JJR. Jean-Jacques ROUSSEAU : ce qu’il faut savoir

publié le 30 janv. 2012 à 05:30 par Jean-Pierre Rissoan   [ mis à jour : 8 avr. 2013 à 04:16 ]

Mon amie Odile Nguyen-Schoendorff vient de publier un livre fort utile qu’elle a intitulé « Je suis Jean-Jacques Rousseau » parce que c’est une unité d’une collection dénommée « je suis… »[1]. Odile fit une brillante carrière d’enseignante au Lycée d’abord, puis à l’université où elle tenait une chaire d’histoire de la philosophie (U. Jean Moulin). Grâce au dynamisme de l’association « l’Improbable » que vous connaissez, elle a prononcé une conférence que l’on aurait appelée naguère « Rousseau, sa vie, son œuvre »… Sur ma demande, Odile m’en a communiqué le texte, je l’en remercie vivement.

NB. Le texte de la conférence s’interrompt parfois et laisse la place à une lecture du texte même de Jean-Jacques Rousseau. Je vous invite à faire de même, d’ailleurs Odile annonça sa conférence sous le titre « relire Rousseau ».


Jean-Pierre RISSOAN

 

RELIRE ROUSSEAU 2012


                        par Odile Nguyen

                        Agrégée de philosophie

 

En cette année du tricentenaire de Rousseau, une bonne résolution pour 2012 consisterait à le retrouver, tel qu’en lui-même, dans sa vie et dans ses textes, au-delà des caricatures. Car personne n’a été plus déformé, plus mal-aimé. Passéiste, pleurnicheur, misanthrope, prétentieux… C’est la faute à Voltaire, et peut-être aussi à certains manuels et certains enseignants, mais l’opinion ne l’aime pas. Peut-être que c’est sa faute à lui aussi, Jean-Jacques, lui qui tenait des propos parfois déroutants, mais assumait ses paradoxes : « J’aime mieux être un homme à paradoxes qu’un homme à préjugés».

Et pourtant, nous prétendons que nous ne perdrons pas notre temps et que nous aurons plaisir et avantage à le fréquenter. Nous croyons en une modernité et une tonicité révolutionnaires de Rousseau.

Le plus commode est de suivre le conseil de Rousseau, qui nous indique lui-même qu’il a eu dans sa vie trois périodes (inégales), Jean-Jacques Rousseau étant un écrivain relativement tardif :

1) Une période d’avant l’écriture de ses livres, ses 37 premières années. De 1712 à 1749

2) La période d’écriture de ses « grands » livres : de 1749 à 1762

3) Ses malheurs et ses défenses : de 1762 à 1778


La première période : De 1712 à 1749

 

Enfance : 1712-1728

 

Jean-Jacques naît le 28 juin 1712 à Genève, qui est une République, et dont il sera plus tard fier d’être citoyen. Il indiquera fièrement cette qualité sur Le Contrat Social par exemple. Il naît dans les beaux quartiers, 40 rue de la Boulangerie, l’actuelle Grand’rue. Sa mère meurt neuf jours après sa naissance, ce dont Jean-Jacques se sentira toute sa vie coupable : « Je coûtai la vie à ma mère, et ma naissance fut le premier de mes malheurs » écrit-il au début de ses Confessions.

 

Lecture conseillée : début des Confessions

 

Toute la famille est dans l’horlogerie mais, du côté maternel, les affaires ont prospéré, on s’est embourgeoisé. La mère, Suzanne, apporte une bonne dot à son époux. Elle est cultivée, musicienne (joueuse de théorbe –une sorte de luth-) Isaac[2] Rousseau, lui, a un profil plus bohème d’horloger intermittent, qui lâche un temps son métier pour devenir maître de danse, et abandonne pendant six ans sa femme et son premier fils, François, pour aller chercher fortune à Constantinople. Jean-Jacques le qualifie à plusieurs reprises d’ « homme de plaisirs ». Neuf mois après son retour naît Jean-Jacques : « ma naissance fut le triste fruit de son retour ».

Sa mère ayant laissé des livres, Jean-Jacques et son père passent leurs nuits à lire des romans, puis Jean-Jacques lit Plutarque à son père dans son atelier. Isaac fait la classe lui-même à ses fils. Jean-Jacques est très précoce, il prétend avoir su lire à deux ans et demi, (plus probablement vers quatre ou cinq ans).

Les affaires d’Isaac Rousseau ne marchent guère, et la famille déménage pour un quartier plus populaire, rue de Coutance. Jean-Jacques a cinq ans. Mais c’est quand il a dix ans qu’advient l’événement traumatisant : le duel entre Isaac Rousseau et un capitaine français, qu’il blesse. Pour échapper à la prison, Isaac s’enfuit à Nyon, qui appartient au pays de Vaud, relevant de l’Etat bernois. Il échappe ainsi aux lois de sa patrie[3]. Il laisse ses deux fils derrière lui : François quitte sa place d’apprenti pour le chemin du libertinage. On ne le reverra jamais, bien que quelqu’un l’ait aperçu en Allemagne. Jean-Jacques est très triste. Il faisait rempart de son corps pour protéger ce frère un peu voyou des coups de son père.

Jean-Jacques se retrouve en pension avec son cousin Abraham, à Bossey, à 10 km de Genève, mais en Savoie[4], chez le pasteur Lambercier et sa sœur Gabrielle, de 7 ans sa cadette. Abraham va remplacer le frère disparu.

C’est une période heureuse, le pasteur ne les fait pas trop travailler, et les enfants jouent dans la campagne. Jean-Jacques contracte là son amour de la nature. Ce cadre et cette liberté se retrouveront dans l’éducation d’Emile.

Il y a bien quelques punitions, qui consistent dans des fessées, administrées par Gabrielle. C’est l’occasion pour le jeune Jean-Jacques de ses premiers émois érotiques. Constatant l’effet inattendu de ses sanctions, la sœur du pasteur les supprime, au grand dam de Jean-Jacques, qui recherchera la sensation éprouvée auprès de ses maîtresses. N’osant le leur demander de recourir à ce stimulant sexuel, il se contentera de comportements de soumission : j’aimerai toujours, écrit-il, « être aux genoux d’une maîtresse impérieuse ».

Mis ensuite en apprentissage chez un graveur brutal et avare, il se console en passant ses dimanches à la campagne avec ses camarades. Mais un soir, il revient après la fermeture des portes de la ville. Fuyant la terrible correction promise par son patron, il choisit de s’enfuir, de fuguer.

 

Sur la route : 1728-1742

 

Il n’a strictement rien, aucun bagage, mais se sent léger.

Pour les fuyards, il y a une ressource : l’église. A Confignon, le curé de Pontvert recueille tous les égarés, et les nourrit dans le but de les convertir. Il adresse Jean-Jacques à « une bonne dame bien charitable » à Annecy. Jean-Jacques raconte magnifiquement cette rencontre, qui va être déterminante.

 

*LECTURE : Rencontre / Confessions livre II : « j’arrive enfin ; je vois Madame de Warens…pour capter la bienveillance de Mme de Warens » puis : « C’était un passage derrière sa maison…après la masse, j’irai causer avec vous. »

 

La conversion à Turin

Madame de Warens l’envoie à Turin, à l’Hospice du San Spirito, où l’Eglise récupérait et dotait tous les miséreux, en échange de leur conversion. Certains n’hésitent pas à en faire profession, se faisant baptiser plusieurs fois. Expérience amère pour Jean-Jacques qui n’aura jamais d’autre religion que naturelle.

Il échappe de peu aux pressantes sollicitations homosexuelles d’un collègue en apostasie, et se fait tancer par les curés quand il s’en plaint. Tout cela pour un baptême à la sauvette « dans une méchante robe grise » et vingt pauvres francs, vite dépensés.

Seul dans Turin, il vend ses services. Il grave des chiffres sur de la vaisselle, connaît maintes rencontres et (més)aventures. C’est là que survient la fameuse affaire du ruban, alors qu’il est valet-secrétaire de Madame de Vercellis, mourante, et que tout le monde entoure pour se faire coucher sur son testament, il ramasse, par rage, par ennui, par caprice, un joli ruban rose et gris, dont il pense faire cadeau à une jeune servante, Marion. Par malheur, on retrouve le ruban dans sa chambre. Jean-Jacques accuse alors Marion de l’avoir volé pour le lui offrir, et n’en démord pas malgré les interrogatoires, et malgré les pleurs de Marion, qui perd sa place, et va peut-être tomber dans le ruisseau. Il gardera toute sa vie des remords de ce mensonge, qui aura ruiné la vie d’une pauvre fille innocente.

Congédié aussi, il erre dans Turin et se livre à l’exhibitionnisme près des fontaines où les jeunes filles viennent chercher de l’eau. Il leur dévoile, « non l’objet obscène, mais l’objet ridicule », c.-à-d. la partie charnue de son individu, où il aimerait sentir leur main…jusqu’à ce qu’une d’entre elles avise une espèce de géant qui va faire détaler Rousseau en le menaçant de son sabre. Cet incident calme pour un temps les ardeurs érotiques du jeune homme.

 

Retour à Annecy

Après diverses aventures, il revient à Annecy retrouver Madame de Warens. Elle décide qu’ils s’appelleront « Petit » et « Maman ». Il a rapporté d’Italie une certaine pratique qui trompe la nature, et lui évite de sombrer dans la folie.

Il s’initie à la musique, en suivant quelques cours, mais surtout en autodidacte, et c’est dans sa jeunesse la musique qui va être la grande révélation de sa vie (Il voyage à Lyon avec son professeur de musique, M. le Maître) pendant que Maman est à Paris avec son secrétaire très particulier, Claude Anet.

Jean-Jacques, fuyant les avances des servantes, car il aime les demoiselles – dentelles et rubans- accompagne à Thônes deux jeunes filles, Mademoiselle Galley et Mademoiselle Graffenried pour un goûter. On boit du café à la crème. Puis Jean-Jacques grimpe dans un cerisier et jette aux jeunes filles des bouquets de cerises : une fois, les cerises tombent dans le décolleté de Mademoiselle Galley. C’est une après-midi d’une grande « sensualité », qui se terminera même par un baise-main à Mademoiselle Galley. On appelle cette journée « l’idylle aux cerises ».

Ayant échoué à retrouver Maman à Paris, ville noire et puante, (là où il croyait trouver des palais d’or et de marbre !) il « redescend » à Lyon, le plus souvent à pied, à Lyon, où, mourant de faim, il s’apprête à dormir à la belle étoile, sur un banc de la place Bellecour, et se fait entreprendre par un taffetatier, et une autre fois par un curé qui l’entraîne dans son lit contre quelques cerises à l’eau de vie, et dont il désamorce les caresses par de fermes paroles, il en conclut : méfiez-vous du peuple de Lyon « j’ai toujours regardé cette ville comme celle de l’Europe où règne la plus affreuse corruption».

A Lyon, il mène une existence de clochard. Il y passera cependant une seule nuit délicieuse, seul, près du fleuve (il ne sait plus lequel) dans une niche dans la muraille, avec des arbres et un rossignol au-dessus. (32, Quai des Étroits ?).

 

Initiation à l’amour (1732)

A son retour chez Maman, il a 20 ans (1732). Il la retrouve, non plus à Annecy mais à Chambéry, ville dont il vante la douceur, car il se met à y enseigner, avec un certain succès, la musique à de charmantes élèves. Les mères lui font des avances très pressantes. Il y a une relative liberté des femmes mariées au XVIIIème siècle. Constatant ce phénomène et le trouble où est Petit, Madame de Warens lui propose de l’initier à l’amour. Jean-Jacques ne s’y attendait plus. Son désir s’est un peu estompé à cause de la routine provoquée par la cohabitation, des noms ridicules et incestueux de « Maman » et « Petit »…et de l’embonpoint qui, avec les années, altère les charmes de Françoise de Warens, « toujours belle ». « Je l’aime, sans plus la convoiter » Mais il accepte et goûte un plaisir mêlé de remords et de réticence, et même, avoue-t-il, de « répugnance ».

Le secrétaire très particulier, régisseur, botaniste, Claude Anet « brave garçon rangé » est plus que jamais présent, et ils vont donc former, pendant plus d’un an, un ménage à trois, jusqu’à la mort tragique de ce dernier. Le personnage de Claude Anet figurera avec son nom dans « la Nouvelle Héloïse ». Jean-Jacques décide alors Madame de Warens à quitter l’appartement triste de Chambéry et ses rats, pour une maison enchanteresse aux Charmettes, tout près de Chambéry, mais avec un jardin en terrasse, dans un vallon, avec des vignes…

 

  • LECTURE :  Confessions livre VI : « Ici commence le court bonheur de ma vie…malgré mes malheurs »

 

Après cette période de pur bonheur, Jean-Jacques Rousseau entre dans un étrange état de langueur, qu’il soigne par une étude frénétique de la philosophie (Montaigne, Descartes, Pascal, et la philosophie politique) et des sciences.

Souffrant de palpitations, il s’auto-diagnostique un polype au cœur. Maman l’envoie consulter le docteur Fize à Montpellier. Il est si mal qu’exceptionnellement, il ne voyage pas à pied, mais en diligence, et c’est ainsi qu’il fait la connaissance de la bouillante Madame de Larnage (45 ans et dix enfants, alors que lui a 25 ans). Pendant quatre jours et cinq nuits, ils vont « jouir l’un de l’autre jusqu’à l’épuisement ». « Je dois à Suzanne de Larnage de ne pas mourir sans avoir connu le plaisir ». Se rappelant sa maladie, il consulte le docteur, qui lui conseille en riant de boire un bon verre de vin.

Rousseau a un coup de foudre…non pour les filles de Montpellier, mais pour le pont du Gard, qui lui fait abandonner sa promesse de retrouver Suzanne de Larnage à Bourg-St-Andéol.

 

* LECTURE : Confessions livre VI : « Après un déjeuner d’excellentes figues… »

 

Jean-Jacques décide de rentrer très vite aux Charmettes, imaginant la surprise et la joie de Madame de Warens. Stupeur, il y a quelqu’un dans le lit de Françoise de Warens, un garçon-coiffeur du nom de Wintzenried, un grand blond fade « au visage et à l’esprit plats », qui se vante d’avoir coiffé de cornes tous les maris de ses clientes, et se met à tout régenter dans la maison. Madame de Warens explique à Jean-Jacques que cela ne change rien, mais Rousseau refuse cette fois le partage, ce qui blesse Madame de Warens, qui lui trouve très vite une place de précepteur à Lyon chez Monsieur de Mably.

Après cette piètre et brève expérience pédagogique, Jean-Jacques revient aux Charmettes, où, terré dans sa chambre, il invente un nouveau système de notation musicale qui devrait tirer Maman de la misère. Jean-Jacques va le montrer à Paris.

 

La vie dans le monde. (1742-1749)

 

Jean-Jacques propose son système de notation musicale à l’Académie qui l’évince au motif qu’un certain moine a déjà mis au point une notation musicale analogue (par chiffres). Il publiera quand même sa découverte.

Rousseau, qui prétend ne pas aimer cela, fréquente quand même les salons, notamment celui de la jolie Madame Dupin (qu’il échoue à séduire). Et là, il rencontre un certain M. de Montaigu qui recherche pour son frère, qui vient d’être nommé ambassadeur à Venise, un secrétaire qui parle bien l’italien. Jean-Jacques Rousseau a le profil souhaité et va devenir secrétaire d’Ambassade à Venise de juillet 1743 au mois d’août 1744. C’est une période de travail, de gloire, de fête… On appelle Rousseau "Monsieur l’Ambassadeur", vu la paresse et l’incompétence de l’ambassadeur officiel. Rousseau s’enthousiasme pour la musique italienne : Pergolese, Vivaldi, Tartini…. Mais sa mission tourne court, car Montaigu (frère) prend ombrage du charisme de son secrétaire, qui s’enfuit avant d’être brutalement congédié.

De retour à Paris, la déception de Rousseau est adoucie par les rencontres : deux surtout, fondamentales : celle de Diderot, plus jeune d’un an, qui va être son très grand ami pendant plus de quinze ans, et celle d’une lingère de vingt-trois ans aux doux yeux : Thérèse Levasseur, qui sera sa compagne jusqu’à son dernier jour. Sa « seule consolation en cette vie » s’avère aussi être une présence ambiguë aux côtés de Rousseau, à double tranchant ou double visage, « janus bifrons ». Semi-débile, bavarde, menteuse, infidèle, et…accompagnée de sa famille de pique-assiettes. En même temps, s’affichant dévouée, soignant Jean-Jacques.

Diderot, lui, ouvre à Jean-Jacques les colonnes de l’Encyclopédie, qu’il a fondée avec d’Alembert. Rousseau sera chargé des articles sur la musique. Jean-Jacques Rousseau fait aussi la connaissance de d’Alembert, Condillac, Grimm… et compose son opéra : « Les Muses Galantes », qui sera joué devant un Rameau très critique.

Un premier enfant naît, qui sera placé aux Enfants-trouvés comme 41% des enfants nés à Paris à cette époque. Il y en aura (soi-disant) cinq en tout. On n’en est pas sûr, ni si c’est vrai, qu’ils soient tous de Rousseau.

Deux événements tristes : Le père de Rousseau meurt en 1747. Et Diderot est incarcéré au donjon de Vincennes, pour sa « Lettre sur les aveugles… ». Rousseau écrit à Madame de Pompadour pour qu’on le libère, ou qu’on l’enferme avec lui.

 

Fin de la 1ère partie

Jean-Jacques Rousseau : ce qu'il faut savoir... (2ème partie)

[1] Jacques André éditeur, Lyon, 2011. Jean-Paul Chiche directeur de collection.

[2] Prénom qui montre l’influence protestante (JPRissoan).

[3] A cette époque, Genève est une république indépendante distincte de la Suisse. Elle n’intégrera la Confédération helvétique qu’en 1815, au Congrès de Vienne.

[4] Le duché de Savoie appartient au royaume de Piémont (capitale Turin).

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