Claude Bernard, philosophe et médecin malgré lui

publié le 29 sept. 2013 à 02:47 par Jean-Pierre Rissoan   [ mis à jour : 23 juin 2016 à 15:04 ]

    A l’occasion du bicentenaire de Claude Bernard -dont nul n’ignore que l’effigie orne "le mur des Lyonnais" - je publie l’article qu’Odile Nguyen-Schoendorff a fait paraître dans l’Humanité des débats, de ce week-end des 27-29 septembre 2013, article dont elle a bien voulu me donner l’original. J’ai repris le titre de l’Humanité et je donne celui d’Odile plus bas. Claude Bernard n’était pas marxiste et, à vrai dire, on s’en fiche un peu, mais dans l’histoire des sciences il marque une étape décisive. Il proclame : "quand le fait que l’on rencontre ne s’accorde pas avec une théorie, il faut accepter le fait et abandonner la théorie". C’est une démarche typiquement matérialiste, soumission de l’esprit humain à la réalité objective. Les constructions idéologiques s’évanouissent devant la constatation des faits. Depuis les Lumières, on savait que les progrès humains s’effectuent par l’interaction de la raison et de l’expérience. Foin des vérités révélées. Claude Bernard, par ses découvertes et sa méthode, en a fait la démonstration éclatante.

    J.-P. R.

 

FÊTER CLAUDE BERNARD, un inconnu célèbre

 

    par Odile Nguyen-Schoendorff,

    Agrégée de philosophie.

 

 

    L’année 2013 marque le  bicentenaire de Claude Bernard. Du grand physiologiste, né  le 12 juillet 1813, le nom est à chacun familier. Il a été donné à de nombreuses rues, écoles, facultés,  hôpitaux… Pourtant, beaucoup ignorent son œuvre. Voici donc l’occasion de rafraîchir nos mémoires. Scientifiques et philosophes se mobilisent pour tirer de l’oubli l’auteur de l’Introduction à l’étude de la médecine expérimentale. Partout en France, et tout particulièrement à Lyon où il a travaillé, et dans son village natal de Saint-Julien-en-Beaujolais, cet automne, les vendanges s’annoncent - sur ce plan - particulièrement riches.

 

    Mais qui était Claude Bernard ?

    Le 10 février 1878 lors des funérailles nationales de Claude Bernard. 4000 personnes suivent sa dépouille jusqu’au prestigieux cimetière du Père Lachaise : Quelle consécration  posthume pour ce fils de modestes viticulteurs, dont les découvertes ont arraché la biologie au Moyen-âge !

    Académicien, professeur à la Sorbonne et au Collège de France, mondialement connu, il est resté toute sa vie attaché à son Beaujolais natal. A Saint-Julien, en 1860, il acquiert le manoir jouxtant la maison familiale, siège du beau musée qui lui est aujourd’hui dédié.

    Mais avant d’en arriver là, le jeune Claude Bernard, peu motivé par ses études chez les Jésuites, et recalé au bachot, est apprenti-pharmacien à Vaise. Il y vend la fameuse "thériaque",  il y vend la fameuse thériaque, potion miraculeuse concoctée par Galien au IIème siècle et combinant soixante-dix ingrédients : plantes rares, opium et  venin de vipère. Cette panacée sert surtout à enrichir Monsieur Millet, l'apothicaire. Disciple de Descartes, le jeune apprenti ose manifester des doutes sur la pharmacothérapie en vigueur à son époque.

    Dans la soupente du père Millet, Claude Bernard  se rêve auteur dramatique. Sa comédie Rose du Rhône  ayant eu quelque succès à Lyon, et son patron l’ayant licencié, il "monte à Paris" avec, en poche, une tragédie en cinq actes  Arthur de Bretagne. Hélas, il se heurte au refus du critique Saint-Marc Girardin, qui lui conseille la médecine. Bon conseil, puisque, dès sa rencontre avec Magendie, véritable coup de foudre intellectuel, le "médecin malgré lui" va révéler son génie !

    "As du bistouri", et docteur en Médecine en 1843, Claude Bernard choisit la recherche, et pratique l’expérimentation sur le vivant.

    Afin de pouvoir poursuivre ses recherches, Claude Bernard accepte un mariage arrangé avec Fanny Martin, fille unique d’un médecin fortuné. Ce mariage va tourner au cauchemar, sa femme, co-fondatrice de la SPA, l’accable de reproches, dénonçant partout l’usage de la vivisection. En outre, les deux garçons du couple mourront en bas âge, tandis que les deux filles sont dressées contre leur père. Le couple se sépare après des années de déchirement réciproque.

 

    "Il était un foie"

    Cependant, le chercheur vole de découverte en découverte !

    Mais les trois domaines où il s’est illustré de la manière la plus novatrice sont :

- Le mode d’action des poisons et notamment du curare.

- La notion de "milieu intérieur"

- La fonction glycogénique du foie

    Claude Bernard s’est toute sa vie  passionné pour les poisons, et notamment pour le curare. On lui doit la précieuse découverte de ses pouvoirs anesthésiants. Le concept de milieu intérieur prépare la découverte de l’homéostasie, ce pouvoir de l’organisme de maintenir – en maintes occasions - son propre équilibre. Quant à la fonction glycogénique du foie, elle désigne le fait que le foie "fabrique" du sucre, en fait le synthétise, au lieu de simplement le stocker. Jusqu’à Claude Bernard et à sa spectaculaire expérience du "foie lavé", la théorie régnante était celle de Lavoisier, selon laquelle seuls les végétaux fabriquaient du sucre, les animaux, dont l’homme, jouant les parasites. Ce sucre ensuite était stocké dans l’organisme, en particulier dans le foie, les poumons "brûlant" le sucre en excès. Le diabète était vu comme une maladie pulmonaire, les poumons échouant à exercer cette élimination. Un petit fait expérimental, la présence de glycogène après lavage du foie prélevé sur un chien, va ruiner la belle théorie. Claude Bernard proclame : "quand le fait que l’on rencontre ne s’accorde pas avec une théorie, il faut accepter le fait et abandonner la théorie". Ses travaux font faire un pas de géant à la compréhension du diabète, même s’il reconnaît n’en avoir trouvé  ni "la cause", ni le "remède".

    C’est grâce à ses travaux que onze ans après sa mort, des chercheurs allemands découvriront le rôle du pancréas, et le remède au diabète : l’insuline.

     Philosophe, continuateur de Descartes, Claude Bernard reste aussi, et peut-être surtout, le fondateur de la méthode expérimentale OHERIC  (Observation, Hypothèse, Expérimentation, Résultat, Interprétation, Conclusion), qui, selon François Dagognet[1], "n’a perdu ni son feu, ni même sa validité".

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Pour connaître de façon  plus complète la vie et l’œuvre de Claude Bernard,  on pourra lire avec profit le petit livre très vivant "je suis…Claude Bernard", texte d’Odile Nguyen-Schoendorff, (préface de François Dagognet, illustrations de Max Schoendorff, photographies d’Yves Neyrolles), 10€ chez Jacques André éditeur, 5 rue Bugeaud, 69006 Lyon. Ce livre a fait la matière d’un spectacle, lecture-concert-vidéo présentée  en avant-première le 4 juillet 2013 par Françoise et Gérard Maimone au théâtre de l’Astrée, 6 rue Gaston Berger, à Villeurbanne.

 A paraître chez Jacques André éditeur : "Il était un foie", pièce sur la vie de Claude Bernard, lue le 14 juillet dernier  par Yves Neyrolles, place de la Croix-Rousse à Lyon, dans le cadre du festival "Tout le monde dehors ! ".

 A venir : de nombreuses conférences sur Claude Bernard, et une exposition (vernissage le 8 octobre à partir de 18h30 à la Bibliothèque Universitaire de Lyon I).

 Conseillée : la visite du Musée Claude Bernard à Saint-Julien-en-Beaujolais


Le mur des Lyonnais. Claude Bernard est au premier étage à gauche, portant sa robe rouge d'universitaire, professeur au Collège de France.

[1] Universitaire, philosophe et docteur en médecine, né en 1924.

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