2ème partie : Adonis, poète libano-syrien

publié le 18 janv. 2012 à 07:23 par Jean-Pierre Rissoan   [ mis à jour : 12 oct. 2014 à 05:26 ]
lire la 1ère partie de cet article : 1ère partie : Adonis, poète libano-syrien.


« IL Y A BEAUCOUP D’ISLAMS DANS L’ISLAM ».


    «Je voudrais commencer par quelque chose qui m'a beaucoup marqué. Je voudrais débuter par cette image publiée dans un journal, il y a peu. On e voit des soldats américains pisser sur des cadavres. Ces soldats sont invités à libérer le monde arabe et finalement que font-ils? Ils pissent sur des cadavres. C'est comme s'ils pissaient sur les vivants. A la vue de cette image, on peut vraiment dire que l’humanité commence à peine.

    Mais revenons à ce qui nous occupe aujourd'hui à savoir cette phrase de Jean Jaurès : "L'humanité n’existe point encore, ou elle existe à peine".

    J'aimerais vous parler de la tradition arabe islamique car elle me concerne au plus haut point. Je vous laisse le côté occidental de cette humanité qui est de toute manière aussi à réinventer, pour m'attacher à cette humanité de l'autre côté de la Méditerranée. Quand on parle de l'islam, on ne sait jamais vraiment de quel islam nous parlons. Vous savez, il y a beaucoup d'islams dans l'islam ! Je vais donc parler de l'islam théocratique qui est totalement différent de celui de la culture ou de l'art et qui domine le monde arabe. Il a été imposé à nos sociétés à travers le pouvoir et à travers le lien secret et infernal entre la religion, la politique et l'argent.

    L’islam théocratique dit que le prophète Mahomet est le dernier des prophètes. Cela veut dire que la vérité révélée par Mahomet est la dernière vérité. Il ne peut donc y en avoir d'autres ! Cela veut dire que l'homme n'a rien à ajouter. Il doit comprendre, expliquer et obéir, et c'est tout ! Si l'on pousse cette explication, on peut dire que Dieu lui-même n'a plus rien à ajouter parce qu'il a dit sa dernière vérité à son dernier prophète. Donc, c'est un monde clos. Celui qui ne croit pas en ce monde devient forcément un mécréant. Ou bien l’on accepte ce monde ou l'on se retrouve en dehors.

    Sur le plan du rapport à l'autre, là encore, l'islam théocratique ne reconnaît pas son existence. L’autre n'est pas humain. Il parle de tolérance mais en fait celle-ci n'est qu'une forme de racisme, qui nous dit: "Si je te tolère, cela veut dire que moi je possède la vérité". Mais l'être humain ne demande pas la tolérance. Il exige l'égalité. Et ça, on ne peut pas le trouver dans cet islam.

    Mon troisième point concerne les droits de l'homme. Dans un système tel que je viens de le décrire, il n'y a pas de liberté de croyance. Je ne peux pas exprimer mes convictions envers Dieu car la censure est une partie intégrante. Mais pis que tout, cela veut dire que l'individu n'a pas d'histoire personnelle. La force de la tradition est plus forte en tout. Ce qui est innovation est taxé d'anti-islam ou antiarabe.

    Heureusement, il existe et il a existé depuis la nuit des temps beaucoup de poètes et de mystiques qui ont essayé de changer cette interprétation. Les mystiques ont bouleversé la conception de Dieu. Dans le Coran, Dieu est une force séparée du monde, une force transcendantale, mais les mystiques ont suivi la vision chrétienne, en expliquant qu'il peut être une personne et donc qu’une personne peut être Dieu. Cela change ainsi la notion d’identité. Celle-ci du coup n’est plus préétablie. L’être humain crée donc son identité en créant son œuvre. L'identité vient de l'avenir et non plus du passé. Les mystiques ont aussi changé la notion du rapport à l'autre. Ils nous ont dit que l'autre est un autre moi-même. Si je veux marcher vers moi-même, je dois donc passer par l'autre. L'autre devient un élément constitutif du moi.

    Outre les mystiques, les poètes ont aussi tenté de changer ce diktat. Ils nous ont dit : "Il y a deux genres d’hommes, ceux qui ont une raison sans religion et ceux qui ont une religion sans raison". Quand on parle de révolution dans le monde arabe, on ne parle jamais du changement de la société mais seulement du changement du gouvernement, des gouvernants. On n'essaie jamais de détruire les structures dépassées et anciennes. Seul le pouvoir est remis en cause. Dans l'inconscient arabe ou musulman, il n'y a jamais de problématiques sociales. Du coup, nous n'avons pas besoin d'avoir de nouvelles idées pour changer la société. Les conflits dans le monde arabe sont donc toujours contre le pouvoir et pour le pouvoir, pas pour un changement de société.

    Pour inverser cela, il faudrait faire la séparation totale entre le religieux et tout ce qui est social, culturel ou politique. Sinon, comment faire une révolution ? L'islam n'est pas la solution mais le problème, et il faut commencer par l'expliquer. L’histoire arabe est une sorte d'autogénocide depuis le commencement. Par la force des choses, tous les gouvernements de ce monde sont donc despotes et pourris, parce que la violence en fait partie. Si on ne change pas les structures de la société en général, on ne pourra rien faire. On changera des noms, des régimes, mais nous n'avancerons pas. Pour conclure, je dirai que pour que l'humanité existe, il faut mettre fin à toutes les religions monothéistes qui sont à l'origine de tous les problèmes».

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