURS ET DÉFENSES D’UN SOLITAIRE.

 

A) Censure et errances :

 

L’Emile et le Contrat Social sont brûlés à Genève, et en France, à Montlouis, Madame de Luxembourg prévient une nuit à 2h du matin Jean-Jacques que son arrestation est imminente. Il fuit à Yverdon. (Sur le territoire de Berne), dont il sera chassé.

Il s’enfuira à Môtiers, (dans la principauté de Neuchâtel qui dépend du roi de Prusse, Frédéric II, qui est censé le protéger). Mais sa maison est lapidée, et lui-même est poursuivi à coups de pierre, et menacé de coups de fusil.

On le traque, on le reconnaît de loin, parce qu’il porte maintenant un habit arménien. Il est une cible de choix, traqué dans la campagne comme un loup-garou.

Il se sent à juste titre persécuté. Il se met à la rédaction des Confessions. Il découvre à cette occasion qu’il lui manque des lettres de 1756-1757, et se met à soupçonner d’Alembert de les lui avoir volées.

Il a d’authentiques ennemis, comme Voltaire, avec ses calomnies ("Sentiments d’un citoyen") Voltaire qu’il avait commencé par admirer, mais il se brouille aussi avec presque tous ses amis, dont il voit la main dans les malheurs qui le frappent. La brouille la plus douloureuse est celle avec Diderot, qui a écrit dans le fils naturel : « il n’y a que le méchant qui soit seul. »

Ses dernières années sont donc celles d’un fugitif, de plus en plus solitaire.

Il se réfugie dans l’île de Saint-Pierre, sur le lac de Bienne, où il goûte quelques instants de paix et de bonheur.

 

  • LECTURE Rêveries du promeneur solitaire Vème promenade : p .114 gf : « Quand le lac agité ne permettait pas la navigation…P .115 : la suprême félicité »

 

Mais comme il est à nouveau sur le territoire de Berne, malgré les assurances qu’on lui avait données, il est expulsé sans ménagements le 27 octobre 1765.

Rêve un temps d’aller en Corse, mais on lui dit que le peuple en est « brutal et féroce ».

 

L’Angleterre.

 

En dernier recours, il se résout à accepter l’invitation de Hume en Angleterre.

Mais leur amitié se dégrade. Une lettre de calomnies circule là aussi, dans laquelle Jean-Jacques soupçonne son "ami" d’avoir trempé. Hume lui obtient une pension du roi Georges III, que Rousseau finit par accepter, mais qui l’humilie profondément.

 

Le retour en France.

 

Après un an passé en Angleterre, Jean-Jacques se sauve en France, où il va se cacher sous de fausses identités, à Amiens, et au château de Trye, chez le prince de Conti. Il est M. Jacques, puis Jean-Joseph Renou. Il épouse à Bourgoin le 30 août 1768 une Thérèse de plus en plus acariâtre, qui lui reproche âprement de fuir le devoir conjugal… Il herborise dans le Pilat. Il rédige les 6 derniers livres des Confessions et reprend son nom.

Passé à la contre-offensive, il fait à Paris des lectures privées et publiques de ses Confessions que madame d’Epinay fait interdire en 1771. Car dans les Confessions, il se met vraiment à nu, prétendant aller beaucoup plus loin que Montaigne dans ses « Essais », et révèle des secrets que certains redoutent.

 

B) Dernières œuvres, et derniers moments.

 

De 1772 à 1774, il compose ses Dialogues : « Rousseau juge de Jean-Jacques » où il se justifie vivement, disant : « je consentirais sans peine à ne point exister dans la mémoire des hommes, mais je ne puis consentir…à y rester diffamé ».

En 1776, il veut déposer directement son livre sur le Grand-autel de Notre-Dame, mais la grille est fermée. Dieu l’a-t-il abandonné ? Il confie son manuscrit à Condillac, seul ami qui ne l’a pas trahi. Puis il commence ses Rêveries du promeneur solitaire composées de neuf promenades et une dixième inachevée. Promenades extérieures et intérieures. Récit de sa chute à Ménilmontant.

Il est invité à Ermenonville par le marquis de Girardin, et s’y rend le 20 mai 1778. Il fréquente le parc, et Thérèse fréquente les palefreniers.

Le 30 mai, il apprend la mort de Voltaire à Paris.

Le 2 juillet, il rentre fatigué de sa promenade. Thérèse lui prépare un bouillon, et le fait asseoir. Mais il glisse sur le sol, sa tête saigne. Thérèse hurle et s’évanouit. Jean-Jacques meurt, non sans avoir demandé qu’on l’autopsie.

 

Quelques jours après sa mort survient à Ermenonville un jeune homme de vingt ans, exalté, qui se jette en larmes sur le seuil de la maison de Rousseau.

Onze ans plus tard, ce jeune homme devenu trentenaire et avocat, et élu aux États généraux[1], écrit une « Dédicace aux mânes de Rousseau » où il le qualifie d’homme divin :

« Homme divin, tu m’as appris à me connaître : bien jeune, tu m’as fait apprécier la dignité de ma nature et réfléchir aux grands principes de l’ordre social…Je veux suivre ta trace vénérée, dussé-je ne laisser qu’un nom dont les siècles à venir ne s’informeront pas ; heureux si dans la périlleuse carrière qu’une REVOLUTION INOUÏE vient d’ouvrir devant nous, je reste constamment fidèle aux inspirations que j’ai puisées dans tes écrits. »

 

Il s’appelle Maximilien Robespierre.

bibliographie pratique :
- Odile Nguyen-Schoendorff, "je suis..;Jean-Jacques Rousseau", Jacques André éditeur, Lyon, 2011.76 pages.
- Claude Mazauric, "Jean-Jacques Rousseau à vingt ans, un impétueux désir de liberté", Editions Audiable vauvert, La Laune 30600 Vauvert, 160pages, 2011.
- Reinhard Bach, "Rousseau et le discours de la Révolution, au piège des mots, Les Physiocrates, Sieyès, les idéologues", édité par Inclinaison, Uzès (Gard), 180 pages.

[1] Il s’agit bien sûr des États généraux du royaume que Louis XVI a convoqués en 1788 pour être rassemblés en 1789 (JPR).

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