Michel Issaly, président des vignerons indépendants, est l'invité de la semaine de l'Humanité (30 septembre-4 octobre 2013).

publié le 5 oct. 2013 à 10:14 par Jean-Pierre Rissoan   [ mis à jour : 7 oct. 2013 à 04:23 ]

 

                                        Michel ISSALY, président des vignerons indépendants



Michel Issaly, président des vignerons indépendants, est l'invité de la semaine de l'Humanité (30 septembre-4 octobre 2013). Il appelle les membres de la filière viticole, l’État français et la Commission européenne à trouver de nouveaux mécanismes d'assurance des risques climatiques en faveur des vignerons. Ses chronique de la semaine :

Le salut de la viticulture française passera aussi par les vins de terroir (30 septembre 2013)

Plus de 50 % des vins consommés en France sont issus de produits standards et de masse. Ce marché intéresse très peu les petites entreprises artisanales de la viticulture française. Il y a très peu ou pas de valeur ajoutée sur ce segment.

Les marchés mondiaux sont encore plus ouverts aux entreprises de massification de la production qui proposent des vins standards et de bonne qualité adaptés aux goûts de consommateurs souvent néophytes et sans culture de cette boisson. L’ensemble des nouveaux pays producteurs (Argentine, Chili…) ont compris que l’adaptation aux goûts des clients était la meilleure manière de rentrer sur ces marchés émergents (Chine, Inde, Brésil, Russie…). Ils produisent un vin adaptable, reproductible, bon et peu cher.

La France reste le pays des vins de terroir, souvent sous la bannière des AOC – 65 % de la production nationale. Ce segment est particularisé par la différenciation des savoir-faire, des climats, des zones géologiques et des cépages.

Il me paraît souhaitable de garder en France une partie de notre spécificité territoriale face à l’évolution du marché mondial distinguant une viticulture industrielle d’une viticulture artisanale. Cette évolution va nous obliger à adopter une vraie segmentation de l’offre et à s’interroger sur ce qu’est un vin AOC. Est-ce qu’un vin de terroir doit devenir un produit qui correspond exactement aux goûts des consommateurs ?

L’AOC a porté très haut la qualité des vins français partout dans le monde. Les vins de terroir sont encore à la mode et peuvent le rester à condition de ne pas entrer dans la standardisation. Aucun autre pays au monde ne peut se targuer de cette richesse de terroir et de savoir-faire. Nous commettrions une grave erreur si nous les sacrifions pour une politique de massification.

Le vin au patrimoine culturel et gastronomique de la France (1er octobre 2013)

        À l’initiative de deux vignerons indépendants héraultais, une mobilisation commence à prendre bonne tournure. L’enjeu est de taille : faire reconnaître le vin comme partie intégrante du patrimoine culturel et gastronomique de la France, et ainsi faire inscrire clairement sa protection par un article spécifique dans le Code rural.

    L’objectif est de sortir le vin de la seule problématique "alcool", dans lequel il a été enfermé à tort ces dernières années, pour le valoriser à sa juste dimension par ses apports multiples et incontestables, sur les plans culturel, gastronomique, social et économique, mais aussi environnemental. C’est d’abord l’occasion de rappeler que le vin, consommé avec modération, a largement participé à la bonne santé de nos populations et à leur degré de longévité, tout en soulignant qu’il est généralement étranger aux dérives alcooliques constatées actuellement, lesquelles sont inconciliables avec l’art de la dégustation.

    Le fruit de la vigne est profondément ancré dans notre culture et notre identité depuis l’Antiquité, inspirant les plus grands artistes dans tous les domaines : littérature, poésie, peinture, sculpture, chanson… Et c’est justice qu’il soit mentionné comme partie intégrante du «repas gastronomique français» LE REPAS GASTRONOMIQUE DES FRANÇAIS… inscrit depuis novembre 2010 par l’Unesco dans le patrimoine immatériel de l’humanité. Célébrant ainsi l’art du «bien manger» et du «bien boire», la gastronomie tricolore est donc mondialement reconnue comme une pratique vivante et partagée, qui apporte du sens pour tous et qui renforce le lien social.

    La viticulture permet de garder en vie une partie de nos campagnes, de notre patrimoine historique et de structurer les paysages de nos territoires ruraux portant ainsi le succès grandissant de "l’œnotourisme". Déjà 195 parlementaires soutiennent cette démarche formulée dans une délibération officielle de la chambre d’agriculture de l’Hérault, le 28 mars 2011. Reste à amplifier ce mouvement pour que le projet vienne à l’ordre du jour de l’Assemblée nationale et du Sénat, et qu’il soit voté, comme pour le foie gras en 2006.

L’exploitation familiale agricole est menacée (2 octobre 2013)

    L’exploitation familiale agricole est menacée, le modèle agricole français disparaît petit à petit et la concentration des exploitations s’accentue en entraînant forcément une baisse de la protection de l’espace rural.

    Ce modèle est largement dominant en Franc ; depuis cinquante ans, il a toujours été protégé par des mesures politiques et fiscales qui ont permis aux capitaux investis dans le foncier agricole qu’ils ne sortent pas de l’agriculture. L’exploitation par faire-valoir indirect (fermage, métayage) a autorisé l’exploitant à ne pas financer le foncier mais à le laisser supporter par un propriétaire, les parents ou les cohéritiers non agriculteurs. Un système très intéressant puisque les loyers restaient encadrés, tout en permettant un transfert progressif d’une génération à l’autre. La Grande-Bretagne, l’Allemagne et d’autres pays européens, par des règles fiscales particulières, ont aussi favorisé la transmission des exploitations dans un cadre familial.

    Les entreprises agricoles ont atteint aujourd’hui des tailles financières tellement importantes que les personnes non issues du monde agricole ont peu de possibilité, sans des capitaux suffisants, d’en financer la reprise. Dans ce contexte, l’installation agricole hors cadre familial est devenue impossible, ce qui favorise le regroupement d’entreprises sous forme de sociétaires agricoles par des transferts et des reprises de parts de sociétés. On assiste à la création de grandes structures agricoles familiales sociétaires qui ont des niveaux de capitaux record et qui pourraient rapidement offrir des opportunités à des investisseurs non agricoles nationaux ou étrangers.

    Les agriculteurs familiaux pourraient ainsi se retirer progressivement des entreprises les plus compétitives. Cette hypothèse est d’autant plus réalisable que le cadre juridique le permet, que le contrôle des structures est souple et que les installations sur d’autres continents pourraient se raréfier. Il est nécessaire et urgent que nos politiques français et européens redonnent très vite des perspectives pour laisser encore l’espoir de garder une agriculture familiale dans notre pays.

Le millésime 2013 démontre encore l’augmentation de l’ampleur des sinistres climatiques (3 octobre 2013)

   

    "Dur, dur, d’être vigneron en 2013. L’année a été perturbée par une météo capricieuse depuis le printemps, avec des épisodes humides et froids, suivis en été par des orages de grêles très violents et un mois de septembre lui aussi frais et pluvieux. Conséquence, jusqu’à trois semaines de retard et une production largement en dessous de la moyenne.

    Hélas, ce millésime a été précédé par une année 2012 où le niveau de la récolte fut le plus faible depuis plus de vingt ans. Outre la qualité du millésime, c’est bien le revenu des vignerons qui va être sérieusement revu à la baisse. La sécurisation de ce dernier par la gestion des risques est aujourd’hui un enjeu majeur pour la sauvegarde de la rentabilité et de la compétitivité des entreprises viticoles. L’aléa climatique constitue l’un des risques les plus redoutés pour les vignerons indépendants, tout comme la succession des crises économiques qui entraînent des risques commerciaux importants avec des taux de défaillance par activité en très nette augmentation depuis 2011.

    Le système assurantiel en viticulture repose sur deux dispositifs principaux, les fonds de calamités agricoles et les assurances multirisques climatiques. Les premiers ont été supprimés en 2012 (vigne) et les secondes sont assez peu performantes et trop chères. Moins de 12 % des entreprises sont aujourd’hui assurées. La variabilité économique des entreprises viticoles, due à une production très fluctuante, nécessite des mécanismes de régulation. L’épargne privée et la constitution de stocks ne permettent pas de faire face à des crises graves et à répétition. Ces mesures sont nécessaires mais insuffisantes. Dans un monde volatil et imprévisible tant au niveau économique que climatique ou sanitaire, il faut donner aux chefs d’entreprise les moyens d’anticiper, de prévenir et de faire face aux crises. Cela demande des outils de stabilisation des revenus.

Ce chantier important pour l’agriculture et la viticulture doit être ouvert au plus vite par les membres de la filière, l’État français et la Commission européenne.

Quand l’Europe ne respecte pas la libre circulation des marchandises (4 octobre 2013)

    Les vignerons indépendants de France multiplient les interventions auprès du gouvernement français et du Parlement européen pour régler le problème des droits d’accise et des contraintes administratives qui entravent la vente des vins aux particuliers à l’échelle de l’Europe. Dès qu’un vigneron veut expédier un vin de France dans un autre pays de l’Union européenne, il doit s’acquitter d’un certain nombre de démarches administratives et fiscales (droit d’accise, TVA, etc.). Pour cela, il n’a pas d’autre choix que de s’adresser à un représentant fiscal. Or le coût de la prestation est souvent disproportionné par rapport à l’envoi. Sur une expédition de faible volume, ce montant peut atteindre un tiers, voire plus, de la moitié du prix, rendant dissuasifs les échanges entre les particuliers et les professionnels du vin habitant la communauté européenne. Au-delà du fait qu’il y a une entrave sérieuse au principe de libre circulation des marchandises au sein de l’Union européenne, il est difficile de mettre en œuvre la volonté prioritaire affichée par la ministre du Commerce extérieur, Nicole Bricq, d’encourager les TPE et PME à exporter. Les politiques européennes de ces dernières années encouragent l’achat de produits agricoles directement chez le producteur (circuit court). La valeur ajoutée d’une entreprise se construit aussi dans une relation durable d’une chaîne clients-fournisseurs impossible à mettre en place tant qu’une évolution des textes n’aura pas eu lieu.

    Un autre fondement du marché commun n’est pas respecté, la concurrence non faussée entre les producteurs. Le rendement d’échelle procuré par la formalité de représentation fiscale profite aux acteurs de grandes tailles de cette filière. Sur ce sujet, le manque à gagner pour les entreprises françaises s’élève à plus de 350 millions d’euros par an.

    À l’heure où l’on parle de simplification administrative et de recherche de compétitivité, les vignerons indépendants interpellent la Commission européenne pour trouver des solutions. Elles permettraient aussi de faciliter les échanges en termes d’œnotourisme, qui est une autre des politiques soutenue fortement par la Politique agricole commune.

 

Comments