crime contre la paix !

publié le 7 juil. 2011 à 06:34 par Jean-Pierre Rissoan

Général Vincent Desportes, Le Figaro, 26/01/2011.

Voici un article totalement affligeant publié par ce journal. L’esprit du texte tient en quelques mots : la guerre est notre futur, il faut s’y préparer !

Un siècle plus tôt, en 1911, on trouvait les mêmes accents chez des imbéciles qui eurent finalement le dernier mot. C’est à pleurer. Les criminels sont de retour.

Voici son texte (en noir, couleur de la mort). Mes commentaires sont en lettres bleues.

 

« Appelons les choses par leur nom : ne craignons plus le terme « guerre ». C'est à tort que nous autres idéalistes, enfants des Lumières et de la civilisation, pensons régulièrement que la guerre est morte. Non monsieur ! Si vous étiez un homme des Lumières, vous détesteriez la guerre, comme le maréchal VAUBAN prototype des hommes éclairés, comme Diderot qui les représente tous, comme Robespierre et Marat - lire mon second article[1] sur Marat, l’ami du peuple -. Ce sont les traditionalistes et les ennemis des Lumières comme Joseph de Maistre[2] qui ont fait -après et avant d’autres, hélas- l’apologie de la guerre.

Ce n'est pas parce que nous, Européens, repus de guerre jusqu'à l'indigestion, avons réussi à la repousser loin de nos territoires que la nature des hommes a changé. Depuis toujours, la guerre et l'homme forment un couple indissociable parce que les hommes sont volontés - volonté de vie et volonté de domination - et que la confrontation est dans la nature même de leurs rencontres.

La nature de l’homme ! Quelle stupidité. L’homme est culture, cher monsieur, c’est ce qui le distingue de l’animal. La nature ! Mais vous pensez sans doute comme votre collègue ARGOUD, factieux, assassin membre de l’OAS, que "La guerre existe. (…). Elle existera toujours, aussi longtemps que le péché originel" (sic). Et puis-je vous faire remarquer que si, comme vous l’écrivez, l’homme est volonté de vie comment peut-il désirer la mort ? je vous laisse à votre schizophrénie.

La dernière des guerres, aussi sanglante fût-elle, n'a été qu'un jalon de plus dans l'histoire de l'humanité qui est aussi l'histoire des guerres.

L’histoire de l’humanité est bien plus riche que l’histoire des guerres. Quel esprit réducteur. C’est à cause d’hommes comme vous que les hommes, réduits à l’état de nature, se sont entretués.

Ni la SDN, mort-née, ni l'ONU, fille d'un nouvel espoir, n'ont pu, bien sûr, tuer la guerre, parce que si la guerre tue, elle ne meurt pas. La guerre n'est pas morte à Versailles en 1919, pas plus qu'à San Francisco en 1945, pas plus que des espoirs nés de la dissuasion nucléaire ou de la chute du mur de Berlin. Au contraire, elle se répand et se renforce aujourd'hui d'avoir été, un temps, contenue. Vieilles querelles assoupies, nouvelles volontés de puissance, simples nécessités de survie, rareté des ressources et accroissement des besoins se conjuguent aujourd'hui aux fondamentalismes pour donner aux affrontements humains une force nouvelle.

Si les G7 des Occidentaux n’avait pas fait de l’ONU "la maison des morts" dont a parlé R. Reagan, si les Occidentaux, au lieu de laisser parler leurs égoïsme avaient accepté le Nouvel Ordre Économique International (N.O.E.I.) comme l’ont revendiqué les pays non-alignés dans la décennie soixante-dix, nous n’en serions pas aujourd’hui aux "affrontements humains" mais à la coopération internationale avec respect des intérêts réciproques.

La guerre revient et le réarmement l'accompagne : la planète ne cesse de se réarmer (vous oubliez la signature, avant-hier, du traité START II, pour un militaire…), les dépenses militaires mondiales ont dépassé aujourd'hui le niveau de la guerre froide. L'effondrement de l'empire soviétique nous a laissé croire, un temps, à « la fin de l'histoire ». Aveuglés par la fausse bonne idée des dividendes de la paix, nous avons réduit à la hache le format de nos armées. Le mot guerre, soudain, était devenu incorrect ; on lui substituait celui de crise, de conflit, voire d'opérations de paix... Implacable, pourtant, la guerre - tribunal de la force,

La guerre, tribunal de la force ! Nous voici revenu au Moyen-âge avec le jugement de Dieu. La force est juste puisqu’elle est la plus forte ! Tribunal ! Comment user de ce vocabulaire qui évoque la recherche de la justice et de la paix quand on souhaite la guerre…

(la guerre) forme extrême de l'affrontement des volontés humaines et politiques - est revenue s'imposer à nous sous d'autres visages, s'emparant de nouveaux espaces. Puisque l'éthique et la nouvelle transparence du monde contraignaient l'usage destructeur des armes classiques, la guerre s'est placée « hors limites » pour contourner la puissance militaire : « guerre contre le terrorisme », où la dissymétrie peine contre l'asymétrie ; « guerre économique », utilisant l'arme de la monnaie pour conquérir de nouveaux marchés, usant de l'espionnage industriel organisé par les États ou les grands groupes, faisant du commerce international un véritable « combat » ; «cyberguerre » désorganisant les marchés financiers ou perçant les secrets de défense les mieux gardés ; « guerre de l'information » pour manipuler la psychologie des marchés et des foules ; « guerres virtuelles », univers des adolescents accrochés à leurs consoles ; « guerre des banlieues », avec de véritables embuscades militaires. Dans un monde où les rapports humains se brutalisent, un monde hanté par la montée des égoïsmes et les crises de confiance, où le sens du bien commun s'amenuise, la violence est redevenue une valeur en soi.

A l’insu de votre plein gré, vous dressez le bilan de la domination du capitalisme sans partage. Le grand Jaurès qui, contrairement à vous, s’est battu contre la guerre jusqu’à y perdre la vie, Jaurès disait « le capitalisme porte en lui la guerre comme la nuée porte l’orage ». En réhabilitant la guerre comme vous le faîtes, c’est-à-dire en dressant X contre Y, l’un devant tuer l’autre, vous détruisez l’idée même de "bien commun". Le bien commun, justement parce qu’il est commun, doit être défendu par la paix.

Et le mot « guerre », hélas, a retrouvé son actualité, sa noblesse peut-être.

Sa noblesse ! Nous y voilà ! Vous crachez le morceau. Dans ce cas là, n’écrivez pas "hélas" : vous n’en pensez pas un mot. Comme votre ancêtre Psichari, autre criminel contre la paix, vous pensez "Dans ma patrie, on aime la guerre et secrètement on la désire. Nous avons toujours fait la guerre. Non pour conquérir une province. Non pour exterminer une nation. Non pour régler un conflit d'intérêts. En vérité, nous faisions la guerre pour la guerre, sans nulle autre idée, pour l'amour de l'art... C'était notre loi, notre raison secrète, notre foi" (1908). Quelle noblesse ! Ou comme ce Déroulède stupéfiant : "Vive l'armée! Que d'éloges et de blâmes dans ces deux mots ! Vive l'armée qui se sacrifie ! L’armée qui souffre, l'armée qui veille! Vive ce qu'il y a à l'heure actuelle de meilleur et de plus pur en France : l'esprit d'abnégation, l'esprit de discipline, l'esprit de solidarité, l'esprit de patrie !... Oh! Oui, vive l'armée ! qui est notre dernier honneur, notre dernier recours, notre suprême sauvegarde". Quelle noblesse… 10 millions de morts en 14-18, quelle noblesse…

Les champs de guerre ont changé, ses moyens aussi : mais la guerre est là, qui nous cerne. L'espoir de paix comme horizon de l'homme lui est aussi consubstantiel que la guerre elle-même ; mais si nous nous contentons, benoîtement, d'observer la guerre depuis notre balcon, (allez dire à nos soldats d’Afghanistan qu’ils sont au balcon en train se faire bronzer au soleil de l’Hindou Kouch) la violence, retenue encore devant notre porte, franchira vite son seuil. Nous devons nous préparer à la guerre et accepter que l'idée d'Europe n'ait pas tué le fait de guerre. (Ah bon ! le "main dans la main" de Mitterrand et H. Kohl à Verdun, c’était du pipeau ?).

Ne nous berçons pas d'illusions : si la guerre est notre passé, si elle est notre présent, elle est aussi notre futur.

Vous allez donc nous ressortir le stupide et dangereux "si tu veux la paix, prépare la guerre" ?

Nous assoupir dans notre bulle artificielle (le 11-septembre, les attentats dans les métros de Paris et de Londres, la gare de Madrid, etc … c’est très artificiel en effet. Croyez-vous que nous sommes des débiles qui avons tout oublié ?) de sécurité, ce serait nous préparer de difficiles réveils lorsque, demain ou plus tard, de manière probablement imprévisible, la guerre reviendra chez nous, sous ses nouvelles formes armées. Il faut donc se réjouir

En avant ! Tant pis pour celui qui tombe, La mort n'est rien, vive la tombe,

Si le pays en sort vivant ! En avant ! Déroulède (1846-1914).

Il faut donc se réjouir qu'après deux années d'efforts et de persuasion, le Collège interarmées de défense, qui forme le corps de direction des armées, ait retrouvé jeudi dernier l'appellation « École de guerre ». La guerre est un si joli mot pour un militaire ! Il faut maintenant, cher général, réclamer comme à l’époque de Boulanger, que le ministère de la défense nationale REDEVIENNE LE MINISTÈRE DE LA GUERRE ! Dénomination simple et claire pour l'institution qui a la charge de préparer aux plus hautes responsabilités humaines l'élite militaire, « Mussolini a pu dire "la guerre seule porte au maximum de tension toutes les énergies humaines…" » celle qui, aux heures noires de l'avenir (mais vous passez vos nuits blanches à y rêver), pourrait porter à nouveau sur ses épaules le destin de la nation. Ne nous berçons pas d'illusions : si la guerre est notre passé, si elle est notre présent, elle est aussi notre futur ».

Quel militaire qui n’a même pas le courage de se battre contre ce qu’il croit être une fatalité ! Battez-vous pour la paix, cher monsieur, vous gagnerez les étoiles.

 

Je renvoie le lecteur au chapitre 13 de mon livre où je montre comment on est passé d’une politique/psychologie de paix à la psychose de Guerre. Avec ces Desportes, 2011 annonce-t-il un 2014 ?

Extraits : « Il n'y a qu'à lire le catalogue officiel de l’exposition universelle de 1900, en particulier le chapitre consacré aux présentations militaires. "II était indispensable de faire revivre, dans l'esprit de tous, les guerres d'antan après une période de trente ans de paix. La guerre est une chose naturelle à l'humanité (...) une des écoles des qualités les plus élevées de l'homme (...) Si la paix fait fructifier les arts, le commerce et l'industrie, elle développe ces états d'âme qu'on nomme modernement égotisme, pessimisme, nihilisme, égoïsme (...). Rappeler les qualités guerrières de nos pères est donc une action patriotique qui portera ses fruits chez les masses qui visiteront nos salles" »[3].

Fermez le ban !

Ouvrez le feu !


 

[1] Archives de novembre.

 

[2] Archives de juillet ou  chapitre VII (A7)

 

[3] Germain Bapst, Exposition universelle internationale de 1900. Catalogue général officiel. Exposition rétrospective des armées de terre et de mer, p. 7. Cité par Eugen WEBER, "Fin de siècle", page 300.

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