Conflits d’intérêts, l’argent et la « Liberté »…

publié le 27 juin 2011 à 08:06 par Jean-Pierre Rissoan   [ mis à jour : 2 juil. 2011 à 02:11 ]
  06/01/2011  

Nul n’ignore la moralisation nécessaire de notre vie publique que permettrait la prévention du conflit d’intérêts. "Servir et non pas se servir" disaient déjà les Romains – pas ceux de Berlusconi, mais aucune confusion n’est possible - inventeurs de la fonction publique et du sens de l’Etat. L’Incorruptible[1] et ses amis Montagnards (Saint-Just, David…) n’avaient de cesse de se réclamer des Romains pour que la Révolution ait pour maîtresse la Vertu.

Cette dernière ayant été pour le moins violentée avec l’affaire Woerth-Bettencourt, il était nécessaire de « faire quelques chose » à un an de la présidentielle.

Pour prévenir le conflit d’intérêts, Il faut bien connaître le détail des fonctions privées d’un candidat à une fonction publique ainsi que le montant de son patrimoine avant et après l’exercice de cette fonction.

Une commission, convoquée pour cerner ces problèmes et suggérer des mesures, écrit dans son rapport : qu’"une logique de suspicion généralisée ou une quête absolutiste de transparence " est à éviter. Question : quelle est selon vous la tendance politique de la dite commission Sauvé ?

En tout cas, cela fait les délices de l’éditocrate A.-G. Slama, toujours là pour défendre la Droite et donc le Patrimoine, pour qui, en effet, cette inquisition serait "une entreprise de normalisation frappant l’exercice individuel de la liberté". Et de citer un libéral de 1868 qui écrivit que la loi qui se mêle de question de morale "tombe dans une tyrannie insupportable, l’espionnage des mœurs, l’inquisition des consciences".[2]

 

Slama est court. Il aurait pu citer d’autres cachotiers.

Avant 1914, les chefs radicaux voulurent faire voter l'impôt sur le revenu, mais la plupart des députés radicaux y étaient eux-mêmes hostiles ! Ainsi, lors du débat de 1914, où le projet fut finalement adopté, le député radical [3]de Romorantin, Pichery, fit la déclaration suivante : "nous entendons que ce nouvel impôt sur le revenu soit préparé avec beaucoup de prudence, qu'il ne comporte ni vexation, ni inquisition, ne trouble pas le secret des fortunes et n'entrave pas la marche des affaires"… Quelque vingt ans plus tard, André Tardieu, grand bourgeois ultra-libéral, ne ménage pas ses propos, l'impôt sur le revenu cumule tous les inconvénients : "complications, déclaration obligatoire, contrôle inquisitorial, taxation arbitraire" et, cerise empoisonnée sur le gâteau indigeste, "violation du secret des affaires".

F. Coty et l'Action française, chacun de son côté, ont donné les arguments que l'on entendra toujours, jusqu'à aujourd'hui. Dissimuler ses revenus est un sport national depuis l'Ancien Régime. Mais ce n'est guère gratifiant pour la morale. Alors, il faut user –comme fait Slama en bon élève - du mot magique de "liberté". Et certains intellectuels de plus haute volée, comme Pierre Chaunu, apportèrent –après la victoire de la Gauche en 1981- leur caution et les mots pour le dire : Il n'y a pas d'opposition entre Avoir et Être, car l'Avoir est une forme – mot-clé - de liberté :

"Comme ceux de Louis XIV, les Français de François Mitterrand ont une instinctive crainte de l'État, dont, à juste titre, ils se gardent, (…). Ils savent, mieux que Fouquet, qu'ils ont intérêt à se dire pauvres. Refuser de dévoiler l'Avoir, c'est encore un moyen de protéger le secret de l'Être, dans un espace de paix qui est, d'abord, un espace de liberté"[4].

Comme c’est joliment dit. Les membres de l’Institut savent trouver des mots bien à eux, ont le sens de la formule, savent manier la langue classique chère à Charles Maurras, lui-même membre de l’Académie française…

Et, surtout, tout est dit : dissimuler ses avoirs, c'est garder un espace de liberté. Ainsi Chaunu en appelle-t-il à toutes les forces de l'esprit[5] pour…payer moins d'impôts.

Voilà comment nos Patrimoniaux mêlent sans honte argent et liberté.

Au détriment du Bien commun et de la vie publique.

Pour prolonger, lire le chapitre 22 (C22) : Le Veau d’OR…


[1]
 On aura reconnu Robespierre dont J.-N. JEANNENEY rappelait dans les colonnes du MONDE, très récemment, que c’est à partir de lui qu’une première rupture eut lieu dans la tradition qui mêlait volontiers argent public et poches privées.

[2] Emprunt à Maurice ULRICH, billet du 3 février dans l’Humanité.

[3] Avec A. SIEGFRIED, nous savons que le mot "radical" n’a plus guère de sens en 1914, sauf sans doute chez les députés inscrits au Parti républicain radical et radical-socialiste.

[4] P. CHAUNU, éditorial du n°50, revue L'Histoire, année 1982.

[5] La droite est toujours à l’affût pour préserver les valeurs de "l’Esprit" : toutes les forces de l’Esprit étaient convoquées en 1935 – dans un célèbre appel des Intellectuels ou Parti de l’Intelligence- pour défendre l’Occident menacé par une guerre franco-italienne qu’aurait déclenchée une réaction trop vive de la S.D.N. contre Mussolini qui venait d’assassiner l’Ethiopie. Aujourd’hui, P. Chaunu se réclame de C. Maurras…

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